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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

"Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne..."

En cette veille de Pentecôte, l'Eglise nous invite à relire la dernière page de l'évangile selon saint Jean. Jésus, qui vient de dire à Pierre: "Fais paître mes brebis", se réserve en quelque sorte le mystère de saint Jean: "Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe". Que signifie cette affirmation du Christ? L'extrait ci-dessous d'un article du père Marie-Dominique Philippe nous donne une piste pour y réfléchir.

 

Jésus, le Fils bien-aimé, est devenu l’Agneau dans le mystère de la Croix. Ce qu’il y a de plus grand, c’est cette offrande que Jésus fait de lui-même à la Croix dans l’obéissance au Père[1], pour le glorifier dans l’amour et nous sauver. Tel est le sommet de toute la mission du Christ au milieu de nous et le sommet de la manifestation de l’amour du Père. C’est là que son amour s’accomplit et se révèle comme la vérité[2]. Nous pouvons donc dire que Jésus gouverne, un avec le Père, et que le sommet de ce gouvernement est à la Croix quand Jésus est pleinement l’Agneau. C’est bien ce que nous montre l’Apocalypse dans un langage symbolique[3], ainsi que l’Évangile de saint Jean[4]. Dans la Croix du Christ nous avons donc, à travers l’obéissance de Jésus, l’accomplissement et la manifestation plénière de l’amour du Père.

Dans le mystère de l’Agneau, Marie, la Mère de Jésus, est intimement associée à son Fils. A la Croix, Jésus la regarde bien comme « la Femme » (Jn 19, 26), celle qui ne fait plus qu’un avec lui[5]. N’est-elle pas l’Epouse de l’Agneau, celle qui fait œuvre commune avec lui ? Dans le mystère de sa Compassion, Marie est intimement unie à l’holocauste de l’Agneau. Jésus la regarde comme la Femme ; il fait d’elle la Femme en la voulant, selon l’amour du Père, « une » avec lui dans son propre mystère d’obéissance au Père. Si Jésus est un avec le Père dans l’obéissance de la Croix, ce qui lui permet d’œuvrer avec le Père[6], Marie vit dans l’amour ce même mystère d’accomplissement de la volonté du Père. Par là, ne coopère-t-elle pas intimement à l’œuvre de l’Agneau ? Et elle l’achève dans l’amour. Nous pouvons donc dire que Marie, dans la croissance de sa charité, est le fruit le plus parfait du gouvernement du Père et de l’Agneau. L’obéissance de Jésus au Père glorifie le Père et est en même temps toute pour Marie, puisque Marie est celle qui a le plus parfaitement vécu de cette source divine, le Cœur du Christ.

Marie et l’Église

Dire cela, n’est-ce pas mettre le mystère de Marie au-dessus de tout ? Non, mais découvrir qu’elle est au sommet de l’Église. D’une certaine manière, du point de vue du gouvernement de Jésus, il n’y a rien de plus grand que le mystère de Marie. De ce fait, pour connaître le gouvernement du Fils et de son Père, ne faut-il pas regarder le mystère de Marie ? Et immédiatement après Marie, l’Église ?

Si cela est vrai, n’y a-t-il pas dans l’Église quelque chose qui relève directement de Marie et de l’Esprit Saint, puisque tout ce qui vient de Marie (comme toute sa croissance) se fait par l’Esprit Saint ? Cela nous est dit dans le mystère de l’Annonciation. Quand Marie demande : « Comment cela sera-t-il ? Je ne connais point d’homme », la réponse immédiate est : « L’Esprit Saint viendra sur toi » (Lc 1, 34-35). La formation du corps du Christ relève directement de l’Esprit Saint et par lui de Marie.

