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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Pour une réflexion théologique sur les charismes (II)

Distinguer les charismes de la grâce sanctifiante

Dans la Somme théologique, c’est en étudiant le mystère de la grâce (I-II, q. 109-114) que saint Thomas situe très précisément les charismes. Dans cette partie de la Somme théologique, tout est considéré sous la lumière de Dieu en tant qu’il est la fin ultime de l’homme. La béatitude éternelle de Dieu est donnée à l’homme comme sa propre béatitude : « Nous le verrons tel qu’il est » (1 Jn 3, 2) ; « La vie éternelle, c’est de te connaître, toi le seul vrai Dieu » (Jn 17, 3). C’est dans cette lumière, que tout est ensuite considéré : les actes humains, les passions de l’âme, les habitus, le péché, la loi et la grâce. En effet, c’est la fin qui nous permet de comprendre tout ce qui est en vue de la fin, ad finem.

Du mystère de la grâce, saint Thomas étudie d’abord la nécessité (I-II, q. 109). Et il le fait principalement de façon négative : de quoi l’homme est-il capable sans la grâce, ce don surnaturel reçu dans notre âme, dont l’épanouissement plénier sera notre béatitude éternelle ? En elle-même, la grâce est en premier lieu l’amour de Dieu pour nous : en nous aimant, il nous rend bons et nous attire dans sa bonté d’une façon telle que, non seulement il nous crée, nous fait le don de notre âme, cause substantielle de notre être humain et personnel, mais nous aime comme ses enfants ; c’est cet amour qui commande le don de la grâce sanctifiante, reçu dans notre âme, qui nous divinise et nous rend déiformes, participants de la nature même de Dieu ; et c’est cet amour qui appelle et porte notre réponse en action de grâces à Dieu le Père, source de tout bien et de tout don (cf. ibid., q. 110, a. 1). Il s’agit là, toujours, d’un mystère de gratuité, parce qu’il s’agit d’un amour, au-delà de toute exigence de justice et de toute efficacité.

 

C’est à partir de là que saint Thomas situe les charismes, en explicitant une distinction qui se trouve dans l’Écriture, spécialement dans les épîtres de saint Paul. D’une part, il est dit que la grâce est gratuitement donnée (gratis data) : « Si c’est par grâce, ce n’est donc pas à cause des œuvres, autrement la grâce ne serait plus la grâce » (Ro 11, 6) ; d’autre part, il est dit qu’elle nous rend agréables à Dieu : « Il nous a gratifiés dans son Fils bien-aimé », de telle sorte que nous soyons saints et immaculés dans son regard (cf. Eph 1, 3-4).

De quelle manière ces deux aspects se distinguent-ils et s’ordonnent-ils l’un par rapport à l’autre ? Une telle question relève de la théologie : en effet, distinguer est une activité typique de l’intelligence humaine et c’est un des aspects par lesquels notre intelligence se met au service de la Révélation divine reçue dans la foi.

Parler de grâce « gratuitement donnée » peut se dire en quelque sorte de façon générique : toute grâce est un don gratuit. Mais en rester là pourrait être dangereux et nous conduire à voir la conduite de Dieu sur les hommes comme une forme d’arbitraire, ce que ne manqueront pas de faire Duns Scot, Guillaume d’Occam ou Martin Luther. Pour eux, la finalité n’étant que métaphoriquement cause tout tend à être vu du côté de l’efficacité et du pouvoir. Pour saint Thomas, en revanche, la fin est cause des causes. Si Dieu nous attire réellement dans sa bonté et se donne à nous dans son mystère personnel comme notre propre fin, la grâce sanctifiante est ce don qui nous rend participants de la nature divine ; il est reçu dans notre âme à l’intérieur même de cette attraction de Dieu sur nous, comme l’effet même de son amour pour nous. Et c’est là que nous devons distinguer un don qui nous sanctifie, d’un autre qui ne nous sanctifie pas directement mais nous rend utiles à nos frères dans leur itinéraire vers la béatitude. Là se situent les charismes : ils sont donnés ad utilitatem (1 Co 12, 7 ; cf. ST, I-II, q. 111, a. 1)

 

redon.JPGCe premier point est essentiel car il signifie que les charismes ne peuvent jamais être regardés pour eux-mêmes. Le faire serait proprement inintelligible ! Une division, en effet, se fait toujours grâce à quelque chose qui est avant la division : un principe à partir duquel on distingue deux réalités ou deux aspects d’une même réalité. Il ne suffit donc pas de dire que la grâce est « gratuitement donnée »… Dieu, en nous aimant, nous rend bons et nous unit à lui : voilà la finalité ; et, dans sa sagesse, il nous lie les uns aux autres pour que nous coopérions fraternellement au salut les uns des autres. Ici, il ne s’agit pas d’abord d’efficacité ou de pouvoir, mais d’un ordre de la communauté voulu par la sagesse de Dieu, en vue de la fin qui est le salut, la béatitude éternelle.

Dans cette distinction, tout est commandé par la finalité : la grâce gratum faciens, sanctifiante, est celle par laquelle l’homme est uni à Dieu ; les grâces gratis datae au sens propre, charismatiques, sont celles par lesquelles un homme coopère avec un autre de telle sorte que celui-ci retourne à Dieu, sa véritable fin. Mais pourquoi appelle-t-on spécifiquement les charismes (et non plus « génériquement ») grâces « gratuitement données » ? Citons saint Thomas : « Un tel don est appelé “grâce gratuitement donnée”, parce qu’il est concédé à un homme au-dessus de la capacité de la nature et au-dessus du mérite de la personne (supra facultatem naturae et supra meritum personae) » (ST, I-II, q. 111, a. 1). Une grâce charismatique ne dépend donc ni des capacités naturelles, ni de la sainteté personnelle de celui qui la reçoit. Et puisqu’elle lui est donnée « pour qu’il coopère à la justification d’un autre » et non pas d’abord en vue de sa propre sainteté, elle n’est pas appelée grâce sanctifiante, gratum faciens.

 

Comprenons donc, au terme de cette première étape, que la grâce, dans son sens premier et plénier, doit être regardée dans la lumière de l’amour unique de Dieu selon lequel il attire une personne au-delà d’elle-même, pour qu’elle participe à sa propre bonté et à sa béatitude. Dieu, en nous aimant, veut pour nous le bien éternel qui est lui-même. N’est-ce pas cela qui nous donne la lumière la plus profonde sur la délivrance ? Le don de la grâce sanctifiante, d’où jaillissent les vertus théologales et les dons du Saint-Esprit, nous rend participants de la nature de Dieu, nous délivrant par le fait même du péché et de toutes les emprises de l’ennemi, de toutes les intelligences qu’il a dans la place !

Quant aux charismes, ils sont donnés en vue de l’utilité du prochain, pour le service et le bien de la communauté. Ils ne sanctifient pas par eux-mêmes : ni celui qui les reçoit, ni ceux qui en bénéficient. Ils font de nous des serviteurs, en vue de coopérer au salut les uns des autres.

Partant d’une apparente définition univoque : « Toute grâce est donnée gratuitement », saint Thomas apporte en réalité une distinction à partir de la finalité qui met en lumière un ordre analogique dans la diversité fondamentale de la grâce sanctifiante et des grâces « charismatiques ». Celles-ci ne peuvent se comprendre que relativement à celle-là. Nous reviendrons sur ce point.

(À suivre)

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

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