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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Sensations et intelligence (II)

Vision et toucher, deux extrêmes

Les deux extrêmes de cet univers de nos sensations sont la vision et le toucher. Cette dernière est très liée à la vie biologique, et elle s’étend à tout le corps, avec des points particulièrement sensibles. Elle permet à l’homme de sentir son milieu, d’en prendre conscience, de s’y trouver à l’aise et de se détendre – le bain de soleil ou le bain de mer – ou au contraire de sentir combien ce milieu peut l’agresser, le violenter, le blesser : le milieu peut mettre l’homme dans un état d’opposition, de désir de fuir et, s’il ne le peut, de se refermer sur lui-même en attendant un meilleur climat. Il peut s’envelopper tout entier dans son « cocon » en se défendant.

Le toucher de l’artiste sculpteur qui palpe une statue de bois ou de granit, ou de l’artisan qui palpe un tissu est tout autre, car il est habité par une intelligence inspirée qui veut s’arrêter pour goûter la force abrupte de cette statue de granit ou le moelleux de ce tissu. Il y a un toucher artistique qui dévoile l’intensité des qualités propres à telle ou telle matière, à telle ou telle eau, à tel ou tel air, à tel ou tel souffle. Le toucher n’est-il pas le sens des éléments, de la matière, de la vie biologique ?

Le toucher nous permet de saisir toute la force du jugement d’existence. C’est le sens de l’autre, juxtaposé, extérieur à nous, et que pourtant nous pouvons toucher, avec lequel nous pouvons « être en contact ».

Le goût, un toucher intérieur

Tout proche du toucher, il y a le goût. C’est le toucher de ce que je mange, de ce que je bois, de ce que je puis mastiquer, broyer avec mes dents, et goûter avec ma langue. Goûter la saveur d’un aliment en le mangeant est comme un toucher intérieur. Cependant l’extériorité du toucher demeure, car l’aliment n’est goûté que tant qu’il demeure « autre ». Dès qu’il est assimilé, il n’est plus goûté sensiblement. Il se transforme en moi-même, en ma propre individualité. Le goût réclame donc, comme le toucher, une certaine extériorité. Mais son caractère particulier est que la réalité touchée est sentie « en moi ». Son extériorité se manifeste dans une certaine immanence. Goûter la saveur amère d’une boisson, ou au contraire la douceur du miel, goûter le piquant d’un aliment qui arrache le palais, ou au contraire le moelleux du caramel... montre bien toute la diversité de cette sensation, dont le caractère propre est d’être vécue en mon palais (c’est le lieu propre où cette connaissance sensible s’exerce en moi), tout en me révélant l’apport de ce qui, extérieur à moi, est capable d’être transformé en moi.

Du point de vue humain, n’oublions pas le développement affectif de ce toucher intérieur qui se réalise dans le baiser. Ce geste, nous le savons, peut impliquer toute une série de modalités depuis le baiser très spirituel d’une mère pour son enfant, jusqu’au baiser terriblement affectif et passionnel – « Je t’aime et je te mange ! »

Vision et infini

snr74.jpgLa vision n’est-elle pas la sensation la plus différente du toucher et du goût ? En effet, elle est précisément la sensation qui peut atteindre ce qui peut être très loin de moi : la lumière. Par la vision, je peux « toucher », atteindre d’une manière sensible une réalité qui est tout autre que moi (le soleil, la lune, les étoiles, l’horizon), et qui pourtant fait partie de mon univers sensible. Si le toucher me donne le sens de ce qui me limite immédiatement, la vision me donne le sens de ce qui est illimité, infini, de ce qui n’est plus mesurable par l’homme : les galaxies, le soleil. Si le toucher est la sensation la plus réaliste, la vision est la sensation la plus idéaliste, la plus idéalisable : celle qui, toujours, permet d’échapper au réel contraignant et tyrannique ! Par la vision, nous levons les yeux vers « le ciel ». Le toucher fait tomber les mains vers la terre…

La vision, cependant, peut avoir aussi un caractère très intime et très affectif. Elle permet de « dire » ce qui ne peut pas être dit : la vision de la mère qui regarde son enfant, qui regarde le regard de son enfant. Par les yeux, par le regard, nous pouvons communiquer au regard de l’ami l’amour que nous lui portons dans notre cœur. C’est un échange de lumière et de feu qui peut alors se transmettre, se « dire », d’une manière très sensible, très affinée et très profonde. Il y a alors une intersubjectivité très intime, très forte. Mais il peut y avoir aussi le regard glacial de celui qui nous hait et qui nous veut du mal, qui veut notre mort. Un tel regard est capable de briser tout lien affectif. Il peut être comme un glaive qui blesse en atteignant en nous ce qui est le plus vulnérable. Il y a des regards interrogateurs qui créent des distances, qui éloignent. Voilà la vision au service de l’amour, de la haine, créant des séparations ou appelant au contraire une plus grande intimité. Notons encore que la signification profonde du sourire réclame un regard plein d’amour. Dans un cœur plein de haine, le sourire ne fera qu’augmenter la haine : ne peut-il pas aller jusqu’au rictus, dans lequel on saisit un abîme d’ironie ?

