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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Sagesse

Il y a dans la personne humaine un appel, une brèche, une ouverture vers Celui qui, s’il existe, est le Père de son intelligence et de son cœur. Découvrir cet appel et l’expliciter est ce qui est le développement ultime de la philosophie : c’est là qu’elle devient la sagesse. Rejeter cette recherche de la sagesse et nier la dimension religieuse de l’homme dans une laïcité « à la française », refuser qu’elle soit un élément constitutif de la personne est très grave. C’est amputer la personne humaine de sa dimension ultime et la plus profonde.

 

Après avoir découvert ces diverses dimensions de la personne humaine qui constitue pour nous le comment parfait de l’être spirituel, nous devons nous demander si nous sommes arrivé au terme de la philosophie ou si nous devons nous élever encore. La philosophie demeure toujours une recherche. Et, à chaque sommet – la découverte de la personne humaine est bien un sommet –, nous devons nous demander si nous pouvons aller plus loin dans la recherche de la vérité. Ici, au terme de cette étude sur la personne, nous nous arrêtons pour nous demander : y a-t-il une dimension ultime de la personne humaine, un dépassement vers un Autre ? De fait, nous n’avons pas d’expérience immédiate de Dieu et son existence ne nous est pas immédiatement évidente. Si nous faisions l’expérience de Dieu, les dimensions de la personne humaine ne seraient que des dispositions qui disparaîtraient devant cet Absolu ; seule la contemplation ou l’expérience philosophique de Dieu demeurerait. Or, nous n’avons pas l’expérience ni la contemplation immédiate de Dieu et c’est pourquoi tous les éléments qui constituent la personne humaine demeurent, même quand nous découvrirons, au-delà d’elle, l’existence nécessaire d’un Être premier que les traditions religieuses appellent Dieu. S’il existe, il est une Personne spirituelle, au-delà du corps, il est la pensée de la pensée, l’amour de l’amour ; il est une Personne sage, la sagesse même, la vérité même, l’amour même ; il est, il se connaît et il s’aime. Par conséquent, s’il existe, ce qui est le plus grand dans la personne humaine sera de tendre vers lui de toutes ses forces, de toute son intelligence, pour essayer de découvrir ce qu’il est et l’aimer. Si l’esprit met la personne humaine au-delà du monde matériel, il lui permet de développer profondément cette koïnônia, cette communauté dans la sagesse avec la Personne première, si elle existe. Dans la mesure où nous pouvons chercher la vérité, nous pourrons aimer Dieu et le contempler, même si c’est d’une façon très imparfaite.

Il y a là une dimension ultime de la personne humaine : le contemplatif de Dieu, celui qui cherche la sagesse. Même si la contemplation ne se fait que par moments, même si elle est très faible, elle nous permet de découvrir dans la personne humaine sa parenté avec Dieu, le lien qu’elle a avec lui comme un enfant avec son Père. Couper a priori l’homme de Dieu, comme si la personne humaine pouvait être parfaite sans Dieu, par elle-même, c’est donc vouloir faire un orphelin spirituel que l’on pousse à devenir un champion. Du point de vue de l’intelligence, n’est-ce pas une faute grave contre le développement propre, naturel et personnel de l’homme ? En effet, si la personne humaine se structure par la recherche de la vérité et se finalise dans l’amour d’amitié, peut-elle s’arrêter à elle-même sans devenir vaine et sans se durcir ? De fait, l’homme qui se coupe délibérément de la sagesse philosophique se ferme et se sclérose. S’il refuse a priori de s’interroger sur un au-delà de sa propre personne et de l’homme, il perd le sens profond de ce que sont l’intelligence et la volonté. Aussi une vision anthropologique de la personne humaine à six dimensions et qui refuse cette ouverture devient-elle radicalement fausse. Ne pas l’avoir encore découverte sans s’y opposer est respectable. Mais s’opposer délibérément à l’attitude religieuse, en considérant qu’elle n’est pas humaine, c’est vouloir que l’homme ne se comprenne que par lui-même, se replie sur lui-même et ne rencontre que lui-même. À ce moment-là, on commet le crime le plus grand contre l’humanité, pire que de tuer un homme, parce que l’on arrête le développement de l’esprit et que l’on empêche l’homme d’atteindre sa vraie grandeur par la recherche de l’existence de Dieu, de l’Être premier qui est l’esprit subsistant, la Personne première. De fait, cette quête de la sagesse, n’est-elle pas le vœu, l’aspiration la plus profonde de l’homme ? En effet, c’est ce qui lui permettra de saisir l’unité la plus profonde de sa personne car, dans cette élévation, l’intelligence et l’amour s’unissent pour répondre à l’interrogation la plus profonde de toute notre vie : existe-t-il un Être premier que les traditions religieuses appellent Dieu ? Ce que les traditions religieuses disent de Dieu, est-ce un mythe, un rêve des hommes ? Les hommes cherchent-ils à se fabriquer un monarque, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs ? Ou est-ce la réalité ?

