Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Pourquoi la philosophie?

La vie de l'intelligence...

Les média se font régulièrement l’écho des inquiétudes liées aux modifications déjà  tangibles, parfois catastrophiques, du climat et du milieu naturel dans lequel nous vivons. Ces inquiétudes sont légitimes. Mais il est une pollution plus grave et qui suscite peu de réactions, parce qu’elle est invisible et plus subtile. Elle ne menace pas la vie biologique de l’homme mais son esprit, l’épanouissement de son intelligence et de son cœur. La vie de l’esprit est cependant bien plus importante que la vie biologique et la pollution intellectuelle dans laquelle nous vivons devrait susciter davantage encore notre mobilisation.

Telle est une des vocations de la philosophie aujourd’hui. Son urgence n’est pas autre que de contribuer à sauver l’intelligence humaine. Et cette urgence est encore plus pressante pour les chrétiens car il y va de la survie de la foi. Nous connaissons la question de Jésus : « Quand le Fils de l’homme viendra, trouvera-t-il encore la foi sur terre[1] ? » Or la foi est reçue dans notre intelligence et elle ne peut s’y épanouir que si cette dernière est rectifiée et tend vers la vérité, son bien propre. On ne peut atteler ensemble le bœuf et l’âne[2]… On ne peut lier la foi et une intelligence erronée, déviée par une idéologie qui coupe l’homme de sa finalité et de Dieu créateur. Ne vivons-nous pas aujourd’hui un temps de catacombes spirituelles ? C’est ce qui réclame des saints, des martyrs, mais aussi un renouveau radical de la recherche de la vérité : nous devons nous fortifier dans notre intelligence. Il y va de notre coopération au salut de l’esprit et de l’homme créé à l’image de Dieu.

Si Socrate, face aux sophistes, a le premier explicité la noblesse de la philosophie et sa vocation, un renouveau dans la recherche de la vérité est donc encore plus nécessaire aujourd’hui car les sophistes contemporains sont plus subtils et plus pernicieux que ceux de la Grèce antique. Et il est évident que le climat intellectuel et culturel qui est le nôtre mène à un véritable naufrage spirituel de l’homme. La culture européenne, qui a été chrétienne, s’est corrompue jusqu’à enfanter la dialectique hégélienne, ce monstre faussement spirituel qui a permis la prolifération des idéologies athées. Celles-ci représentent bien le fond de notre « culture » occidentale contemporaine et nombre de problèmes actuels sont la conséquence de ce climat étouffant : le développement autonome des techniques qui relativise le bien de l’homme ; la chute vertigineuse de l’éthique et ses conséquences dans l’éducation ; la difficulté de dépasser les clivages des partis politiques pour chercher des réponses humaines aux questions actuelles ; la perte du respect de la vie humaine de son point de départ jusqu’à son terme naturel, etc…

Des questions humaines plus profondes se posent aussi de façon aiguë : l’existence de l’âme spirituelle que l’on nie en réduisant l’homme à un animal au terme de l’évolution ; la recherche d’une vérité « objective » à laquelle l’intelligence puisse se mesurer au delà des modes et des opinions changeantes ; l’existence d’un Etre premier que les traditions religieuses appellent Dieu. Les a priori affectifs, particulièrement forts pour cette dernière question, conduisent beaucoup d’hommes à considérer l’attitude religieuse comme purement privée, ce qui explique la laïcisation de notre société et conduit à des persécutions ouvertes ou masquées contre toute forme d’attitude religieuse, considérée comme sectaire et agressive.

Ce climat, allié à la recherche de l’efficacité économique, se traduit encore dans le refus de la vie et le rejet des plus faibles ou des « gêneurs » : enfants handicapés ou seulement à naître, vieillards inutiles et encombrants, étrangers affamés et clandestins, etc. Certains, dont la culture est étrangère à l’Occident, en viennent ainsi à assimiler le christianisme à l’athéisme, à la laïcisation et à une culture de mort. C’est ce qui suscite leur haine et leur violence. On le comprend, dans la mesure où « la corruption de ce qui est le meilleur est la pire » (corruptio optimi pessima), comme l’affirme Thomas d’Aquin.

La corruption de la théologie chrétienne

Il est donc capital de chercher à comprendre comment est apparue cette corruption. Nous pouvons reprendre ici l’affirmation de saint Jean à propos des antéchrists : « ils sont sortis de chez nous[3] », du christianisme. Les idéologies athées contemporaines sont bien des antéchrists spirituels, une corruption de la pensée théologique chrétienne à son sommet. Et là, la scolastique dite thomiste ne porte-t-elle pas une grave responsabilité ? Il faut donc d’abord bien comprendre l’intention qui a été celle de saint Thomas et ne pas le confondre avec les erreurs de la scolastique décadente qui a ensuite trahi et défiguré sa pensée.

