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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

SEUL LE PARDON GUÉRIT

Le pardon peut changer l'Histoire. Dès juin 1940, Maïti Girtanner, jeune pianiste de 18 ans promise à une grande carrière, s'engage dans la Résistance. Arrêtée en 1943, elle est torturée par un médecin de la Gestapo qui lui détruit une partie du système nerveux... Quarante ans plus tard, il la retrouve et lui demande pardon. Extrait du livre Même les bourreaux ont une âme:

 

L’épine qu’il me restait dans la chair n’était pas celle que je croyais. Quarante ans après la guerre, la souffrance restait inscrite dans mon corps, me faisant sentir chaque jour et chaque nuit, les limites qui étaient désormais les miennes. Mais il n’y avait pas que cela.

J’avais reconstruit ma vie. Par l’enseignement, par toutes les formes d’engagement pris au fil des années, j’avais voulu mettre tout ce qui me restait de facultés au service des autres. J’avais retrouvé la capacité d’être heureuse et, je l’espère, de rendre heureux. J’avais en moi une forme de joie qui, pour être débarrassée de toute insouciance n’en était pas moins authentique. J’étais toujours en vie, surtout, prête à témoigner de ses grandeurs et de ses beautés.

Mais il me restait toujours cette épine dont parle l’apôtre Paul qui m’empêchait de croire que j’en avais fini avec mon passé.

Il y avait cet homme à qui je pensais toujours. Ce Léo dont le regard et la voix restaient gravés en moi et dont je me sentais responsable. Oui, responsable. Je ne lui devais rien, sinon mon triste état physique, mais j’étais angoissée à l’idée que cet homme puisse mourir enfermé dans le mal dont il s’était fait l’instrument et le complice.

Tout au long de ma vie, j’ai gardé la foi. Ou plutôt, la foi m’a gardée. Préservée du désespoir. Mais lui, qu’était-il devenu ? Qu’avait-il fait de sa vie ? Comment en conscience jugeait-il ses actes passés ? Je ne voyais alors que deux solutions : soit il ne se repentait pas du mal qu’il avait commis, et alors il risquait de mourir dans l’aveuglement ; soit il en prenait conscience un jour, et alors il risquait d’être submergé par son propre remords.

Il fallait, pensai-je une parole extérieure qui l’aide à se détacher du mal et à s’en délivrer. Et j’avais la folie de croire qu’une responsabilité particulière m’incombait, à moi qui étais passée entre ses mains mortifères.

Mais évidemment, depuis ce matin de février 1944, je n’avais plus eu aucune nouvelle de lui et n’en avais pas cherché. En lisant des récits sur la guerre, je me demandais si, à tout hasard, il ne serait pas question de lui. Mais sans conviction excessive.

Sa place était désormais dans ma prière. Je crois à la communion des saints et j’étais persuadée que, d’une manière dont je n’aurais peut-être jamais connaissance, le Seigneur trouverait le moyen d’agir en lui. Ma manière de vouloir son salut était de vouloir vaincre aussi le mal qui était en moi et dont j’étais moi-même complice. Car, il n’y a pas les bons et les méchants, les victimes et les bourreaux, les saints et les pécheurs. Il n’y a que des êtres humains, tous marqués par le péché et tous capables d’être sauvés si on laisse le Christ agir en soi. Ou si, du moins, on en a le désir.

Avec nos yeux humains, nous établissons des hiérarchies entre les personnes, des échelles de jugement. Nous établissons des différences infinies. À la mesure de Dieu, personne ne vaut grand-chose. Ou plutôt, nous avons tous un prix infini à ses yeux. Notre prix vient de là : nous ne valons pas ce que valent nos mérites, nous valons le poids d’amour mis en nous par Dieu. Léo comme moi…

 

Maïti GirtannerMême les bourreaux ont une âme, CLD éditions, p. 175-177.

ISBN : 978-2-85443-498-9

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