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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Pour une théologie contemplative avec Thomas d'Aquin (I)

S. Thomas d'Aquin, Beato Angelico

S. Thomas d'Aquin, Beato Angelico

Plusieurs ont demandé que soit mis à disposition sur ce site le texte d'une conférence prononcée à l'Université de Pampelune le 19 février 2009, à l'occasion d'un dies academicus en l'honneur de saint Thomas d'Aquin. La traduction espagnole en a été publiée par la revue Scripta theologica et le texte français par la revue Aletheia. Ces outils de travail sont peu accessibles. Pour répondre à cette demande, le texte en sera donc publié sur ce site en plusieurs parties.

 

En septembre 1965, recevant en audience les participants au VIème Congrès thomiste international, le Pape Paul VI pointait « la méprise d’un certain nombre de croyants qui sont aujourd’hui tentés par un fidéisme renaissant. N’attribuant de valeur qu’à la pensée de type scientifique, et défiants à l’égard des certitudes propres à la sagesse philosophique, ils sont portés à fonder sur une option de la volonté leur adhésion à l’ordre des vérités métaphysiques (1)». Face à cette « abdication de l’intelligence », le pape Paul VI estimait nécessaire de rappeler « l’indispensable valeur de la raison naturelle ». De fait, selon toute la Tradition de l’Eglise, et comme l’a rappelé avec force le Concile Vatican I, l’intelligence humaine est par elle-même capable d’atteindre la vérité et de s’élever jusqu’à la découverte de l’existence de Celui que les traditions appellent Dieu. De cette confiance dans l’intelligence humaine, « saint Thomas d’Aquin est l’un des témoins les plus autorisés et les plus éminents(2)».

Paul VI soulignait donc l’étrange parenté de ces deux attitudes, en quelque sorte diamétralement opposées, que sont l’idéologie positiviste et le fidéisme. Elles caractérisent bien le monde dans lequel nous cherchons la vérité. L’encyclique Fides et Ratio(3) ainsi que l’enseignement du Pape actuel (4) continuent d’insister sur l’importance que revêt pour la foi chrétienne l’exigence de redécouvrir toute la grandeur, la profondeur de l’intelligence humaine dans sa recherche de la vérité et la dignité de la personne humaine qui en dépend.

Deux obstacles à dépasser…

Approfondissons un peu la compréhension de ces deux obstacles massifs devant lesquels nous nous trouvons… Il semble difficile, en effet, de découvrir aujourd’hui une authentique recherche de la vérité sans les identifier avec le plus de précision possible !

De fait, nous vivons dans un climat positiviste. Seule la connaissance du comment des choses semble sérieuse et la recherche du pourquoi, considérée comme infantile, inutile ou impossible, est par le fait même rejetée. Le monde adulte, sérieux, ne s’occupe que du comment et la science moderne, grâce à la puissance de la connaissance mathématique dont elle se sert, s’arroge le titre de sagesse. Or, si la connaissance scientifique moderne est respectable à son propre niveau, elle ne peut cependant être sagesse ; s’étant explicitée grâce à l’outil mathématique, qui est la connaissance la plus rigoureuse que la raison humaine puisse développer, elle ne forme cependant pas notre intelligence dans ce qu’elle a de plus profond.

Nous retrouvons là une question déjà soulevée dans l’Antiquité, un des points majeurs de la critique par Aristote de la démarche de Platon. Car si, pour Platon, les mathématiques restent un passage obligé vers la philosophie (qui se caractérise par la méthode dialectique), pour Aristote, les mathématiques ne conduisent pas à la sagesse car, tournées vers le beau(5), elles demeurent impuissantes à expliciter la finalité de l’homme, ce pour quoi il existe et vers quoi il s’oriente dans l’agir par son intelligence et sa volonté.

