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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Sagesse de la Croix

prologue

Saint Jean unit dans son Évangile le mystère du Verbe et le mystère du cœur blessé de l’Agneau. Il nous donne ce regard ultime, de surabondance. D’une certaine manière l’Évangile de Jean n’est pas nécessaire, et en même temps il est archi-nécessaire si l’on comprend que la Nouvelle Alliance est une alliance d’amour, donc une alliance contemplative. L’Évangile de saint Jean, c’est l’Évangile contemplatif, le « petit livre » (Ap 10) donné pour les grandes luttes et pour le dépassement qui consiste à aller jusqu’au bout, « jusqu’à la fin » (Jn 13,1), sans nous arrêter à nous.

Nous voyons en effet dans l’Apocalypse qu’au moment des plus grandes luttes dans l’histoire de l’Église et dans notre histoire, entre la sixième et la septième trompette, il y a un regard de la miséricorde de Dieu ; et que, pour que nous soyons victorieux de ces grandes luttes, il y a un secours particulier de Dieu. Ce secours particulier est exprimé symboliquement par le « petit livre » et les deux témoins. Or l’Évangile de Jean nous montre bien ces deux témoins, Marie et l’Eucharistie, qui se tiennent, du reste, d’une façon étonnante.

Il faut relire souvent les chapitres 10, 11 et 20 de l’Apocalypse, parce qu’ils nous donnent une très grande lumière sur la vocation de la Communauté Saint-Jean.

images-copie-13le « petit livre »

Le « petit livre » (Ap 10), doux au palais et prodigieusement douloureux aux entrailles, nous pouvons certes dire que c’est l’Évangile de saint Jean. Mais au moment où Jean écrit l’Apocalypse, son Évangile n’est pas encore écrit ! Il faut donc aller plus loin. Le petit livre, n’est-ce pas le mystère de la présence de Jésus et le mystère de la Croix ? Le mystère de la Croix implique toujours ces deux aspects, car c’est la présence de Jésus la plus forte – puisque, à la Croix, il est totalement donné, plus encore qu’à Bethléem. A Bethléem, il est donné dans la tendresse, là il est donné dans l’amour. La Croix est un pur don d’amour, et l’Eucharistie est là pour nous le faire comprendre. Dans l’Eucharistie, c’est la Croix qui est donnée immédiatement, en premier lieu, et par la Croix la gloire. C’est le sacrement de l’amour dans ce qu’il a de plus fort.

les mille ans

Le petit livre agréable au goût et pénible aux entrailles, c’est le mystère de la Croix, le mystère de l’Eucharistie, le mystère de notre vie chrétienne. En effet, c’est dans notre vie chrétienne que nous avons les plus grandes douceurs, les folies de la douceur de Dieu, et les folies de la joie, dont nous avons parfois beaucoup de peine à vivre parce que nous en avons peur. De la douleur aussi nous avons peur, mais cela c’est normal : c’est la Croix ! Tandis que la joie… Eh bien la joie, elle est au plus intime du cœur de Marie à la Croix, elle est au plus intime du cœur de Jean à la Croix, elle est au plus intime de notre cœur ; elle doit exister toujours.

N’est-ce pas le sens des « mille ans » dont parle l’Apocalypse (ch. 20), où le démon ne peut pas pénétrer ? Le millénarisme, condamné quand il est compris d’une façon temporelle, doit être compris d’une façon purement intérieure : ce sont mille ans de joie – on dit « mille ans » pour en exprimer l’intensité, la force, et pour signifier que c’est le fruit direct de la contemplation, au-delà des luttes.

Nous devons demander à la Vierge Marie de nous apprendre à nous servir des luttes, à les accepter sans que la lutte supprime la joie, sans que la lutte supprime le silence, sans que la lutte supprime la présence. Toute vie apostolique est dans la lutte et le démon essaie, par la lutte, de nous distraire de notre don de tout nous-même à la vie contemplative.

L’Esprit Saint veut faire en nous quelque chose de beaucoup plus profond qui est au-delà de la lutte. C’est peut-être le sens des « mille ans ». C’est qu’il y a, depuis le mystère de Jésus, une paix sur la terre, il y a une paix qui est déjà victorieuse et qui est là au plus intime de notre cœur, il y a quelque chose qui est gagné définitivement pour Dieu et qui est un mystère de joie, une zone de paix où le démon ne peut pas pénétrer. Il faut demander que cette joie soit victorieuse de toutes les luttes.

Il faut demander que cette joie demeure en nous et soit plus forte que tout. C’est le signe que l’amour du Père en nous est victorieux et qu’il nous est communiqué par pure miséricorde. C’est le signe que cet amour est plus grand que tout, qu’il nous enveloppe et nous porte. C’est la miséricorde prévenante du Père sur Marie, dans son mystère d’Immaculée Conception, qui s’étend sur tous ses enfants. C’est donc la miséricorde du Père et de Marie sur chacun de nous. Marie n’enveloppe-t-elle pas tous ses enfants de son manteau de Reine victorieuse ?

Crucifixion ouestles deux témoins

Nous devons vivre de cette miséricorde, et nous devons vivre de cette joie qui nous est donnée à travers l’Eucharistie. Mais en même temps (inséparablement) il faut vivre de la Croix, et les deux témoins (Ap 11) sont liés à cela. Marie vit de la joie et elle est source de joie, elle est « cause de notre joie » et, en même temps, celle qui nous est donnée, c’est Marie dans le mystère de la Compassion, par où nous pouvons être unis à la Croix d’une manière très cachée et toute divine. Grâce à Marie on est plus uni à la Croix que si Marie n’était pas là, puisqu’elle a vécu du mystère de la Croix d’une manière unique.

