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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Sensations et intelligence (IV)

L’intelligence en appétit

Lorsque, dans l’expérience d’une œuvre réalisée par l’homme, le toucher domine, notre intelligence, éveillée par cette expérience se pose alors la question : en quoi cette œuvre est-elle faite ?

Lorsque, dans l’expérience d’une œuvre faite par l’homme, la vue domine, notre intelligence, éveillée par cette expérience, se pose la question : quel est le caractère spécifique de cette œuvre ? Qu’est-elle ?

Lorsque dans l’expérience d’une œuvre faite par l’homme, l’ouïe domine, par le bruit, le son, nous sommes alertés pour chercher l’origine de ce bruit : d’où vient-il ? Car le son, le bruit, impliquent un mouvement, et l’origine de ce dernier est aussi celle du son !

Lorsque nous expérimentons une œuvre faite par l’homme où l’odeur domine, nous nous interrogeons pour saisir ce qui nous attire. Le parfum n’est-il pas très significatif ? Il nous convient ou nous repousse, nous écarte.

Enfin, lorsque nous expérimentons un aliment que nous pouvons goûter et que nous aimons, nous nous interrogeons pour saisir si cet aliment est meilleur que tel autre, lequel est vraiment pour nous ce que nous estimons le plus.

 

Ne pouvons-nous pas établir un lien entre nos diverses sensations et nos interrogations les plus fondamentales ? Si oui, nous voyons alors comment notre intelligence est «mise en appétit» de diverses manières, à cause précisément de ces contacts qualitatifs avec les réalités physiques. Et par là, nous voyons comment notre intelligence, qui se sert de nos sensations, va pouvoir se développer selon diverses orientations. Nos diverses interrogations fondamentales s’originent bien dans nos diverses sensations. Mais cela présuppose que ces sensations soient irréductibles, grâce à la diversité des sensibles propres, qui ne peut être mise en évidence que dans le jugement d’existence : il les fonde et les ramène directement à ce-qui-est comme tel. La distance (diaphora) entre les qualités sensibles atteintes immédiatement par les sensations et l’exister actuel des réalités — qui est atteint par l’intelligence — n’est-elle pas ce qui est la source même de nos interrogations, éveil fondamental de notre intelligence ? Sans le jugement d’existence, ne serions-nous pas, par nos sensations, en présence de qualités qui s’opposeraient, cherchant à s’unir dialectiquement en une synthèse supérieure ? De là, nous pouvons comprendre comment l’expérience artistique peut si facilement donner naissance aux philosophies idéalistes, avec le primat des idées, ou de l’exercice…

 

Enfin, comprenons comment nos diverses sensations peuvent, grâce à l’affectivité passionnelle et spirituelle, éveiller en nous diverses représentations symboliques, et cela à des niveaux très divers : poétique, artistique et même mystique. Il faudrait analyser ici le langage des poètes et celui des mystiques, et voir comment nos sensations sont assumées et expriment ces contacts personnels avec notre univers (ceci pour le poète)(1), avec le Créateur et le Sauveur (ceci pour le mystique)(2).

Par là nous comprenons comment ce qui est à l’origine se retrouve au terme, et comment il y a un lien entre les deux extrêmes de notre vie humaine ; comment le corps, par nos sensations, demeure toujours présent : on ne peut s’en abstraire que momentanément, et il faut toujours y revenir pour fonder un véritable réalisme et une véritable intimité affective et même mystique, si du moins nous voulons la communiquer à ceux qui sont proches de nous. Le solitaire pourrait-il s’en séparer pour vivre d’une contemplation pure ? Ne risquerait-il pas de ne plus pouvoir, en se coupant de ses frères, se corriger incessamment, et, par le fait même, de demeurer dans son imaginaire ? Celui-ci l’enfermerait forcément en lui-même.

 

Marie-Dominique Philippe, OP

© Congrégation Saint-Jean

(1) Cet usage de nos sensations permet au poète de donner à sa poésie un réalisme unique qui suscite un plus grand émerveillement, un plus profond amour.

(2) Nous pourrions citer de très nombreux textes de la Bible qui utilisent les sensations pour exprimer ce que nous vivons dans notre vie mystique mais nous ne pouvons ici qu’en évoquer quelques-uns : « Yahvé étendit la main et me toucha la bouche » (Jr 1, 9) ; « Jésus lui dit : “Ne me touche pas” » (Jn 20, 17) ; « Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur » (Ps 34, 9) ; « Dieu respira l’agréable odeur ... » (Gn 8, 2l) ; « L’arôme de tes parfums est exquis ; ton nom est une huile qui s’épanche » (Ct 1, 3) ; « Grâces soient à Dieu qui, dans le Christ, nous emmène sans cesse dans son triomphe et qui, par nous, répand en tous lieux le parfum de sa connaissance. Car nous sommes bien, pour Dieu, la bonne odeur du Christ » (2 Co 2, 14-15) ; « Si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance » (Ex 19, 5) ; « Pitié pour moi, écoute ma prière » (Ps 4, 2) ; « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le » (Mt 17, 5) ; « Dieu entendit les cris de l’enfant » (Gn 21, 17) ; « Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix… » (Jn 3, 8) : « Nul n’a jamais vu Dieu » (Jn 1, 18) ; « Venez et voyez » (Jn 1, 39).

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