L’emprise de la connaissance mathématique est sans doute un des aspects majeurs de la culture dans laquelle nous vivons. C’est pourquoi nous avons aujourd’hui tant de difficultés à comprendre et à transmettre cette distinction si importante, découverte par Aristote face à Platon, reprise et développée par saint Thomas, de la raison (ratio) et de l’intelligence (intellectus) capable de connaître ce qui est(6).

Une telle confusion conduit à ne plus comprendre le sens et le rôle de la philosophie et à l’écarter comme inutile. Et ce climat positiviste influence tellement notre temps qu’il corrompt aussi la vie chrétienne et la théologie. Par exemple, très facilement, la parole de Dieu n’est plus reçue dans l’intelligence transformée par la foi mais est soumise à l’analyse rationnelle des sciences exégétiques ; la vie théologale n’est plus regardée dans son absolu et est ramenée à une culture chrétienne que les sciences humaines voudraient pouvoir mesurer ; l’éthique personnelle, qui nous aide à orienter notre vie vers notre véritable fin, est mesurée par les « progrès » techniques et scientifiques, particulièrement dans ce que l’on appelle aujourd’hui la bioéthique ; ou encore, le positivisme juridique véhicule une conception fausse du droit et étouffe les personnes au nom de l’absolu de la loi.

 

L’enfouissement de l’intelligence dans sa modalité rationnelle et, par conséquent, de l’amour spirituel dans une exaltation de l’affectivité passionnelle et instinctive, sont inséparables de ce second mal qu’une certaine scolastique a favorisé : celui qui consiste à ramener la vie intellectuelle à la connaissance de la forme (et donc aux concepts et à la logique qui se contente des définitions) mais ne cherche plus la vérité comme un itinéraire de vie et comme une fin. C’est ainsi, comme le soulignait Paul VI, que le thomisme s’est desséché(7) Cette sclérose, inséparable d’une paresse intellectuelle qui se contente du confort de la répétition, a engendré une attitude fidéiste dont Luther est le représentant par excellence. Le fidéisme, voulant sauver la foi de l’emprise de la logique et d’une théologie vide, aboutit en fait à la destruction de la foi et de l’intelligence, en supprimant leur coopération la plus profonde, celle qui naît dans la sagesse théologique au service de la parole de Dieu.

De fait, comme l’affirme M.-D. Philippe, « si toute la connaissance se réduit à la recherche de la forme et des idées », la théologie n’étant plus qu’un système logique clos sur lui-même qui a enfermé le mystère du Dieu vivant dans des idées humaines, « on est conduit à dire que l’intelligence humaine ne peut pas connaître Dieu(8)», comme Kant, ou que Dieu n’existe pas… Car l’ontologisme engendre directement le fidéisme et prépare l’athéisme philosophique, comme le montre expressément Jean-Paul Sartre en parlant de Descartes(9).

(A suivre)

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

1. Cf. « Directives au VIème Congrès thomiste international », allocution du 10 septembre 1965, Documentation catholique n° 1457, col. 1747-1750.

2. Ibid.

3. « On peut donc définir l’homme comme celui qui cherche la vérité » (Jean Paul II, Fides et Ratio, n° 28).

4. Cf. par exemple le Discours prononcé à l’Université de Ratisbonne le 12 septembre 2006, ou celui prononcé à l’Abbaye de Heiligenkreuz, le 9 septembre 2007.

5. Cf. Aristote, Métaphysique, M, 3, 1078 a 31 – 1078 b 6.

6. La distinction de logismos et de noûs traverse toute l’œuvre d’Aristote, notamment lorsqu’il distingue la connaissance de la « forme » et celle de « ce qui est » : cf. par exemple De l’âme, III, 4, 429 b 11 sq. Saint Thomas, Somme théologique (ST), I, q. 79, a. 8.

7. Loc. cit. ci-dessus.

8. Retour à la source, I, Pour une philosophie sapientiale, Paris, Fayard, 2005, p. 10.

9. Cf. J.-P. Sartre, « Introduction » à Descartes (1596-1650), Paris-Genève, Traits (Les classiques de la liberté), 1946, p. 44 sq.

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