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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Terra incognita

Les grands arts, dans leur contact qualitatif avec le monde et selon leur inspiration respective, sont la première ébauche d’une quête de l’homme que la sagesse philosophique peut approfondir et expliciter. L’art dispose à la sagesse parce qu’à travers la qualité et l’idéal, il exprime la nostalgie, l’aspiration, le désir le plus vrai de l’intelligence et du cœur humains. C’est bien ce que les artistes eux-mêmes expriment de leur quête. Ainsi pour Camus, « le but de l’art n’est pas de légiférer ou de régner, il est d’abord  de comprendre. Il règne parfois, à force de comprendre[1] ». Ce qui donne sa force à l’art, c’est qu’il a saisi et su exprimer, selon son mode propre, ce qui habite le cœur de tout homme. En ce sens, l’artiste a une vérité à dire sur l’univers et sur l’homme. Par là, il est proche du sage, du philosophe.

Dans une perspective très différente de celle de Camus, mais cependant proche sur le rôle de l’artiste qui cherche à connaître, Rodin considère que l’artiste est d’abord un contemplatif : « L’art, c’est la contemplation. C’est le plaisir de l’esprit qui pénètre la nature et qui y devine l’esprit dont elle est elle-même animée. C’est la joie de l’intelligence qui voit clair dans l’univers et qui le recrée en l’illuminant de conscience[2] ». La qualité se manifeste, se donne à voir. Mais pour qu’elle soit pleinement vue et comprise, il faut qu’elle soit « faite », donnée, dite, exprimée dans l’œuvre. C’est tout le sens de l’œuvre d’art par rapport à la nature et à sa qualité. Le peintre nous fait mieux saisir la lumière que la nature seule[3]. Mais il ne peut se couper de la nature qui est la source du choc initial et de l’inspiration. Dans l’œuvre d’art, la qualité est en quelque sorte exaltée, idéalisée, grâce à l’idée artistique, fruit de l’inspiration. Cet idéal est plus ou moins exprimé dans l’œuvre ; alors il devient un type, un « archétype », dans lequel une vérité se donne à voir, à travers et dans le sensible lui-même.

On peut donc dire que la qualité est d’une certaine façon « hypostasiée » par l’artiste. Alors que dans la réalité existante, la qualité existe comme un accident et demeure enveloppée d’un conditionnement complexe, source de confusion, pour l’artiste, elle est idéalisée, donc isolée, séparée, regardée pour elle-même. Et pour lui, c’est cela, la réalité, la vérité : il y a dans la qualité sensible un mystère prodigieux, qui demande d’être dit, donné à voir. L’artiste, lui, a compris que cela était important à voir : « C’est la joie de l’intelligence qui voit clair dans l’univers et qui le recrée en l’illuminant de conscience ». Il est donc un démiurge qui façonne l’univers, car celui-ci réclame d’être achevé par l’art humain. Dieu, Créateur de l’univers, laisse à l’homme le soin d’achever celui-ci par son travail et par son art. Par là, l’artiste proclame la grandeur de l’univers, la noblesse du cœur de l’homme et la gloire de Dieu.

L’habitus d’art, caractéristique de l’homme, est bien une des qualités les plus nobles de l’intelligence humaine : « L’art c’est la sublime mission de l’homme, puisque c’est l’exercice de la pensée qui cherche à comprendre le monde et à le faire comprendre. Mais aujourd’hui, l’humanité croit pouvoir se passer d’art. Elle ne veut plus méditer, contempler, rêver : elle veut jouir physiquement. Les hautes et les profondes vérités lui sont indifférentes : il lui suffit de contenter ses appétits corporels. L’humanité présente est bestiale : elle n’a que faire des artistes[4] ». Après avoir tué Socrate, elle cherche même à les supprimer… Car elle ne les comprend pas et ne supporte pas quelqu’un qui la dépasse, qui sorte de l’anonymat et de la moyenne. Pour l’homme qui n’a plus de recherche spirituelle, l’art n’a plus de signification. Pour celui qui se contente des biens sensibles, corporels, de l’argent, de l’efficacité ou du pouvoir, l’art dans sa gratuité n’a plus rien à dire. Un monde d’efficacité et de jouissance qui ne cherche plus la vérité n’a rien à faire de la sagesse. Il n’a rien à faire non plus de l’artiste véritable, qu’il rejette ou qu’il ramène au rang de curiosité mondaine, de bête de foire, ou encore qu’il met aux enchères au gré des modes et des coteries. Le véritable artiste ne doit-il pas accepter souvent d’être seul, loin des modes et de la gloire ? S’il se laisse impressionner ou corrompre par elles, ne risque-t-il pas de perdre son âme, sa qualité propre[5] ? Dans un tel monde, la mission de l’artiste est de réveiller une recherche dans le cœur de l’homme, parce qu’il met en évidence la qualité. Celle-ci n’est pas de l’ordre de la jouissance corporelle, de l’exploitation ou de la domination. La qualité exige un dépassement de tout ce qu’on peut posséder.

On peut donc dire que l’artiste, dans son art, part à la recherche d’une terre inconnue: terra incognita. Le philosophe qui cherche la sagesse pourra peut-être dire « qui habite cette terre ». Mais l’artiste, dans sa recherche et dans l’œuvre réalisée proclame l’appel, le désir de cette terre inconnue. L’œuvre réalisée s’approchera plus ou moins de l’idéal à atteindre, mais n’y arrivera jamais tout à fait[6]

Dans cette lumière, nous essaierons de préciser succinctement ce qui est propre à chacun des arts, quelle est cette terre inconnue où il faut aborder, cette nostalgie dont l’artiste se fait le héraut en la déterminant, en la qualifiant de l’intérieur.

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org



[1]. A. Camus, Discours de Suède, p. 58.

[2]. A. Rodin, L’art, p. 26.

[3]. « Je ne connais pas de meilleure définition de “l’art” que celle-ci : l’art, c’est l’homme ajouté à la nature – la nature, la réalité, la vérité, dont l’artiste fait ressortir le sens, l’interprétation, le caractère, qu’il exprime, qu’il dégage, qu’il démêle, qu’il libère, qu’il éclaircit. Une toile de Mauve ou d’Israëls nous dit bien plus que la nature elle-même, et nous le dit plus clairement » (V. van Gogh, Lettres à son frère Théo, Paris, Gallimard (coll. L’imaginaire), 1988, p. 88-89).

[4]. A. Rodin, L’art, p. 26.

[5]. « Perroquets au beau plumage, paons faisant la roue, tant d’artistes ne sont que cela. Et les hommes passent leur vie à regarder ces paons et ces perroquets se battre entre eux » (G. Rouault, Sur l’art et sur la vie, p. 128-129).

[6]. « En art la forme est inévitablement définie par le contenu. Et seule peut être considérée comme adéquate, celle qui exprime, matérialise le contenu correspondant… La forme est l’expression matérielle d’un contenu abstrait. Pour cette raison, la qualité d’une œuvre d’art ne peut être pleinement appréciée que par son auteur : seul il est en mesure de voir si la forme correspond au contenu, qui aspirait impérieusement à sa matérialisation, et à quel degré de fidélité. (…) Une œuvre est belle lorsque sa forme extérieure correspond absolument au contenu interne (ce qui représente ou ce qu’on pourrait appeler l’idéal inatteignable). Ainsi la forme d’une œuvre découle de ses nécessités internes » (Kandinsky, cité in Camille Gray, L’avant-garde russe de l’Art moderne 1863-1962, Lausanne, L’Age d’homme (coll. La Cité des Arts), 1969, p. 269-270).

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