Opérer ce discernement dans les traditions religieuses entre ce qui est mythique et le logos, la vérité, appartient à la philosophie. Elle seule peut faire cette distinction en tant qu’elle devient une sagesse. Le désir de la sagesse, dans la personne humaine, est bien un désir de contemplation. C’est le désir du fils, c’est le cri de l’enfant. L’esprit dans ce qu’il a de plus pur et de plus profond cherche la contemplation et, tant que nous n’avons pas découvert l’existence de Dieu, nous ne savons pas ce qu’est la contemplation. La recherche de la vérité apparaît alors comme la voie vers la contemplation qui est l’opération la plus pure de l’intelligence. Nous ne pouvons contempler que quelqu’un de réel, une Personne que nous pouvons atteindre et regarder. Et si notre intelligence est faite pour connaître ce qui est, son appétit de vérité ne peut se reposer que dans une Réalité existante première qui est nécessairement la Vérité ; aussi la contemplation ne peut-elle exister que si nous touchons intellectuellement le Créateur en affirmant : « Il est nécessaire qu’il existe un Être personnel premier que les traditions religieuses appellent Dieu ». Alors, tous les visages que nous regardons seront dépassés.

Ne sachant pas encore s’il existe, nous cherchons à le découvrir, nous avons le désir de le connaître et nous savons que ce désir est ce qui l’intéresse le plus en nous. Nous l’avons ignoré, oublié, et nous désirons nous élever vers lui. S’il existe, il est présent à ce désir que nous avons, qui est ce que nous pouvons vivre de plus grand, humainement parlant. Nous sommes dans cette attente, nous ne le voyons pas, mais le désir de le connaître et de l’aimer est si grand que c’est ce qu’il y a de plus grand en nous. C’est comme la respiration au petit matin, devant le soleil qui se lève. La respiration de l’intelligence est le désir de la sagesse ; et c’est, grâce à l’adoration, ce qui nous mettra dans la vérité du point de vue de notre être, dans notre exister spirituel personnel. Vivre ce désir est ce qui est le plus grand et le plus source de joie.

Nous pouvons aller jusque-là pour découvrir la dignité suprême, l’excellence de la personne humaine en tant qu’esprit, toute tendue vers la Personne première. Nous attendons tout du Père parce que lui seul nous connaît vraiment. Notre ami ne connaît pas ce désir intérieur, notre désir n’est pas le sien : il est ce qui est le plus personnel en nous et nous sommes heureux que notre ami découvre aussi ce désir qui est ce qui est le plus personnel, le plus noble, le plus grand en lui. En ce sens, la sagesse philosophique est ce qui donnera à la personne humaine son unité. Les dialectiques, les rivalités sont dépassées. Dans le désir de la sagesse, la rivalité de l’homme et de la femme est dépassée parce que Dieu n’est pas un rival ; l’un et l’autre cherchent Dieu dans la solitude, qui n’est pas un isolement mais un enrichissement unique.

C’est dans cette lumière-là que l’amour humain prend toute sa taille. Si chacun des amis ne s’ouvre pas au désir de la contemplation de Dieu, leur amitié demeure toujours fragile à cause de la mort. Mais si l’un et l’autre découvrent la sagesse, ils comprennent que la contemplation est victorieuse de la mort. La mort ne touche pas l’esprit, elle ne touche pas ce désir de la contemplation, bien qu’il reste d’une très grande fragilité à cause de notre conditionnement, celui de la fatigue, du temps, des occupations matérielles, etc. Dans ce désir, nous comprenons que la contemplation est plus grande que ce que nous faisons et même que toute amitié. Dire cela n’est pas mépriser l’amitié, surtout si notre ami cherche la sagesse et en a le désir. Si deux amis cherchent la sagesse, ce sont alors deux sommets qui sont proches l’un de l’autre et qui, dans le terme, s’unissent. Leur unité sera dans ce terme car Dieu ne fait pas nombre avec l’ami. Dire que Dieu est rival de l’amitié est imaginatif. L’amitié humaine, au contraire, est une voie qui nous permet de l’atteindre, nous le verrons. Et quand nous l’avons atteint, loin de le considérer comme un rival de l’amour d’amitié, nous le découvrons au contraire comme Celui qui ne cesse de nous rappeler la dignité de l’homme, la grandeur de l’ami. L’ami aussi est fait pour Dieu, et notre plus grande joie d’ami est que notre ami cherche Dieu. Nous sommes faits l’un et l’autre pour Dieu, et nous nous rencontrons divinement dans le silence, dans la contemplation de Dieu.

 

M.-D. Philippe, OP, Retour à la source, tome 1, p. 460-464.

© Librairie Arthème Fayard

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