La maternité divine de Marie à l’Annonciation et à Noël s’achève dans sa maternité divine à la Croix. A la Croix, c’est directement de Jésus, qui est « vers le Père[7] », et en étant « une » avec lui dans le mystère de l’Agneau, que Marie reçoit Jean comme fils. Sous le souffle du Paraclet, Marie devient la Mère de Jean et de l’Église. De même qu’à l’Annonciation la maternité divine de Marie relève directement de l’action de l’Esprit Saint, au-delà de Joseph, de même, à la Croix, la naissance à la vie divine relève directement de l’action du Paraclet en Marie, au-delà de l’autorité de Pierre.

Marie et Pierre

Cependant, le Christ a affirmé à Pierre : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise » (Mt 16, 18). Il est sûr que la sagesse théologique doit toujours mettre en parallèle Marie et Pierre ; elle doit discerner ce qui doit être contemplé et précisé dans la lumière de Marie et dans la lumière de Pierre[8].

Ce qui apparaît en premier lieu, c’est que Pierre est là pour protéger le mystère de Marie, comme Joseph. A l’Annonciation, le rôle de Joseph, vu de l’extérieur, n’avait rien de positif. En réalité, il est très grand parce que Joseph a permis à l’Esprit Saint de faire son œuvre jusqu’au bout d’une manière secrète[9]. Par son effacement, Joseph a permis à l’œuvre du Saint-Esprit de se réaliser d’une façon cachée, donc d’une façon absolument pure du point de vue de l’amour. Cette petitesse est la grandeur de Joseph, le dernier des Patriarches.

Posons-nous donc la question : quelle est l’œuvre propre de Marie, où Pierre a un rôle analogue (d’une analogie de similitude) à celui de Joseph ? Pierre est semblable à Joseph dans une activité de l’Esprit Saint où il lui est demandé d’agir en cachant l’œuvre propre de l’Esprit Saint. Quelle est donc l’opération qui relève éminemment de Marie, qui lui est confiée, réservée, et qui est réalisée par l’Esprit Saint, Pierre étant là comme témoin ? C’est une question que nous devons nous poser.

La seule œuvre qui relève de Marie et de l’Esprit Saint et où Pierre est témoin, protecteur, gardien de la détermination qui vient de Marie et de l’Esprit Saint, c’est la vie contemplative, qui est une anticipation de la vision béatifique[10]. La vie contemplative est bien l’œuvre de l’Esprit Saint en nous. Cette œuvre est unique. Elle demande de déborder en vie apostolique, en vie missionnaire, et là elle est soumise à Pierre, à qui le Christ a confié le soin de paître ses brebis[11].

Dans l’Église, il y a donc une action qui relève proprement de Marie et de l’Esprit Saint, dont Pierre doit être le témoin. Son action première est donc de veiller sur l’œuvre de Marie et de l’Esprit Saint. Cela ne minimise en rien l’action de Pierre dans l’Église. Au contraire, cela met en lumière son lien avec le mystère de la maternité divine de Marie[12]. Pierre n’a rien à réaliser de propre dans le mystère de la maternité divine de Marie, mais il la garde comme le trésor le plus précieux, il la respecte et la proclame comme étant l’œuvre principale de l’Esprit Saint pour nous. N’est-ce pas ce que Jésus révèle quand, ayant confié à Pierre le soin de paître ses brebis, il lui montre que quelque chose du mystère de Jean, qui a reçu Marie pour Mère à la Croix, lui est en quelque sorte réservé, à lui Jésus[13] ?

La consécration du chrétien par la vie monastique au sens le plus propre (dans sa dimension contemplative) est bien directement l’œuvre de l’Esprit Saint par le don de sagesse. C’est, dans l’Eglise, comme la prolongation de la maternité divine de Marie. C’est ce que les Orientaux ont très bien compris, alors que nous risquons de ne pas assez comprendre que le rôle premier de Pierre est de garder et d’être témoin de cette œuvre de l’Esprit Saint à partir de Marie dans l’Église.

 

Extrait de : M.-D. Philippe, « La vie monastique, une source de renouveau pour l’Europe contemporaine », in : Aletheia, n° 25.

