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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Pour une réflexion théologique sur les charismes (IV)

Dignité des charismes et de la grâce sanctifiante

Après avoir distingué la grâce gratuitement donnée de la grâce qui nous sanctifie et nous rend agréables à Dieu, après avoir précisé comment s’ordonne la diversité des grâces gratuitement données autour du problème de la vérité, il faut nous demander de quelle manière la grâce gratis data et la grâce gratum faciens s’ordonnent l’une par rapport à l’autre (ST, I-II, q. 111, a. 5). En effet, la tentation est toujours de penser que les grâces charismatiques sont au-dessus de la vie chrétienne « ordinaire », ou qu’elles donnent à ceux qui les reçoivent un statut exceptionnel. Que dans la vie de tel ou tel individu, le don d’une grâce charismatique ait été l’occasion ou le point de départ d’un réveil, d’un renouveau spirituel, cela peut arriver ; c’est même fréquent. Mais ce don ne sanctifie pas par lui-même et il n’est jamais fait pour qu’on s’y arrête : le Seigneur nous conduit toujours de telle sorte que nous allions plus loin dans l’amitié avec lui, donc dans la vie théologale, c’est-à-dire dans l’épanouissement divin du don de la grâce sanctifiante. C’est pourquoi, d’ailleurs, à un moment ou à un autre, certaines grâces charismatiques s’estompent ou disparaissent, parce que l’Esprit Saint invite la personne à grandir dans la foi, l’espérance et l’amour.

Mais essayons de bien comprendre sous quel aspect nous pourrions penser à une supériorité des charismes sur la grâce sanctifiante.

Certains prennent comme argument, pour prétendre à une supériorité des charismes sur la grâce sanctifiante, la dimension communautaire des charismes et du service : n’est-il pas préférable d’être utile à tous, plutôt que de répondre d’abord personnellement à l’attraction de Dieu qui nous sauve ? Il y a là une sorte de dilemme entre personne et communauté, qui conduit parfois à une forme de scrupule. Si l’on pousse un peu cette question, elle s’explicite au niveau même de la charité, à propos de la distinction et de la relation entre la charité à l’égard de Dieu – qui assume l’adoration – et la charité fraternelle – qui s’incarne notamment dans le service fraternel.

Un autre argument est de regarder les charismes comme une profusion et une plénitude de vie qui nous rend par le fait même capables d’être source pour autrui. Nous pourrions citer ici cette parole de l’Écriture : « Ne bridez pas l’élan de votre générosité mais laissez jaillir l’Esprit » (Ro 12, 11). Nous voulons que la vérité du Christ se communique et se diffuse aux autres. N’est-ce pas le rôle des charismes ? Il faut ici se poser la question suivante : est-ce d’abord dans les grâces charismatiques que s’épanouit la grâce sanctifiante ? Y aurait-il un lien de nécessité entre ces deux développements ?

Il y a encore un point de vue important à mentionner ici, qui a joué un rôle considérable à plusieurs époques de la vie de l’Église : la tendance à croire que les dons charismatiques sont des dons supérieurs et donnent à ceux qui les reçoivent d’être « à part », de s’élever au-dessus de la vie chrétienne ordinaire. Il y a même eu, à certains moments, une tendance à confondre la vie mystique, qui n’est pourtant pas autre chose que l’exercice de la charité sous la motion de l’Esprit Saint et de ses dons, et les phénomènes charismatiques extraordinaires, ce qui a conduit ou bien à exalter la vie « mystique » comme une vie extraordinaire réservée à une élite, ou à s’en méfier comme d’une prétention à s’élever au-delà de la vie commune… Une des grandes grâces données à l’Église, notamment à travers sainte Thérèse de Jésus et saint Jean de la Croix, a été de rappeler que la vie d’oraison et la vie « mystique » ne sont pas charismatiques ni un état « extraordinaire » au sens où nous l’avons dit. En vérité, la sainteté est toujours extraordinaire, puisqu’elle est l’œuvre de Dieu ! Mais elle est la vocation de toute personne humaine en tant qu’elle est appelée à l’amitié du Christ et à la communion avec les Personnes divines.

