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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

SAINTETÉ ET GÉNIE

Si l’on interroge pour la première fois la vie d’un de ces saints, et particulièrement d’un de ces saints fondateurs d’ordres, les voix qui en sortent paraissent d’abord innombrables et diverses au point de troubler l’esprit. L’espèce de vertige ne fera que croître si vous vous appliquez à suivre pas à pas l’ordre des faits, car ici leur succession n’apprend rien ou peu de chose. Ces grandes destinées échappent, plus que toutes les autres, à n’importe quel déterminisme : elles rayonnent, elles resplendissent d’une éclatante liberté.

Au premier examen, le seul génie semble donner à certaines vies exceptionnelles ce même caractère d’indépendance, de spontanéité souveraine. Il n’en est rien pourtant. On pourrait soutenir au contraire – et par quels illustres exemples ! – que le génie a toujours en soi quelque chose d’hostile et d’irréductible, et comme un principe de stérilité. S’il réalise cette merveille d’inspiration et d’équilibre qu’est l’œuvre d’art achevée, c’est le plus souvent, et quand la divine charité n’y collabore, par une espèce de spécialisation monstrueuse qui épuise toutes les puissances de l’âme et la laisse dévorée d’orgueil dans un égoïsme inhumain. L’homme de génie est si peu dans son œuvre, qu’elle est presque toujours contre lui un témoignage impitoyable. Au lieu que l’œuvre du saint est sa vie même, et il est tout entier dans sa vie.

 La difficulté n’est point vaincue pour autant : à ce point de la méditation, elle apparaît, au contraire, presque insoluble. L’expérience des hommes nous enseigne à pénétrer assez avant dans leurs intentions par la seule comparaison – déjà trop cruelle – du public et du privé. Pas d’attitude si bien et si patiemment gardée qui ne porte en elle sa propre contradiction, pas de mensonge si compact qui n’ait sa brèche, ou du moins ne puisse être pris à revers. Comme le chirurgien apprend la vie sur le mort, comme le biologiste analyse les déchets organiques pour tâcher d’y surprendre le secret des échanges et des fonctions, le moraliste sait qu’il a devant lui ce personnage d’artifice et de fraude, ce cadavre camouflé dont nous sommes nous-mêmes dupes aussi souvent qu’autrui, jusqu’à ce que le premier regard du juge, au-delà de la mort, le fasse voler en éclats. Mais le saint est devant nous ce qu’il sera devant le juge. Nous touchons là, d’un regard ébloui, non pas (comme on voudrait le faire croire) une vie diminuée, où la mortification retranche sans cesse, mais la vie dans son effusion et comme à l’état naissant, la vie même, ainsi qu’une source retrouvée. Retrouvée, car nous l’avions perdue, et sitôt retrouvée, nous la perdons encore. Le pauvre nomade, au cœur de ses déserts de sable, dressé à disputer au sol, pour lui et ses bêtes, un mince filet d’eau bourbeuse, a peine à croire qu’il est toujours un pays des fontaines, et que ce sera de nouveau pour ses lèvres et ses mains ce jaillissement glacé, ce bondissement plein d’écume et d’azur.

On pense qu’un Benoît, qu’un Dominique, qu’un Ignace nous sont plus proches qu’un Jean de la Croix ou qu’une Catherine de Sienne, parce qu’ils sont aussi des législateurs et des conquérants. Il est vrai qu’ils nous donnent ainsi des leçons que la prudence humaine peut entendre. Mais que cette vue est courte ! L’ambitieux qui rêverait de trouver ici une méthode et des recettes originales perdrait son temps. La sainteté n’a pas de formules, ou, pour mieux dire, elle les a toutes. Elle rassemble et exalte toutes les puissances, elle réalise la concentration horizontale des plus hautes facultés de l’homme. Pour seulement la reconnaître, elle exige de nous un effort et que nous participions, en quelque mesure, à son rythme, à son immense élan. Sans doute il paraît plus facile de transcrire, selon le vocabulaire commun, l’Histoire de la fondation des Prêcheurs plutôt qu’une illumination d’Angèle de Foligno, et pourtant, s’il était en notre pouvoir de lever sur les œuvres de Dieu un regard unique et pur, l’ordre des Prêcheurs nous apparaîtrait comme la charité même de saint Dominique réalisée dans l’espace et dans le temps, comme sa visible oraison.

Voilà pourquoi les méthodes modernes de la critique historique, en de telles matières, n’ont pas fini de nous décevoir. Les vies que les grandes passions humaines commandent, au-delà de leur apparent désordre, ont une certaine unité grossière qui permet de transposer les plus illustres sur le plan des vies ordinaires, de leur trouver, si l’on peut ainsi dire, une sorte de dénominateur commun. Rien de plus monotone que la passion, et qui se répète si misérablement. César nous fait comprendre tel ambitieux de chef-lieu de canton et tel fonctionnaire colonial nous ouvre l’âme de Néron. La passion prend tout ce qu’on lui cède et ne rend rien. Au lieu que la charité donne tout, mais il lui est rendu plus encore. Quelle comptabilité surhumaine rendrait compte de ce magnifique échange ? Si l’historien s’en tient à une rigoureuse exactitude, il nous apprendra peu de chose de l’existence d’un saint. Les vieilles légendes en disent beaucoup plus long, parce qu’elles transcrivent en symboles des réalités profondes. Elles ont ce caractère d’ingénuité qui semble dérouter exprès notre logique et notre expérience. Comment n’auraient-elles pas ce caractère ? Chaque vie de saint est comme une nouvelle floraison, l’effusion dans un monde rendu, par l’hérédité du péché, esclave de ses morts – d’une miraculeuse, d’une édénique ingénuité.

 

G. BernanosSaint Dominique, in : Essais et écrits de combat, I, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p. 3-5.

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