© Aletheia



[1] « Lui qui, subsistant en forme de Dieu, n’a pas estimé comme une usurpation d’être égal à Dieu, mais il s’est anéanti, prenant forme d’esclave, devenant semblable aux hommes. Et par son aspect reconnu pour un homme, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix ! » (Ph 2, 6-8) ; « En entrant dans le monde le Christ dit : Sacrifice et offrande, tu n’en as pas voulu, mais tu m’as façonné un corps […] Voici, je viens […] pour faire, ô Dieu, ta volonté » (He 10, 5-7) ; « Tout Fils qu’il était, par ce qu’il souffrit il apprit l’obéissance ; et rendu parfait, il devint pour tous ceux qui lui obéissent cause de salut éternel, proclamé par Dieu grand prêtre selon l’ordre de Melchisédech » (He 5, 8-10).

[2] « Nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, et Juifs et Grecs, c’est un Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu » (1 Co 1, 23-24).

[3] Cf. Ap 5, 7.

[4] Cf. Jn 13, 3.

[5] « “Celle-ci, cette fois, est bien l’os de mes os, la chair de ma chair ; celle-ci sera appelée femme, car c’est d’un homme qu’elle a été prise, celle-ci !” C’est pourquoi l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair » (Gn 2, 23-24).

[6] « Le Père est à l’œuvre jusqu’à présent et moi aussi je suis à l’œuvre » (Jn 5, 17).

[7] Cf. Jn 1, 1 et 18.

[8] « Ce lien entre les deux profils de l’Eglise, le profil marial et le profil pétrinien, est donc étroit, profond et complémentaire, même si le premier est antérieur tant dans le dessein de Dieu que dans le temps, plus élevé et prééminent, plus riche d’implications personnelles et communautaires pour les vocations ecclésiales particulières » (Jean Paul II, Allocution aux cardinaux et à la Curie romaine (désormais abrégé ACCR), 22 décembre 1987, § 3, in Documentation Catholique, n° 1955 du 7 février 1988, p. 134).

[9] « La gloire de Dieu, c’est de cacher une chose, et la gloire des rois, c’est de scruter une chose » (Pr 25, 2).

[10] La vie religieuse apostolique et missionnaire proviennent de la vie contemplative, elles en sont le débordement miséricordieux : « Le missionnaire doit être “un contemplatif en action”. La réponse aux problèmes, il la trouve dans la parole divine et dans la prière personnelle et communautaire. (…) Le missionnaire, s’il n’est pas un contemplatif, ne peut annoncer le Christ d’une manière crédible ; il est témoin de l’expérience de Dieu et doit pouvoir dire comme les Apôtres : “Ce que nous avons contemplé… le Verbe de Vie… nous vous l’annonçons” (1 Jn 1, 1-3) » (Jean Paul II, Redemptoris missio, § 91).

[11] Cf. Jn 21, 15-17.

[12] « La dimension mariale de l’Eglise précède la dimension pétrinienne, tout en lui étant étroitement unie et complémentaire. Marie, l’Immaculée, précède toute autre personne et, bien sûr, Pierre lui-même et les apôtres » (ACCR, § 3).

[13] Cf. Jn 21, 20-23. « Après Marie, Mère de Jésus, Jean reçoit ce don, lui, le disciple que Jésus aimait, le témoin qui se trouvait au pied de la Croix avec Marie (cf. Jn 19, 26-27). Sa décision de se consacrer totalement est le fruit de l’amour divin qui l’enveloppe, le soutient et lui remplit le cœur. Aux côtés de Marie, Jean est parmi les premiers de la longue suite d’hommes et de femmes qui, depuis les origines de l’Eglise jusqu’à la fin, saisis par l’amour de Dieu, se sentent appelés à suivre l’Agneau immolé et vivant partout où il va (cf. Ap 14, 1-5) » (Jean Paul II, Vita consecrata, § 23).

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