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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Pour une réflexion théologique sur les charismes (V)

Les charismes et le milieu vital de l’Eglise

Au-delà de cette étude de théologie scientifique à l’école de saint Thomas, il est nécessaire de situer les charismes du point de vue de la vie et de son épanouissement. C’est, en effet, de cette manière que nous pouvons les situer dans la vie de l’Église, le milieu vital qui nous est donné par le Christ pour que nous vivions pleinement de lui.

Good shepherd 01 smallLe Christ, se révélant comme le Bon Pasteur, l’affirme : « Je suis venu pour que l’on ait la vie, et qu’on l’ait en plénitude » (Jn 10,10). Or, la vie suppose un milieu dans lequel le vivant puisse s’épanouir et se développer. Le vivant lui-même, d’ailleurs contribue à réaliser son propre milieu. Mais qu’est-ce qu’un milieu vital ? C’est, dans le conditionnement du vivant, y compris ses conditions matérielles, un ensemble de déterminations ordonnées d’une façon telle qu’elles permettent à celui-ci de croître, de s’épanouir et d’atteindre sa fin. Le milieu est donc relatif au vivant… Certains milieux sont adaptés pour un vivant qui ne le sont pas pour un autre. Et s’il est disposé pour favoriser le vivant, il peut aussi le freiner ou même finir par l’étouffer : c’est alors la situation-limite d’un milieu qui, normalement ordonné au vivant, le plonge en situation de survie et finit par le tuer.

Du point de vue de la vie de la grâce, l’Église peut être regardée comme le milieu vital de l’enfant de Dieu que nous sommes, dont la vie s’épanouit dans la foi, l’espérance et la charité. Parmi d’autres dons de Dieu, les charismes, ordonnés ad utilitatem Ecclesiae, s’exercent pour disposer ce milieu en vue de la vie théologale, pour le renouveler et contribuer à la vitalité des enfants de Dieu qui y naissent et s’y épanouissent dans la sainteté.

Ce que la Révélation nous montre, c’est que l’Église est ce milieu des « gras pâturages » (cf. Jn 10,9-10 ; Ps 23 (22),2), des nourritures de l’enfant de Dieu que sont : la Parole de Dieu, nourriture de la foi, la volonté du Père, nourriture de l’espérance, et l’Eucharistie, nourriture de la charité. Ces trois nourritures sont les moyens par excellence de la vie divine, que nous recevons en plénitude du Christ lui-même et dont l’Église est la dépositaire et la gardienne. Nous les recevons du Christ lui-même : en lui, la fin et le moyen sont unis. Et ces trois nourritures sont à la fois moyen et fin : la Parole de Dieu nous donne le mystère même de la Personne du Verbe sous le « voile » de la parole humaine ; la volonté du Père, nourriture de notre espérance, nous donne le Père lui-même dans son amour et sa promesse actuelle, et sa toute-puissance miséricordieuse capable de réaliser ce qu’il promet ; l’Eucharistie nous donne le Christ tout entier (la fin, la plénitude de l’amour) avec le réalisme de la nourriture, à travers le don de son corps offert et de son sang versé par amour pour le Père et pour nous (le moyen par excellence dans l’amitié) ; et, liés à l’Eucharistie qui en est la fin et la consommation, tous les sacrements nous sont donnés.

 

Thomas d’Aquin, nous l’avons vu, ordonne les charismes en fonction du mystère de la Parole de Dieu, reçue, proclamée et transmise. Il est normal qu’il se situe dans cette perspective, étant en théologie scientifique où tout s’ordonne du point de vue de l’intelligibilité – la parole joue là un rôle majeur. Mais nous pouvons nous poser la question de la place des charismes en tant qu’ils sont destinés à disposer le milieu vital et communautaire de l’Église en fonction des nourritures de la foi, de l’espérance et de la charité que sont la parole de Dieu, la volonté du Père et l’Eucharistie.

C’est ainsi que, du point de vue de la vie, nous pourrions dire que les grâces charismatiques permettent d’abord d’enlever et de dépasser les obstacles qui empêchent la vie de la grâce de s’épanouir, et aux nourritures de notre vie d’enfant de Dieu d’être données avec tout le réalisme nécessaire à leur efficacité et à la fécondité divine de leur action. Cela exige d’identifier quels sont les grands obstacles à la transmission de la Parole de Dieu, à l’exercice de la volonté du Père, et au don de l’Eucharistie et des autres sacrements qui en dépendent. Ces obstacles ne peuvent pas être identifiés dans une autre lumière que celle de la vie théologale – ce qui exige l’action de l’Esprit Saint par ses dons – et de la sagesse théologique. Et c’est là où certaines grâces charismatiques sont données et peuvent être absolument nécessaires pour dévoiler ces obstacles et les supprimer. Ces obstacles sont avant tout le péché et ses conséquences : les convoitises et les désordres qui en proviennent.

En second lieu, les charismes peuvent être donnés pour disposer le milieu vital de notre vie théologale de foi, d’espérance et d’amour et permettre à celle-ci de naître, de croître et de s’épanouir : pour la foi, c’est le rôle du sermo sapientiae dans la prédication ; par rapport à l’espérance, les charismes qui, dans l’exercice de l’autorité et la direction spirituelle permettent d’expliciter la volonté du Père et de chercher à la vivre ; quant à la charité et au mystère de l’Eucharistie, tout ce qui dispose le milieu qu’est l’Église à s’épanouir comme communion : principalement, le service de la charité. De ce point de vue encore, certains charismes peuvent être donnés dans l’exercice du ministère de la délivrance, qui s’achève en s’effaçant devant la vie sacramentelle, dans laquelle nous sont donnés les moyens ordinaires de la croissance de la charité.

En troisième lieu, lorsque la vie théologale chrétienne est explicitée et vécue, dans un milieu de vie chrétienne qui tend à la perfection de la charité – en particulier dans la vie consacrée et la vie religieuse contemplative et apostolique, les charismes peuvent être le signe de la présence du Christ, de cette plénitude de vie et de sa fécondité. Ils ne peuvent pas être plus que des signes, mais concourent à ce que cette vie, dans sa fécondité propre du point de vue de la vie théologale, s’exerce avec toute la liberté qu’elle réclame.

 

Ajoutons ici une précision importante : si le milieu est relatif au vivant et doit favoriser sa croissance, il s’adapte au vivant et se modifie en fonction des étapes de cette croissance. Le milieu n’est pas le même et se modifie dans sa relation avec le vivant selon les âges et les étapes de celui-ci. Un enfant dans le sein de sa mère, qui vient de naître, qui s’épanouit et acquiert son autonomie, qui devient adulte, n’a pas la même relation avec son milieu vital. Dans l’ordre de la grâce sanctifiante et de la vie théologale, l’enfant de Dieu connaît aussi une croissance. Mais à la différence de la croissance humaine, qui implique des étapes ayant entre elles une certaine extériorité en raison du corps et de la cause matérielle, la croissance de la vie théologale est commandée par une attraction toujours plus profonde de la fin et, par le fait même, une immanence divine toujours plus grande. Plus l’enfant de Dieu qui est en nous s’épanouit, plus sa fin l’attire avec force, s’impose pour elle-même, et plus il s’intériorise et se simplifie, dans le réalisme même du mystère de Dieu. Par le fait même, plus nous avançons dans la vie théologale et son réalisme propre qui nous rapproche de la vision béatifique, de la béatitude éternelle, plus les grâces charismatiques s’effacent et deviennent relatives, secondes. Cela est vrai dans la vie des personnes. En va-t-il de même dans la vie des communautés et de l’Église ?

(À suivre)

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

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