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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Actualité de Thomas d'Aquin

Je crois que l’actualité de Thomas d’Aquin, c’est l’actualité de l’intelligence. L’intelligence est-elle actuelle ? Faut-il être intelligent dans le monde d’aujourd’hui ? Je dirais qu’il faut être plus intelligent que jamais, parce que nous sommes en face d’idéologies athées tellement massives qu’elles mettent sur nous comme une calotte de plomb qui est très difficile à soulever. Je pense toujours à Mexico. J’ai pu y aller une fois pour aller prier auprès de Notre Dame de Guadalupe ; et ce qui m’a beaucoup frappé, c’est qu’à Mexico (qui est en train de devenir la plus grande ville du monde) règne une pollution effrayante. C’est une ville entourée de volcans, et il paraît que c’est très beau, mais on ne voit ces volcans qu’une ou deux fois par an, quand le vent est suffisamment fort pour chasser toute la pollution ; autrement on ne voit rien du tout !

Je dirais qu’il y a aujourd’hui une pollution intellectuelle tellement forte qu’on ne voit plus les volcans, qu’on ne sent plus que la calotte de plomb qu’on a sur la tête. Et je crois que saint Thomas nous donne l’air pur, l’oxygène théologique dont notre intelligence a tant besoin. Nous avons besoin de retrouver cette limpidité d’une intelligence qui cherche la vérité, cette confiance que l’homme doit avoir dans l’intelligence qui cherche la vérité — et cela pour que l’intelligence puisse être de nouveau au service de la foi. Ce ne sont donc pas les conclusions de saint Thomas qui m’intéressent le plus. Si je prenais les conclusions de saint Thomas et que je les serve à tout propos, ce serait imbuvable ! Dans notre monde d’aujourd’hui, les gens ne peuvent pas comprendre cela. Ce qui m’est précieux chez saint Thomas, c’est que je peux puiser quelque chose de limpide, qui est toujours actuel, dans cet esprit contemplatif. Saint Thomas est vraiment une source. Il faut aller très loin pour trouver la source. Les canalisations — eau chaude / eau tiède —, c’est un peu affolant. Les commentateurs de saint Thomas, c’est très bien pour des érudits, et peut-être pour faire des gammes ; mais on ne donne pas un concert en faisant des gammes ! On dépasse, et pour cela il faut redécouvrir la source.

La source est très cachée, comme toujours. C’est ce contact avec l’intelligence de saint Thomas, une intelligence très limpide, très pure, encore plus pure que celle d’Aristote, parce que la foi chrétienne l’a rendue encore plus limpide. Ce contact est très important, puisque, si on est l’ami de saint Thomas, on découvre ses secrets; on découvre alors cette intériorité de l’intelligence à l’état presque natif, à l’état très pur. Je crois en effet que la foi permet à notre intelligence d’avoir cette limpidité. L’intelligence du croyant est une intelligence qui cherche la vérité jusqu’au bout, qui a un appétit très intense de vérité, qui a soif de contemplation.

Saint Thomas est cette source pour notre monde d’aujourd’hui — dans la mesure où on a le courage de se mettre à le lire, parce que c’est cela qui est difficile. Un moderne, cela se lit tout de suite, et si on connaît un peu la philosophie moderne on arrive vite à le comprendre. Saint Thomas, il faut des années et des années pour le comprendre, comme Aristote, parce qu’il faut remonter le fleuve, remonter à la source. C’est pour cela que la plupart du temps, on dit qu’on n’a pas le temps, mais en fait on n’a pas le courage, parce qu’on n’a pas cette conviction intérieure que là, il y a vraiment une source. On est un peu comme Agar dans le désert : elle s’affole, elle crie, parce qu’elle est pleine de douleur d’entendre son enfant crier ; et Dieu lui ouvre les yeux : là il y a un puits, là il y a une source (Gn 21, 14-19). On a oublié cela, on a oublié les vrais sommets auxquels il faut revenir constamment.

La question : « saint Thomas est-il actuel ? » revient donc à la question : « la recherche de la vérité est-elle actuelle ? » Si la recherche de la vérité est au-delà de tous les temps, je vais tout de suite auprès de ceux qui ont atteint le plus profondément cette vérité, ceux qui ont su dépasser le conditionnement humain pour découvrir ce qu’est la finalité de l’intelligence. Alors ceux-là sont des amis très chers, au-delà des différences d’époques. Aristote et saint Thomas, métaphysiquement parlant, sont proches de nous. Si on les regarde dans leur contexte historique ils sont très loin, mais au-delà de l’histoire il y a entre eux et nous quelque chose de commun. Saint Thomas est très proche de nous.

N’est-ce pas un peu la même chose en art ? Cela me frappe beaucoup. On est en admiration devant une église romane comme celle de l’abbaye de Sénanque — et c’est vrai, cela repose. On est en admiration devant l’art roman, devant le premier gothique (je dis bien : le premier gothique), et on ne comprend pas la pensée de ce temps ! Or tout cet art présuppose cette pensée et cette contemplation. Alors, au fond, on regarde l’extérieur de cet art, et on ne veut pas creuser un peu. Si je suis en admiration devant ces édifices du XIIe et du XIIIe siècles, je devrais être en admiration devant toute cette pensée théologique. Mais pas pour la répéter, car on ne peut pas la répéter. Le « néo-thomisme », c’est faux ! Il n’y a pas de néo-thomisme, il y a la recherche de la vérité, et puis c’est tout. On cherche la vérité ; on n’est ni thomiste, ni scotiste, on aime saint Thomas ! et saint Thomas est un ami.

Si on est néo-thomiste, on trahit saint Thomas, parce qu’on fait un saint Thomas à la mode du jour. On met saint Thomas à la sauce kantienne, à la sauce hégélienne, à la sauce existentialiste, etc. Mais saint Thomas n’est pas cela ! Il cherche la vérité, avec une intelligence qui veut aller jusqu’au bout de ce qu’elle peut connaître ; c’est tout à fait autre chose, et c’est peut-être cela qu’il y a de plus grand chez saint Thomas. Contrairement à ce qu’on dit, ce n’est pas par rapport à sa conception de l’être qu’il a dépassé Aristote, c’est par rapport à la bonté. C’est vraiment là que saint Thomas dit quelque chose qu’Aristote n’a pas dit. Pourquoi ? Parce qu’il fait partie d’une tradition chrétienne. Dans cette tradition il y a un saint Augustin, et saint Thomas l’assume. Saint Thomas va-t-il dire que saint Augustin est platonicien, et donc qu’on ne devrait pas le regarder puisqu’il n’est pas aristotélicien ? Pas du tout ! Saint Augustin dit, comme chrétien, comme Père de l’Église, des choses merveilleuses, et saint Thomas s’en sert abondamment, et avec un respect étonnant, pour compléter, achever ce qu’Aristote disait d’une façon un peu inchoative. Saint Thomas reprend tout cela en montrant la « convertibilité » de l’intelligibilité que nous pouvons avoir du bien et de l’intelligibilité que nous pouvons avoir de l’être, et de même pour le vrai et l’être. On touche là un sommet, où saint Thomas exprime quelque chose qui n’avait jamais été exprimé avant lui. Il y a là une réflexion critique, au plan philosophique, qui va très loin et qui nous fait saisir la pénétration géniale de l’intelligence de saint Thomas.

 

Marie-Dominique Philippe, OP, Les trois sagesses, Fayard, p. 295-299.

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