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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Le masque du pouvoir

Faire partie des vaincus a au moins un avantage. On n'y trouve pas ces accomodants et ces intrigants qui foisonnent dans les parages des vainqueurs, et rarement cette fièvre de paraître qui est une maladie mortelle pour l'être humain. Par nécessité, les hommes et les femmes que l'Histoire a reniés sont souvent obligés de se tenir à la pointe d'eux-mêmes.

La petite notoriété que m'ont value les conférences et les livres m'a permis d'approcher quelques puissants de ce monde. J'ai le plus souvent accepté leur table et parfois leur conversation. (...) Après avoir subi durant vingt ans les conséquences de leurs actes, j'étais curieux de connaître l'autre côté du miroir. J'imaginais déjà les affres de la décision, lorsque la vie vous place au coeur de l'Histoire...

La déception a été à la mesure de mon attente. Ils m'ont semblé assez ordinaires et pour la plupart infatués d'eux-mêmes. J'ai souvent constaté ce phénomène étrange, presque physique. Plus un être s'élève dans l'échelon du pouvoir, surtout lorsque la renommée s'en mêle, plus la satisfaction de lui-même tend à obscurcir son jugement. La médiatisation est une des plaies de notre époque. Sous la lumière, l'être humain se gonfle et s'épanouit. Il se nourrit du regard d'autrui plus que de lui-même. Le masque du pouvoir est sans doute le plus flatteur. Il est sûrement le plus trompeur.

Je me rappelle l'un de nos grands hommes d'Etat. Je tairai son nom parce que le sens de ce récit dépasse sa personne. Son directeur de cabinet m'avait transmis une invitation dans un grand restaurant. J'essayais d'imaginer ce qui pouvait motiver son désir de perdre deux heures en la compagnie d'un soldat perdu. Comme je ne trouvais aucune raison valable, j'ai accepté. Ma lointaine appartenance aux services secrets de l'armée allait-elle me valoir une mission délicate? Je me voyais déjà reprendre du service.

Je l'ai retrouvé autour d'un déjeuner somptueux. Nous étions seuls. Mon hôte affectait une politesse appuyée, mais factice, trop fleurie pour être sincère. Il ignorait la véritable politesse, qui vient du coeur et s'intéresse à autrui. Je me suis rapidement tu. J'attendais qu'il aborde le sujet d'importance, encore mystérieux, qui justifiait son invitation.

J'ai mis de longues minutes à comprendre que l'objet de notre repas, c'était lui. Pendant deux heures, l'homme d'Etat ne m'a parlé que de ce qu'il avait pensé, de ce qu'il avait dit, de ce qu'il avait fait, sur des sujets à propos desquels je n'avais pas la moindre compétence. Il avait tout compris, tout prévu, tout su. La vérité l'habitait, et son autosatisfaction était telle qu'il cherchait, ce jour-là, un nouveau miroir pour contempler sa puissance. J'étais convoqué dans le rôle du courtisan qu'on appelle à la table du roi.

J'hésitai entre l'amusement et l'effroi. La presse vantait chaque matin le désintéressement de cet homme d'Etat et son dévouement au bien public. Pendant plusieurs années, il avait eu le pouvoir d'envoyer des soldats à la mort, d'approuver des actions clandestines, de signer des accords nucléaires ou monétaires engageant notre pays pour des décennies encore. Un vertige me saisissait en imaginant que, pendant un demi-siècle, des centaines de milliers d'hommes et de femmes étaient morts, pendant que s'étaient succédé au pouvoir une myriade de dirigeants à son image, aveuglés par eux-mêmes.

En deux heures, je n'ai pas prononcé plus de trois phrases. J'ai émis quelques soupirs, qui n'ont pas troublé mon hôte. Il a signé la note du restaurant avec un authentique sourire de contentement. (...)

La soif de paraître est une passion terrible qui détruit l'humanité dans l'homme. Elle est insatiable. Elle assèche la source intérieure. Vouloir s'extraire de la condition humaine est un leurre et un vertige... Je préfère ceux qui cherchent à s'élever, ce qui est tout autre chose. Leur chemin intérieur passe par la patience et le dénuement.

Si je dois rendre grâce d'une seule chose à la vie rude qui fut la mienne, c'est de m'avoir appris à considérer les hommes, quels qu'ils soient, sur le même plan. Sous l'écorce de l'apparence, on trouve un rien, une poussière, un grain de sable qui concentre tout l'humain.

 

Hélie de Saint-MarcLes sentinelles du soir, p. 97-102.

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