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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Pour une théologie contemplative avec Thomas d'Aquin (V)

S. Thomas d'Aquin, Beato Angelico

S. Thomas d'Aquin, Beato Angelico

Les missions et la Création

L’apport étonnant de la théologie de saint Thomas sur le mystère de la Création est à lui seul un immense sujet. Nous voudrions simplement poser en quelque sorte trois jalons sur le parcours.

1. Saint Thomas développe bien ce regard dans la perspective de la doctrina sacra – il ne s’agit pas d’un regard philosophique. Ce qui le montre, c’est que saint Thomas rattache le traité de la Création (1) à la dernière question du traité de la Très Sainte Trinité qui concerne les missions des Personnes divines. Ce mystère des Personnes divines nous est révélé pour que nous en vivions. Saint Thomas souligne donc « qu’il peut convenir à une Personne divine d’être envoyée selon qu’elle implique d’une part une procession d’origine à l’égard de celle qui l’envoie, d’autre part selon qu’elle implique un nouveau mode d’existence en quelqu’un (2)», en celui à qui elle est envoyée. Aussi, après les missions, il regarde la procession des créatures à partir de Dieu.

C’est selon le don de la grâce sanctifiante que ce don des Personnes divines se réalise ; car non seulement il s’agit d’un envoi mais d’un don, en tant que la Personne est comme possédée (habetur) par celui qui la reçoit(3)... c’est-à-dire, en tant que la créature spirituelle, selon le don de la grâce sanctifiante, peut librement user et jouir de sa présence (4). Ce don libéral que Dieu fait de lui-même convient à un titre éminent, si nous pouvons nous exprimer ainsi, à la Personne du Père, qui se donne lui-même (5), n’étant envoyé par aucun autre.

C’est bien sous la lumière de la cause finale que saint Thomas explicite cette inhabitation des Personnes divines en nous qui nous est révélée par le Christ en saint Jean : Nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure (Jn 14, 23). En effet, ce don, cette attraction opérée par les Personnes divines, transforme et divinise en quelque sorte cette première attraction que Dieu exerce sur notre intelligence et notre volonté, donc sur notre personne humaine : « Il est, en effet, un mode commun selon lequel Dieu est en toutes les réalités par essence, puissance et présence, comme la cause est dans les effets qui participent sa bonté. Au-dessus de ce mode commun, il en est un spécial, qui convient à la créature raisonnable, en laquelle Dieu est dit être (in qua Deus dicitur esse) comme le connu est dans le connaissant et l’aimé dans l’aimant. Et parce qu’en connaissant et en aimant, la créature raisonnable atteint à Dieu lui-même par son opération, selon ce mode spécial, on ne dit pas seulement que Dieu est dans sa créature mais aussi qu’il habite en elle comme dans son temple (6)». On voit quel regard de sagesse étonnant saint Thomas pose en théologien sur la connaissance et l’amour dont la personne humaine est capable à l’égard de Dieu qui l’attire dans ce qu’elle a de plus intime : son intelligence et sa volonté !

Et c’est dans la gratuité même de l’attraction des Personnes divines sur notre âme transformée par le don de la grâce sanctifiante, que celles-ci sont aimées et connues de nous d’une manière nouvelle : « Aucun effet ne peut être la raison de ce qu’une Personne divine soit dans la créature spirituelle selon un mode nouveau » par rapport à celui de la connaissance et de l’amour que la personne humaine peut avoir de Dieu selon sa nature spirituelle, « si ce n’est la grâce sanctifiante (7)». C’est bien ce qui s’explicite dans toute notre vie théologale : par la foi, l’espérance et l’amour, nous vivons notre vie d’enfant de Dieu, nous allons vers Dieu dans l’attente de le voir et de l’aimer dans la liberté de la gloire.

Après ce regard sur le mystère de ce don des Personnes divines, il convient donc éminemment, dans ce regard du théologien, de préciser autant que possible le mystère de la Création et des créatures spirituelles.