La vision est la sensation la plus proche de notre imagination et de notre activité intellectuelle. C’est sa dignité incomparable. Mais c’est par là aussi qu’elle peut être comme impersonnelle, lointaine. Elle peut être lumineuse ; elle peut être ténébreuse.

Le son, rythme de la terre

Proche de la vision, en étant comme son complément, il y a l’audition. En effet, de même que la vision peut atteindre des réalités très éloignées, l’audition peut capter des sons très lointains, des cris d’appel ; mais ils sont évidemment beaucoup moins lointains que la lumière, que les réalités lointaines qui sont vues. Entendre un son est une sensation qui permet d’être en contact avec la réalité lointaine qui produit un tel son. Ce contact avec la réalité est autre que celui de la vision. L’un m’unit à la lumière, l’autre au son.

Quelle différence y a-t-il entre la lumière et le son ? La lumière est ce qui actue d’une manière ultime notre univers physique. Celui-ci a son unité sensible propre grâce à la lumière. Par la vision, je suis capable d’être relié à cette unité, et de la sentir. La lumière réalise cette unité de l’univers et de moi-même. Par le son, je suis capable d’être relié au rythme de notre terre. De tout ce qui est au-delà de notre terre, je peux voir la lumière, mais je n’en entends pas le rythme, le mouvement.

Par là, je saisis bien la différence qui existe entre son et lumière, et comment le mouvement vital m’est révélé par le son et en dernier lieu par l’homme, grâce au son qui lui est propre : sa voix, son cri, au service de sa parole. C’est la voix de l’homme, de l’enfant, du vieillard, voix qui appelle, voix qui parle, qui communique des secrets, des souffrances, des douleurs, qui nous montre le mieux ce que représente pour nous cette sensation, ce qu’elle nous apporte. C’est par l’ouïe que je puis entrer en contact avec l’homme, l’ami qui me confie ses secrets, le moribond qui appelle au secours, qui crie. C’est par l’ouïe que le contact spirituel peut se faire.

Odorat et affectivité

1186299078_small.jpgQuant à la sensation olfactive, elle est sûrement la sensation la plus difficile à préciser. Elle joue un rôle important à l’égard de la nourriture. Elle accompagne d’une manière très spéciale notre manière de goûter les aliments et les boissons et nous révèle souvent le caractère propre de tel aliment, de telle boisson. Elle nous permet aussi de rechercher tel bien sensible qui nous attire par son odeur alléchante. Elle nous permet de découvrir la bonne ou la mauvaise odeur de tel milieu, odeur qui nous aide à nous détendre, nous met dans un état euphorique, ou au contraire nous inquiète, nous met dans un état de défense, de retrait.

Par le fait même, cette sensation nous permet de découvrir le lieu où nous sommes « chez nous », ou au contraire où nous sommes en danger. L’odorat du chien de chasse est particulièrement significatif. Il suit le gibier à la trace et peut le dépister. L’homme, par son odorat, peut découvrir lui aussi son « gibier » ! On connaît l’expression un peu vulgaire, mais bien révélatrice : celui-là, il a le « nez creux », il a « du flair ». Il sait découvrir ce qui est bon pour lui, ce qui lui convient. Il est évident que ce n’est pas seulement la sensation olfactive qui permet cette découverte, mais elle est ce qui nous permet d’être en contact proche ou lointain avec ce qui est notre bien. L’intelligence affective fera ce discernement, avec le concours très étroit de cette sensation.

La sensation olfactive a donc une place très particulière dans notre vie sensible. Elle est très liée à nos états affectifs, et par là elle est proche de nos sensations du goût et du toucher. Mais elle a le privilège, comme la vision et l’ouïe, de pouvoir sentir à travers un milieu, au-delà de la présence immédiate de réalités sensibles.

(A suivre)

 

Marie-Dominique Philippe, OP

© Congrégation Saint-Jean

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