Le « petit livre » éclaire donc les deux témoins, et les deux témoins nous font comprendre notre vocation johannique.

Ces deux témoins ont une efficacité prodigieuse, et en même temps Dieu permet que le Dragon, la Bête, les tue. Ils doivent accepter le martyre intérieur (car ce ne peut être que le martyre intérieur). Et ils sont exposés sur la place publique, ils ne sont pas enterrés. Cela montre que si on veut être fidèle jusqu’au bout, nécessairement on recevra les calomnies, les médisances les plus terribles sans pouvoir se défendre, sans pouvoir être enterré, sur la place publique (cf. Ap 11,9).

Si ce mystère du « petit livre » et des deux témoins est lié d’une façon très particulière à saint Jean et à tous les enfants de saint Jean qui doivent vivre le même mystère, on comprend que c’est une grâce merveilleuse que Dieu nous a donnée. Ce n’est pas à cause de nos mérites, ce n’est pas à cause de notre intelligence, ce n’est pas à cause de nos vertus : c’est de la pure gratuité. Et c’est une grâce merveilleuse d’appartenir à saint Jean, d’être lié à lui comme à un père, en vivant de sa paternité.

la charité fraternelle

Il faut, dans la lumière du « petit livre » et des deux témoins, réfléchir sur ce que saint Jean apporte à l’Église. Il apporte à l’Église, justement, ce témoignage d’amour, cette exigence d’amour du Christ, et d’un amour qui va jusqu’au bout – le Christ est victime d’amour : « Il les aima jusqu’à la fin » (Jn 13,1) –, jusqu’au coup de lance qui perce le cœur de Marie.

Si l’on est attentif à ce double témoignage – l’Eucharistie et Marie –, on voit que le fruit, c’est la charité fraternelle. Saint Jean, dans sa Première Épître, réclame de nous une charité fraternelle au milieu des luttes – puisque c’est dans cette Épître qu’il parle des antichrists « qui sont sortis du milieu de nous mais qui n’étaient pas des nôtres » (1 Jn 2,19). Ces antichrists, ce ne sont pas les religions extrinsèques à l’Église, ce sont celles qui sont nées de l’Église comme des parodies, en abîmant la finalité, et qui vont jusqu’à tout détruire : les idéologies athées. Au milieu de tout cela il y a une exigence de charité fraternelle ultime, et c’est le grand secret que saint Jean veut mettre dans notre cœur. C’est dit dans l’Apocalypse, dans la Première Épître et dans l’Évangile : « Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres » (Jn 13,34 ; 15,12). Le chapitre 15 de l’Évangile de Jean montre que la fécondité de l’Église, c’est la charité fraternelle qui glorifie le Père et qui témoigne de l’absolu de l’amour.

Voilà ce que saint Jean veut réaliser entre nous : une charité fraternelle débordante qui jaillit de l’Eucharistie, qui jaillit du cœur de Marie. On ne peut vivre de la charité fraternelle que si on est lié par une alliance, alliance dans l’Eucharistie et alliance dans le cœur de Marie. Cette double alliance a comme fruit la charité fraternelle. Et c’est cette charité fraternelle qui doit être pour nous le fruit dernier de ce que veut notre père saint Jean. Il a vécu la charité fraternelle de la manière la plus extraordinaire qui soit, grâce à Marie, grâce à l’Eucharistie. Ce sont bien là les deux secrets de saint Jean. À la Cène il a vécu de l’Eucharistie en étant tout proche du cœur de Jésus. C’est pour cela qu’on le désigne toujours comme « celui qui reposait sur la poitrine de Jésus », ἐπὶ τὸ σθῆτος (cf. Jn 13,25 et 21,20). C’est bien cela qui caractérise Jean : il a une connaissance tout intérieure de l’Eucharistie, et du fruit même de l’Eucharistie – « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » –, et de Marie. Et Marie est aussi le « privilège » de Jean, et il l’a prise chez lui dans une vie commune. La charité fraternelle ne peut s’épanouir pleinement que dans une vie commune, avec tout ce que cela implique de difficultés, de luttes et de joies.

Le prototype de l’exercice de la charité fraternelle dans la vie commune, ce sont les liens de Jean avec Marie. Nous devons avoir suffisamment d’amour pour porter tous nos frères – souriants ou non, bergers ou mages, Isaac ou Ismaël, Jacob ou Esaü – à travers le cœur de Marie. Jésus, en donnant Marie à Jean, lui donne la vie commune, parce que c’est toujours une mère qui est au cœur de la vie commune – autrement c’est impossible. C’est seulement dans le cœur d’une mère que les atavismes différents – si souvent sources d’oppositions psychologiques très violentes – peuvent s’unir. Dans le cœur de Marie toutes ces différences sont dépassées, tout est porté, et il n’y a pas de limites. Ses enfants, ce n’est pas telle ou telle catégorie, ce sont ceux qui sont blessés ; et les plus pauvres, les plus petits, passent avant les autres. A Bethléem elle a reçu aussi bien les bergers que les mages, parce que la charité est au-dessus, elle est divine. Nous sommes de race divine, et si on est de race divine on accepte la souveraine pauvreté, comme Jésus…

 

Marie-Dominique Philippe, op

 

 

 

Charte de charité de la Famille Saint-Jean (extrait)

 

 

 

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