2. De ce point de vue, l’effort propre de saint Thomas est d’abord d’utiliser toute la philosophie de la causalité élaborée par Aristote, pour préciser, autant que possible, de quelle manière nous sommes réellement radicalement relatifs à Dieu en tant que créatures (8). Si le mystère de la Création implique cette initiative première de Dieu, ce don radical dont l’origine est en Dieu, c’est ce qui s’exprime avant tout par cette affirmation que Dieu est première Cause efficiente de toutes les réalités existantes participées (a. 1). Cette dépendance étant radicale, elle est au niveau même de ce qui est en tant qu’il est ; aussi la matière elle-même est-elle radicalement dépendante de Dieu créateur. Elle n’est ni un principe avec lequel Dieu coopérerait comme un artiste, ainsi que le voulait Platon, ni un principe du mal séparé de l’ordre de la bonté de Dieu (a. 2). Dieu seul étant Cause de sa création, c’est dans sa sagesse et en elle seule que réside l’ordre de toutes les réalités créées : aussi peut-on dire que Dieu est première Cause exemplaire de toutes choses, ce qui signifie que tout ce qui est créé reflète d’une manière admirable l’ordre de sa sagesse, qu’il pense de toute éternité en se contemplant lui-même. C’est dans l’intimité même de sa contemplation que Dieu connaît toutes ses créatures (a. 3). Enfin, et c’est là la fine pointe du regard de saint Thomas sur le mystère de la Création, Dieu créateur agit dans une gratuité absolue ; il ne lui est pas nécessaire de créer pour atteindre sa fin. L’activité créatrice de Dieu relève donc du don absolument gratuit de sa bonté : « Au premier agent, qui n’est qu’agent », Dieu est Acte pur, « il ne convient pas d’agir à cause de l’acquisition d’une fin quelconque ; mais il entend (intendit) seulement communiquer sa perfection, qui est sa bonté. Et toute créature entend obtenir sa [propre] perfection, qui est une similitude de la perfection et de la bonté divines. Ainsi donc, la bonté divine est fin de toutes les réalités (9)».

Certes, Dieu est tout à fait simple et un dans son être. Mais en explicitant, grâce à la causalité dans ce qu’elle a de plus pur, cette relation réelle de dépendance au niveau de l’être, de la créature à l’égard de Celui qui est l’Ipsum esse per se subsistens, saint Thomas purifie toutes les conceptions un peu imaginaires qui nous empêcheraient de recevoir dans une foi très limpide les affirmations de l’Écriture sur la Création. Retenons que, en créant, c’est-à-dire en communiquant l’être d’une façon radicale à ce qui n’était pas, Dieu entend communiquer sa bonté. Le mystère de la bonté de Dieu est la seule « raison » de la Création ; celle-ci n’est donc en rien nécessaire pour Dieu.

3. Ce don s’achève, n’a de « sens », au sens strict, que pour une créature qui subsiste dans l’être (10). Si donc la raison formelle de l’acte créateur est l’esse, car créer, c’est « produire dans l’être les réalités à partir de rien (11)» (c’est pourquoi il appartient à Dieu seul de créer), l’acte créateur de Dieu se termine à une réalité subsistante : « Les [réalités] créées sont proprement des [réalités] subsistantes (12)», c’est-à-dire les anges, et l’âme humaine spirituelle subsistant dans le corps. C’est pourquoi nous pouvons affirmer que seules les créatures spirituelles sont voulues par Dieu « pour elles-mêmes », en sorte que Dieu, en leur donnant l’être, les crée pour les attirer à lui dans sa propre bonté (13). Aussi ne peut-il les abandonner et les conduit-il, en Père, vers leur fin qui est lui-même (14).

(A suivre)

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

 

1. I, q. 44 sq.

2. I, q. 43, a. 1.

3. Ibid., a. 3.

4. Cf. ibid.

5. Cf. ibid., a. 4, ad 1.

6. ST, I, q. 43, a. 3.

7. Ibid.

8. ST, I, q. 44.

9. I, q. 44, a. 4. Dieu « seul est libéral au maximum, parce qu’il n’agit pas pour sa propre utilité, mais seulement en raison de sa bonté » (ibid., ad 1).

10. Cf. I, q. 45, a. 4.

11. Ibid., a. 3.

12. I, q. 45, a. 4.

13. Cf. I, q. 65, a. 2.

14. Cf. I, q. 103.

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