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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Pour une théologie contemplative avec Thomas d'Aquin (IV)

S. Thomas d'Aquin, Beato Angelico

S. Thomas d'Aquin, Beato Angelico

La Personne du Père

Pour saint Thomas, le traité De Deo uno reste un fondement tout entier ordonné à la contemplation du mystère des Personnes divines. C’est en Dieu que, par la foi, nous touchons une fécondité éternelle de sa vie de lumière et d’amour : fécondité personnelle du Verbe qui procède de la contemplation lumineuse du Père ; fécondité personnelle de l’Esprit qui procède du Père et du Fils dans l’amour.

Nous voudrions nous arrêter ici en quelque sorte à la fine pointe du regard contemplatif de saint Thomas : son regard sur la personne du Père. Du Père, saint Thomas affirme qu’il est Principe (1) comme origine, Celui de qui procède le Verbe. C’est bien l’affirmation la plus simple, la plus profonde, celle du Prologue même de l’Évangile selon saint Jean : « Dans le Principe était le Verbe » (Jn 1, 1) (2).

Certes, saint Thomas aborde le mystère de la Très Sainte Trinité par la procession ad intra… C’est donc par les relations d’origine qu’il aborde le mystère des Personnes divines. Le Père est Celui d’où tout procède ; le Fils est celui qui reçoit tout du Père. L’Esprit Saint procède de l’amour du Père et du Fils. Refusant toute utilisation de la cause finale au sein du mystère trinitaire (3), puisque le Père n’attire pas le Fils comme Celui qui l’achèverait, qui l’accomplirait, saint Thomas parle cependant, au sein du mystère de la Très Sainte Trinité, d’une attraction du Fils par le Père. Commentant ce verset de saint Jean : Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais vers le Père, parce que le Père est plus grand que moi (Jn 14, 8), il affirme : on peut dire que « même selon sa divinité, le Père est plus grand que le Fils, mais cependant que le Fils n’est pas moindre, mais égal. En effet, le Père est plus grand que le Fils, non pas par la puissance, l’éternité et la grandeur, mais par l’autorité de celui qui donne ou qui est principe. Car le Père ne reçoit rien d’un autre mais le Fils reçoit sa nature, pour ainsi dire, du Père par la génération éternelle. Donc le Père est plus grand parce qu’il donne ; mais le Fils n’est pas moindre, mais égal, parce que tout ce que le Père a, il le reçoit – Il lui a donné le Nom qui est au dessus de tout nom (Ph 2, 9). En effet, il n’est désormais pas moindre que celui qui donne, avec qui il lui est donné d’être un(4) ».

Dans la doctrine de saint Thomas, l’ordre d’origine (le Fils procède du Père – a Patre), « inclut » en quelque sorte l’ordre du retour vers le Père (ad Patrem). C’est, par exemple, ce que montre son commentaire sur ce verset de l’épître aux Ephésiens : Par lui, les uns et les autres, nous avons accès en un seul Esprit auprès du Père (ad Patrem) (Eph 2, 18). L’interprétation de saint Thomas consiste d’abord à regarder l’union de l’Esprit Saint à l’œuvre dans l’unité des deux peuples, juifs et païens, rassemblés par le Christ : ces deux peuples sont « unis par l’union de l’Esprit Saint ». Puis il renvoie au Christ : « Nous avons accès auprès du Père par le Christ (ad Patrem per Christum), puisque le Christ opère par l’Esprit Saint », saint Thomas ajoutant que l’Esprit Saint intervient toujours de concert avec le Christ. Enfin, il aborde explicitement les rapports entre les Personnes divines ; d’abord sous l’angle de leur co-immanence : « Par le “vers le Père” (ad Patrem), on doit entendre que cela convient à toute la Trinité parce que, à cause de l’unité d’essence, le Fils et l’Esprit Saint sont dans le Père et le Père et le Fils sont dans l’Esprit Saint ». Le Christ, comme Fils, est « dans » le Père, comme le Saint-Esprit est lui-même « dans » le Père. Le Père et le Fils sont eux-mêmes dans l’Esprit Saint. Puis saint Thomas interprète finalement le ad Patrem selon l’ordre de nature : « Tout ce que le Fils a, il l’a du Père (quidquid Filius habet, a Patre habet) », ce qui tend à montrer que l’ordre du retour est « inclus » dans l’ordre d’origine (5).

Si donc le Verbe procède du Père, il est aussi vers le Père. Certes, le regard propre à la Somme théologique, qui est celui d’un ordre d’intelligibilité, met en lumière l’ordre d’origine (6): c’est par la procession que nous entrons dans l’intelligence contemplative du mystère des Personnes divines. Mais, même dans la Somme théologique, l’ordre du retour vers le Père est présent, ordre qui a une intelligibilité du point de vue de l’attraction du bien (7).

