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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Pour une réflexion théologique sur les charismes (VIII)

Clercs et laïcs: une question de charismes?

 

Q : Pourriez-vous préciser la place des laïcs dans l’exercice de leurs charismes, par rapport au ministère comme l’exorcisme ou par rapport, tout simplement, à la hiérarchie ?

R : C’est une question délicate et qui touche beaucoup d’aspects. Le premier point que nous pourrions souligner, c’est que les charismes sont donnés gratuitement et ne sont pas liés à un état de vie. La distinction entre clercs et laïcs ne relève pas des charismes, que l’Esprit Saint donne gratuitement à qui il veut, ad utilitatem, comme nous l’avons dit. Que nous soyons clerc ou laïc, nous sommes au service les uns des autres et, pour chacun, Dieu pourvoit à ce qui lui est nécessaire pour répondre à la vocation qui est la sienne.

Cela doit être clairement distingué des ministères. Dans l’Église, un ministère est confié à quelqu’un par le Christ, à travers ceux qui ont autorité pour cela. En définitive, cela est lié au sacrement de l’ordre, donc ultimement à l’autorité des évêques. Il est important de le souligner ici, puisque l’exorcisme n’est pas un charisme mais un ministère. Dans l’Église catholique, c’est bien l’évêque qui est dépositaire, par le sacrement de l’ordre dont il a la plénitude d’exercice, de ce ministère particulier, et qu’il peut confier à tel où tel prêtre. Rappelons-nous que, lorsqu’un prêtre reçoit la charge d’exorciste, le pouvoir d’exorcisme qui dépend du sacrement de l’ordre et qui est habituellement lié chez les prêtres, est délié par l’évêque pour qu’il puisse l’exercer, sous son autorité, au nom du Christ. Il s’agit d’un ministère, ce qui signifie que c’est l’autorité du Christ qui s’exerce par lui d’une façon instrumentale. C’est le Christ seul qui libère les personnes de l’emprise du démon.

Il y a donc une question fondamentale : pourquoi le Christ a-t-il voulu l’Église, et pourquoi, dans l’Église, y a-t-il une autorité hiérarchique liée au sacrement de l’ordre ? Dans l’Église, la hiérarchie est sacramentelle, elle est liée au sacrement de l’ordre. Cela signifie que l’exercice de n’importe quel ministère, que ce soit un ministère pastoral, un ministère d’enseignement de la théologie ou de la catéchèse, ou encore une charge de gouvernement, est confié par le Christ à travers ceux à qui il confie l’exercice de cette autorité.

D’autre part, par rapport aux charismes, ceux qui exercent l’autorité, c’est-à-dire les évêques, ont un rôle de discernement. Cela, évidemment, ne veut pas dire qu’ils aient à « coiffer » les charismes ou à mesurer la liberté de l’Esprit Saint. Discerner ne veut pas dire mesurer ! Et le discernement est le suivant : « Y a-t-il là quelque chose qui serait contraire à la foi et à la Tradition de l’Église ? » L’autorité paternelle des évêques doit donc être ici plutôt d’encourager, de favoriser la vie, selon l’esprit de l’Évangile. Nous ne pouvons jamais mesurer le don de l’Esprit Saint qui fait toutes choses nouvelles, mais toute autorité doit chercher à s’exercer comme un service très humble : « Cela est-il conforme à la foi de l’Église ? » Et même, cela s’explicite davantage de façon négative : « Il n’y a là rien qui soit contraire à la foi ». Cela réclame donc avant tout des évêques un discernement doctrinal… Non pas en fonction de telle ou telle théologie, mais en fonction de la foi de l’Église.

 

Enfin, il me semble qu’il y a aussi derrière cette question une blessure, qu’il faut reconnaître. Elle existe en raison d’un mal qui blesse l’Église et qu’il faut appeler par son nom, à savoir les logiques de pouvoir. Cela n’a rien à voir avec le mystère de l’Église, mais l’infecte et la blesse. Ce n’est pas une surprise de dire que certains, dans l’Église, exercent malheureusement leur autorité comme un pouvoir dont ils abusent, ce qui n’est ni évangélique ni humain. Quand on dit que les laïcs ne se sentent quelquefois pas écoutés ni accueillis pour exercer les dons qu’ils ont reçus, il est facile de comprendre qu’ils puissent être blessés quand ils se trouvent face à des prêtres ou à des évêques qui n’ont quelquefois plus une attitude de service mais exercent un pouvoir et se servent du ministère qu’ils ont reçu pour dominer. C’est malheureusement dans l’Église que les abus de pouvoir sont les pires. Devant cela, il faut éviter de retomber dans une dialectique : celle de deux pouvoirs qui s’affrontent et se répondent en cherchant à s’imposer en dominant l’autre partie…

clb_090410.jpgC’est un fait : le cléricalisme existe encore ou revient d’une façon sournoise, et c’est une plaie. Ne devons-nous pas constamment nous rappeler comment le Christ nous a montré ce que doit être l’exercice de l’autorité dans l’Église ? Il a lavé les pieds de ses Apôtres et souligne que c’est un exemple qu’il nous donne (Jn 13,15). Et nous refaisons ce geste tous les ans, le Jeudi Saint, pour nous le rappeler. Au cours de la dernière semaine, au début de la dernière Cène, Jésus se lève de table et fait le geste de l’esclave… Voilà l’attitude chrétienne dans l’exercice de l’autorité : servir ses frères en se faisant plus petit qu’eux. N’est-ce pas ce que les Papes récents nous ont montré d’une façon éloquente ? Ils montrent ainsi un chemin de conversion que l’Église a toujours besoin de refaire : un exercice de l’autorité qui soit un véritable service et non pas la mise en œuvre d’un pouvoir qui domine, contre lequel on ne peut rien parce qu'il s’agit du pouvoir suprême que rien ne contrôle ou n’équilibre.

 

La confusion de l’autorité et du pouvoir est une chose terrible. En théologie, cette confusion est celle d’Occam, qui, avec Duns Scot, ne voit plus la finalité et ramène tout à la puissance de la cause efficiente. Au passage, il ne faut d’ailleurs pas oublier que toutes les politiques modernes européennes ont hérité de cette vision théologique d’Occam (cf. A. de Muralt, L’unité de la philosophie politique. De Scot, Occam et Suarez au libéralisme contemporain, Paris, Vrin, 2002). Le pouvoir, la potestas, est de l’ordre de la cause efficiente. En revanche, l’autorité, l’auctoritas, est un service en vue de la finalité. Certes, il y a un pouvoir sacerdotal efficace… Mais quel est-il ? C’est le pouvoir instrumental, pour celui qui est validement ordonné, de consacrer les espèces du pain et du vin dans le corps et le sang du Christ. Et c’est à cause de l’importance du mystère de l’Eucharistie dans l’Église qu’une part de l’autorité de gouvernement dépend du sacerdoce ministériel. Mais l’autorité est un service, ordonné à la sanctification des fidèles, c’est-à-dire à la croissance de leur amitié avec le Christ. Ce point doit être constamment rappelé.

 

Quand on revient sur une vision de l’Église qui oppose dialectiquement laïcs et clercs en termes de pouvoirs, il faut prendre conscience que cette vision est directement héritée de l’hégélianisme et du marxisme (la dialectique du maître et de l’esclave) et utilise une perspective théologique qui voit avant tout la toute-puissance divine et considère tout en termes de pouvoirs coupés de la finalité. Rappelons-nous donc que c’est le Christ qui gouverne l’Église. Et tous, nous en sommes les intendants et les ministres.

(À suivre)

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

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