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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Redécouvrir la finalité du travail

Parmi les activités humaines, la plus proche de nous et la plus facile à connaître est l’activité artistique, ce que les Grecs appelaient le poïein : le "faire", la réalisation d’une œuvre, autrement dit le travail, par lequel l'homme transforme cet univers matériel dans lequel il vit.

De fait, l’homme est fondamentalement un travailleur, un artiste, au sens le plus large du terme; en ce sens, cette activité est essentielle à l'homme. Il est facile de saisir que la pensée thomiste (pas saint Thomas!) a cependant complètement négligé d’étudier cette dimension de l’homme, considérée dès lors comme accessoire - et cela demeure, jusque dans les programmes d'études ecclésiastiques officiels qui considèrent que la philosophie de l'art, l'étude philosophique de l'homme dans son activité réalisatrice, est une discipline secondaire à option... Dans l'ordre de découverte d'une vraie philosophie réaliste, il s'agit pourtant du point de départ, tel que si on le néglige ou l'étudie d'une façon approximative, on s'interdit de comprendre vraiment l'ensemble de l'itinéraire philosophique; et cette erreur se répercutera jusqu'en métaphysique. C'est très clairement la position d'Aristote... complètement ignorée par la suite. Et aujourd'hui, nous constatons que les vieilles erreurs ont la vie dure, puisque malgré la débâcle d'une certaine scolastique et la floraison d'approches idéologiques modernes de l'activité artistique (qu'il s'agisse du marxisme et de sa vision du travail comme un affrontement dialectique, de l'idéologie nietzschéenne de la création artistique ou de la conception sartrienne de la liberté, pour ne prendre que trois exemples massifs), certains prétendent toujours commencer la philosophie par la métaphysique alors qu'elle est ultime dans l'ordre de découverte. Parce que pas assez philosophes, ils confondent l'ordre de découverte et l'ordre de perfection, et veulent immédiatement une philosophie qui puisse "servir" la théologie. Mais si la servante est mauvaise, le service sera mauvais!

Comprenons donc que l'activité artistique est essentielle à la personne humaine, non seulement en raison de son extension - il suffit de penser au temps que le travail occupe dans notre vie! - mais aussi pour son éveil intelligent et son développement, sa croissance. C'est, en effet, dans l’activité artistique, dans le faire, que l’intelligence de l’homme s'éveille et se développe en premier lieu; Aristote affirmait que l'art, c'est l'intelligence liée à la main. Du fait que l’homme fait partie du monde physique par son corps et cherche à se l’adapter, à le transformer, le travail fait essentiellement partie de l’expérience humaine. L’homme s’épanouit ainsi par son activité artisanale, artistique et technique, dans une extrême diversité et une prodigieuse richesse. Il peut aussi y connaître de terribles défigurations: un travail peut devenir inhumain et avoir ainsi d’immenses conséquences sur la personne et sur sa croissance. C'est aussi une raison pour laquelle cette activité mobilise le labeur de recherche philosophique de la vérité.

L’œuvre, fin du travail

En analysant cette activité du travail, nous pouvons facilement découvrir que ce en vue de quoi nous travaillons, c’est l’œuvre. Aussi l’œuvre, fin et fruit du travail, est-elle ce qui donne son sens au travail humain; ce qui lui permet d’avoir toute son intelligibilité et sa raison d’être pour l’homme. L’homme artiste travaille en vue d’une œuvre. L’œuvre est bien ce qui nous permet de comprendre le sens de la finalité dans le travail et l’activité artistique. Et il est capital de le saisir le plus profondément possible. D’une part, en effet, cette première découverte conditionne d’une certaine manière toutes les découvertes ultérieures de la cause finale; d’autre part, si elle est première génétiquement, elle est aussi celle à laquelle l’homme peut toujours revenir quand il a perdu ou oublié le sens de sa finalité, du pourquoi de son être et de sa vie.

Comprenons bien ici l’émergence de cette recherche de la cause finale: l’œuvre, c’est "ce en vue de quoi" le travail est accompli : c’est en vue de la maison réalisée et habitable que l’architecte construit; c’est en vue du tableau réalisé que le peintre travaille; c’est en vue de la santé recouvrée par l’homme qu’il soigne que le médecin agit comme médecin; c’est en vue de la table ou de la porte réalisées que le menuisier travaille. L’interrogation "en vue de quoi cela est-il?" est proprement celle qui nous permet de mettre en évidence la fin, la cause finale de l’activité humaine. Le travail, dans son efficacité, est donc tout entier ordonné à l’achèvement de l’œuvre. Et c’est quand celle-ci est réalisée, terminée, que l’artisan ou l’artiste s’arrête et se repose; il contemple alors le fruit de son labeur.

Quand il est ordonné à une œuvre, le travail est donc pour l’homme le premier lieu d’expérience d’un rythme de ses activités: travail efficace qui mobilise toutes nos forces et repos dans la détente font partie de l’expérience humaine du travail; c’est quand l’œuvre est réalisée, et bien achevée, que l’homme artiste se repose et se détend. Il ne le peut tant que l’œuvre "attend" qu’il revienne à elle pour l’achever, la perfectionner, la corriger parce qu’elle est encore trop imparfaite ou qu’elle est encore imparfaitement dégagée de l’indétermination de la matière. C’est aussi quand le travail n’est plus orienté vers une œuvre qu’il perd son sens, devient vain, dégoûte et par conséquent est source de lassitude, voire d’épuisement. Est vain, en effet, ce qui est proprement sans finalité...

(A suivre)

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

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