 

La lumière pour aborder cette question importante se trouve dans l’Écriture elle-même, précisément dans la première épître aux Corinthiens (12, 31) : « Je vais vous montrer une voie plus excellente », c’est-à-dire plus excellente que toutes les grâces gratuitement données que l’Apôtre vient d’énumérer. Et saint Paul parle alors de la charité, qui relève bien de la grâce sanctifiante, dont elle est même le premier épanouissement. En effet, si le don de la grâce sanctifiante relève de l’amour de Dieu qui nous attire à lui, la réponse vivante de l’homme dans la grâce ne peut être qu’une réponse d’amour – c’est la charité, qui transforme ainsi et ordonne toutes les autres vertus… C’est aussi cela qui fait que la réponse de l’homme est celle d’une personne et qu’elle est une réponse libre, ce que saint Thomas soulignera en étudiant le mérite (ST, I-II, q. 114).

Cette lumière de Paul est d’autant plus importante pour nous qu’elle est au cœur de l’expérience de Thérèse de l’Enfant Jésus en notre temps. C’est bien sa vocation en découvrant l’absolu de l’amour : « Au cœur de l’Église, ma mère, je serai l’amour ». L’amour qui contient toutes les vocations et ordonne ultimement tous les dons – même les charismes.

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Ce que nous rappelle ici la théologie de saint Thomas est capital : « La fin est plus puissante (potior) que ce qui est relatif à la fin » (I-II, q. 111, a. 5). Or, c’est la grâce sanctifiante qui est de l’ordre de la fin, puisqu’elle nous ordonne immédiatement à notre béatitude, elle est semence de gloire. Nous recevons la grâce de Dieu, d’un amour qui nous attire et nous transforme en lui. Et c’est par la charité que nous répondons librement et volontairement à ce don de la grâce.

En revanche, les grâces charismatiques ordonnent les hommes qui en bénéficient non pas directement à la béatitude, à la fin ultime, mais à ce qui peut y disposer, elles engagent à la poursuivre :

« Les grâces gratuitement données ordonnent l’homme vers certaines choses préparatoires à la fin ultime. (…) Et c’est pourquoi la grâce sanctifiante (gratum faciens) est beaucoup plus excellente que la grâce charismatique (gratis data) » (ibid.).

Ce jugement de saint Thomas est on ne peut plus net. Il permet, par le fait même, de rectifier les confusions que nous évoquions. L’argument de la générosité et de l’utilité commune des charismes oublient que l’Église est une communauté de personnes qui, toutes, ont pour fin le mystère même de Dieu. S’arrêter aux charismes au nom de « l’efficacité » nous conduit à vouloir comprendre la communauté de l’Église et son organisation pour elle-même :

« La grâce gratuitement donnée est ordonnée au bien commun de l’Église qui est l’ordre ecclésial ; mais la grâce sanctifiante est ordonnée au bien commun séparé, qui est Dieu lui-même » (ibid., ad 1).

Selon l’ordre que nous mettons entre la grâce sanctifiante et les charismes, nous avons donc une vision très différente de l’Église. L’une est commandée par l’efficacité et l’organisation immanente ; l’autre, par la finalité et la sainteté : sans négliger la place des charismes pour l’utilité de tous, elle les relativise en les situant par rapport à l’unique vraie fin qui est Dieu.

D’autre part, les charismes, par eux-mêmes, ne produisent pas l’union à Dieu par la grâce sanctifiante. Là encore, cette confusion vient du primat de l’efficacité… Certains voudraient que leurs charismes produisent aussitôt la conversion des autres et leur sainteté ! C’est oublier la dignité et la liberté des personnes : si une personne peut être aidée dans son cheminement par des grâces reçues de Dieu par l’intermédiaire d’instruments charismatiques, c’est cependant dans l’attraction personnelle du Père dans sa bonté que la grâce lui est donnée et l’oriente immédiatement vers sa fin surnaturelle, sa béatitude.

Enfin, les charismes donnés à certains en particulier ne les installent dans aucune supériorité : elles les rendent serviteurs de leurs frères pour les aider à s’orienter vers leur fin. En ce sens, s’ils exercent ces charismes avec charité, leur exercice peut contribuer à les sanctifier eux-mêmes : ce n’est pas directement le charisme qui sanctifie celui qui le reçoit, mais la qualité de charité avec laquelle il se met au service de ses frères.

(À suivre)

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

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