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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Pourquoi? Comment?

Auguste Comte affirmait, avec le sérieux et la naïveté désarmante qui n'appartiennent qu'à l'idéologie positiviste:

« Le caractère fondamental de la philosophie positive est de regarder tous les phénomènes comme assujettis à des lois naturelles invariables, dont la découverte précise et la réduction au moindre nombre possible sont le but de tous nos efforts, en considérant comme absolument inaccessible et vide de sens pour nous la recherche de ce qu’on appelle les causes, soit premières, soit finales » (Cours de philosophie positive).

Or, une telle prétention à la connaissance du comment des phénomènes, de leurs lois, en niant toute connaissance de leur pourquoi, de leurs causes plus profondes, est non seulement vaine, car elle ne comble en rien l’appétit naturel de vérité de l’intelligence humaine, mais illusoire. C’est, en effet, la connaissance des causes, du pourquoi de ce qui est, qui permet de situer à sa juste place celle du comment, de la manière d’être de ces réalités.

 

De fait, la recherche philosophique de la vérité, spécialement en philosophie première, est commandée par l’interrogation : « Pourquoi ? ». C’est cette interrogation qui est l’âme de l’induction philosophique aristotélicienne (qui est tout autre que l’induction baconienne des sciences modernes) : elle porte, avec son dynamisme propre, le désir le plus profond de l’homme de connaître ce qui est vrai ; et elle commande le discernement par notre intelligence entre ce qui est premier, un principe (en grec : archè), ce au-delà de quoi on ne peut pas aller dans l’analyse, et ce qui lui est relatif, qui est second. Certes, tout principe n’est pas une cause… Mais une cause est toujours un principe : elle est première.

Être intelligent, c’est discerner ce qui est premier et ce qui est second : c’est, en définitive, découvrir les causes propres de ce qui est. Nous quittons alors la simple description, événementielle, factuelle ou subjective, pour entrer dans la découverte profonde du « pourquoi » de ce qui est. Aristote soulignait à ce propos que nous passons du to oti (le fait existant) au to dioti (le « ce à cause de quoi » ce fait est). Une telle recherche naît de ce que nous nous étonnons devant la réalité existante dont nous avons l’expérience. Par exemple, Pierre, que nous connaissons bien, pose un acte volontaire, un choix, qu’il ne pose pas toujours… Il agit de telle manière qui nous étonne : pourquoi ? Quelle est la cause d’un tel choix ? C’est la recherche de la philosophie éthique. Ou encore : les nuages que nous voyons monter à l’horizon s’amassent et se déclenche un orage. Il tonne. Pourquoi tonne-t-il, alors qu’il ne fait pas toujours de l’orage ? Quelle est la cause de ce phénomène inhabituel dans la nature ? C’est la recherche de la philosophie « de la nature ».

 

La philosophie n’est donc pas une simple description phénoménologique de la réalité vécue. Elle analyse la réalité existante dont nous avons l’expérience, pour la découvrir dans ce qu’elle a de premier : ses principes et ses causes propres. C’est la démarche inductive de la philosophie, qui est première. Puis, à la lumière de cette découverte, elle revient à la réalité dont nous avons l’expérience pour saisir comment ces principes se réalisent et comment la réalité existante dont nous avons saisi les causes propres se développe, s’exerce. Il ne s’agit plus alors d’une description de l’expérience, mais d’une connaissance philosophique, ordonnée, de la réalité existante, à la lumière des principes et des causes propres que nous avons découverts : nous déduisons alors certaines propriétés, certaines conclusions, ce qui fait de la philosophie une véritable science.

Par exemple, ayant l’expérience de l’amour, nous pouvons nous contenter de décrire ce que nous vivons. Cette description peut être très riche et très belle, car le vécu de l’amour est immense. Mais le philosophe s’étonne devant cette expérience, et il s’interroge : qu’est-ce qu’aimer ? Pourquoi ? Il cherche alors à découvrir ce qui détermine cet amour, ce qui en est la cause profonde. Nous aimons quelqu’un, une personne existante, réelle, et non pas un idéal éthéré. Aimer, c’est être attiré par une personne, par un bien réel qui est la cause de notre amour. Le découvrir et chercher à en être lucide est capital, pour ne pas aimer « à la petite semaine » et nous laisser conduire uniquement par la sincérité du moment. Et cela est d’autant plus important qu’une complexité extraordinaire apparaît dans l’exercice, dans le « comment » de l’amour que nous vivons. Du point de vue pratique, nous sommes constamment plongés dans la complexité de l’exercice. Nous ne pouvons le comprendre, essayer de l’ordonner d’une façon plus intelligente et plus lucide, qu’en ayant saisi la réalité dont il s’agit : pour mieux aimer concrètement, il est préférable de comprendre plus profondément ce qu’est le véritable amour, ce que nous pouvons faire en essayant d’approfondir la recherche de la vérité à partir de notre expérience et en découvrant plus nettement la cause profonde de notre amour.

 

Comprendre la manière d’être, le conditionnement, l’exercice d’une activité humaine, suppose d’avoir découvert ce qu’est cette réalité et ce qui la finalise. Comment l’homme vit-il ? Autrement que l’animal, parce que l’homme n’est pas l’animal. Socrate déjà le remarquait et demandait à Alcibiade en quoi il pouvait prétendre se mettre au service des hommes s’il ne savait pas d’abord ce qu’est l’homme. C’est pourquoi, par exemple, on ne peut prétendre imposer aux hommes des lois et des décisions arbitraires sans tomber dans la tyrannie : la loi est au service des hommes, pour les aider à atteindre plus aisément leur fin, leur bonheur, ce qui exige de se demander ce qu’est l’homme et pourquoi il existe. Or, c’est le philosophe qui cherche à connaître ce qu’est l’homme et pourquoi il vit : sa finalité profonde, ce en vue de quoi il est, ce en vue de quoi il vit. Puis, dans cette lumière, il regarde la croissance humaine : comment, à travers tel conditionnement, dans tel milieu et au sein de telle lutte, atteindre cette fin ? Comment conquérir le bonheur ?

Si la philosophie n’est pas qu’une description, elle ne se contente donc pas non plus de découvrir ce qu’est l’homme ou quelle est sa finalité. Elle doit faire l’effort d’aller jusqu’au « comment », d’éclairer jusqu’à la complexité de l’exercice concret des opérations humaines. Car la recherche inductive des principes propres est ordonnée à la connaissance de la réalité, de l’homme existant dans ce qu’il a de plus concret. Et c’est la connaissance philosophique qui donnera la lumière la plus pénétrante et la plus réaliste sur cet exercice, et non la phénoménologie ou les sciences dites exactes ou humaines, qui ne font que décrire le conditionnement en dehors de la lumière de la détermination et de la finalité. La philosophie seule a l’intelligibilité parfaite de l’exercice et de la croissance, car l’intelligibilité du devenir suppose la découverte de la fin. En ce sens, la description que donnent la science biologique ou la psychologie des étapes de la vie humaine demeure nécessairement fragmentaire et partielle.

Du point de vue philosophique, il faut donc bien saisir la distinction et l’unité des deux recherches du « pourquoi » et du « comment ». La quête de la sagesse exige de se demander ce qu’est l’homme et pourquoi il vit ; et c’est ce qui permet d’éclairer de la façon la plus profonde l’exercice concret de notre vie humaine, à travers toute sa complexité.

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

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