Ce mystère de l’attraction de la Bonté du Père est explicite dans la question sur les missions des Personnes divines, où saint Thomas affirme que si le Père ne peut être envoyé, puisqu’il ne procède d’aucun autre, il est Celui qui se donne (8). C’est donc que le mystère de la Bonté du Père est essentiel dans le regard contemplatif de saint Thomas : le Père est bien celui qui attire tout à lui. S’il est « la source première de toute cette fécondité lumineuse et aimante, (…) il en est le terme(9) ». Tout retourne vers le Père.

 

Ce que le Philosophe affirmait de Dieu en découvrant qu’à « un tel principe sont suspendus le ciel et la nature(10) », la foi nous le révèle comme un mystère personnel. C’est la Personne du Père qui est source de toute vie, de toute lumière, de tout amour, de toute fécondité. C’est vers le Père que tout retourne dans l’amour. Et ce mystère personnel du Père, c’est la Personne même du Fils qui, au sein de la Très Sainte Trinité, le vit d’une façon plénière et unique. C’est pour nous le révéler et nous le donner à vivre que le Verbe est devenu chair et nous a été envoyé. Saint Thomas l’affirme bien lorsqu’il souligne que la paternité se dit per prius personaliter(11).

 

Au terme de ces quelques brèves remarques, nous pourrions nous exprimer de la façon suivante : de même que dans le De Deo uno, l’être est premier du point de vue de l’intelligibilité – ce que montre le mystère de la simplicité de Dieu, Acte pur – mais « contient » un regard sur le bien, premier du point de vue de la causalité (12); de même, à propos des Personnes divines, l’ordre d’origine explicité à partir des processions est premier du point de vue de l’intelligibilité, mais il « contient » l’ordre du retour vers le Père dans l’attraction de la vérité et de l’amour (13). Certes, saint Thomas l’explicite très peu, mais cela n’est-il pas constamment présent ? Une théologie de l’amour, une théologie mystique, n’est-elle pas alors nécessaire pour tout reprendre dans une nouvelle lumière de ce que saint Thomas donne mais n’expose pas en théologie scientifique ? Cela nous semble capital puisque, comme il le dit constamment, pour les réalités supérieures à nous, il vaut mieux les aimer que les connaître(14)... Si la théologie scientifique (dont la Somme théologique représente un sommet dans l’œuvre de saint Thomas) s’ordonne selon un ordre d’intelligibilité, la théologie mystique reprend tout selon un ordre d’amour, selon l’ordre du bien et de la fin.

(A suivre)

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

 

1. Cf. ST, I, q. 33, a. 1.

2. « On peut considérer que le mot “principe” désigne la personne du Père parce qu’il est le Principe, non seulement des créatures, mais encore du Fils. (…) Selon cette acception, Dans le Principe était le Verbe équivaut à : Dans le Père était le Fils (…). Or on dit que le Fils est dans le Père parce qu’il est de la même essence que le Père. En effet, puisqu’il est sa propre essence, partout où est l’essence du Fils, là se trouve le Fils ; et puisque l’essence du Fils se trouve dans le Père par leur consubstantialité, il convient que le Fils soit dans le Père, comme il l’affirme lui-même : Je suis dans le Père et le Père est en moi (Jn 14, 10) », (In Ioannem, 1, n° 36).

3. Voir, par exemple, ST, I, q. 39, a. 8.

4. In Ioannem, 14, n° 1971. Voir ST, I, q. 33, a. 1, ad 2.

5. Super Ep. ad Ephesios, 2, lect. 5, n° 121. Cf. CG, IV, 25 : « Le Seigneur a l’habitude de tout rapporter au Père (ad Patrem), de qui (a quo) il a tout ce qu’il a ».

6. Cf. I, q. 33, a. 4, ad 1.

7. Cf. I, q. 38.

8. Ibid., q. 43, a. 4, ad 1. Nous revenons sur ce point plus loin, à propos des missions des Personnes divines.

9. M.-D. Philippe, Le sens de Dieu, in : Forma Gregis, III : « Le mystère intime de Dieu révélé à nous : génération du Verbe, spiration d’Amour », Janvier 1952, p. 29-30. Voir aussi M.-D. Philippe, Le secret du Père, Paris, Saint-Paul, 2000, p. 92 : « Si nous voulons regarder la paternité dans toute sa plénitude, [il faut] regarder à la fois le point de départ – tout vient du Père, il est principe, il est premier – et le terme. Il faut regarder les deux : l’alpha et l’oméga, qui se tiennent et qui sont un, car en Dieu on ne peut pas séparer le point de départ et le terme ».

10. Aristote, Mét., Λ, 7, 1072 b 13-14.

11. Cf. I, q. 33, a. 3.

12. Cf. ST, I, q. 5, a. 1, 2, 4.

13. Cf. In Ioannem, VI, n° 935 et 936.

14. ST, I, q. 82, a. 3.

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