Pour saint Thomas, Aristote est « le Philosophe ». Saint Thomas n’a jamais voulu faire œuvre de philosophe pour elle-même (même dans ses commentaires d’Aristote qu’il a réalisés en vue de sa théologie) et qu’il reconnaît à la philosophie une dignité propre - celle d'être une sagesse - et une autonomie dans la quête de la vérité. Saint Thomas fait confiance à l’intelligence humaine et ne ramène pas tout à la foi. Mais pour élaborer une théologie scientifique à l’intérieur de la foi, ce qui est son œuvre propre, saint Thomas a utilisé la philosophie d’Aristote (considérant qu’elle était plus proche de la vérité que d’autres). Ce que saint Thomas affirme ne peut donc être saisi qu’à l’intérieur d’un jugement de foi surnaturelle adhérant à Dieu qui se révèle. Cela, saint Thomas le souligne clairement au début de la Somme théologique.

La scolastique décadente, dite thomiste, n’a-t-elle pas commis une grave erreur en regardant saint Thomas comme un philosophe ou en voulant « extraire » une philosophie de sa pensée ? Elle en est ainsi venue notamment à méconnaître l’ordre propre de la philosophie : l’existence d’un Etre premier que les traditions religieuses appellent Dieu est découverte au terme de toute la recherche philosophique, alors qu’en théologie tout est regardé immédiatement dans la lumière de Dieu qui se révèle. Dieu n’est pas un point de départ philosophique, alors que toute la théologie se développe à partir de la connaissance que nous avons de Dieu par la foi. Si donc, alors que la foi n’est plus considérée, on garde le contenu d’une pensée théologique en en faisant une « philosophie thomiste », on commet une grave erreur et ce qu’on affirme devient inintelligible. Le « thomisme philosophique » n’est-il pas devenu ainsi une idéologie ? Et elle en engendre d’autres, parfois par un phénomène de réaction violente…

Si la philosophie réaliste est identifiée à la scolastique dite thomiste, les études de philosophie n’ont plus d’intérêt : elles ne sont que l’apprentissage d’une logique et de conclusions mortes, coupées de l’expérience… Si cela a été le cas des études de philosophie dans beaucoup de grands séminaires, on s’est alors tourné vers les sciences, fascinantes par leur précision et leur extension, vers l’histoire ou la psychologie, ou encore vers les pensées modernes - faisant simplement de la philosophie un questionnement critique adressé au chrétien et au théologien.

Nous devons donc chercher à lutter de toutes nos forces en reprenant la recherche de la vérité philosophique à sa source. N’est-ce pas le sens de l’encyclique Fides et ratio ? Il est capital de redécouvrir une philosophie saine : celle-ci n’a de sens que si elle permet à l’homme de découvrir de façon vivante, par son intelligence et à partir de son expérience, ce pour quoi il est, vit, pense et aime. C’est à partir des grandes expériences humaines que peut naître et s’ordonner une philosophie qui parvienne à la sagesse en respectant un ordre de découverte[4]. D’abord les expériences les plus simples, les plus proches de nous : le travail, l’amour d’amitié, la coopération, pour les comprendre en cherchant à écarter tout a priori. Le philosophe analysera ces activités pour comprendre ce qu’elles sont et ce qui les finalise.

Le philosophe s’interrogera donc sur le « pourquoi » des choses et sur leur fin : alors que les sciences modernes ne saisissent que des lois et le « comment » des choses, le philosophe s’interroge sur le « pourquoi » de l’homme dans ses activités, dans son corps, dans sa vie, dans son être. Il cherchera ainsi à connaître l’homme « de l’intérieur », au delà de tout le mesurable, et à s’élever jusqu’à la sagesse en s’interrogeant sur le sens profond de la vie humaine. C’est une telle philosophie, qui cherche la vérité, qui pourra se lier à la foi contemplative pour développer une sagesse théologique vivante au service du mystère de Dieu révélé dans le Christ. Nous verrons que cela réclame une véritable "philosophie première", ce que l'histoire de la pensée a malheureusement appelé la métaphysique.

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org


[1]. Lc 18, 8.

[2]. Deut 22, 10.

[3]. 1 Jn 2, 19.

[4]. A ce sujet, voir M.-D. Philippe, Les trois sagesses, Fayard ; Lettre à un ami – itinéraire philosophique, Editions universitaires.

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

Les trois sagesses


Voir le profil de Les trois sagesses sur le portail Overblog

Commenter cet article