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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Pour un art chrétien

L’amour de charité fraternelle est relatif à la sainteté du Christ en nos frères, à son amour sanctifiant pour eux, cet amour qu’il a pour eux comme Envoyé du Père et comme Sauveur. Nous aimer de charité fraternelle, c’est, dans la foi, nous recevoir comme frères dans la lumière même du Père. Nous devons nous aimer nous-mêmes et nous aimer les uns les autres en tant que nous sommes aimés par Dieu, en tant que nous sommes ses enfants bien-aimés, ce que nous vivrons éternellement et pleinement dans la gloire.

Le corps humain destiné à la gloire ?

Nous devons aussi, dans cette même lumière, aimer notre corps d’un amour de charité, d’un amour divin : un jour il participera à la béatitude éternelle de notre âme spirituelle sanctifiée par la grâce. Notre corps sera glorifié par Dieu à partir de notre âme glorieuse. Ici-bas, dans la foi et dans l’espérance, nous devons donc regarder notre propre corps (et celui des autres), en tant qu’un jour il sera un corps glorifié « sur le modèle » du Corps glorieux du Christ.

N’est-ce pas là pour le théologien le fondement et la signification profonde de l’art chrétien ? Ici-bas sur la terre, le chrétien vit dans la foi et dans l’espérance (mais dans l’amour) ce qu’il vivra un jour dans la lumière, dans la liberté, dans la gloire, c’est-à-dire dans la victoire plénière de l’amour, quand Dieu « sera tout en tous ». Quand il s’agit du corps, la mesure du corps glorieux des bienheureux sera le Corps glorieux du Christ. Or le corps glorieux du Christ est un corps humain glorifié. Si donc le corps humain est une partie de l’univers physique, s’il en est même la partie principale, la plus noble (ce que le philosophe peut affirmer), pour le chrétien, le chef-d’œuvre de tout l’univers physique est par conséquent le Corps du Christ : c’est le corps humain le plus parfait, le plus noble, le plus porté par une âme spirituelle, le plus saint, parce que c’est le Corps de Dieu fait homme. Or actuellement, le Corps du Christ est glorieux. Dès maintenant donc, dans le Corps glorieux du Christ, l’univers est transfiguré dans la gloire.

L’artiste et la matière : une transfiguration ?

L’artiste, quant à lui, est celui qui « transfigure » la matière par une forme artistique née de son intelligence et de sa sensibilité ; l’artiste, au sens propre, est celui qui transforme la matière. On peut donc sans doute dire que l’art chrétien est celui qui, en transformant la matière, exprime et annonce quelque chose du mystère de la gloire. Ce n’est donc pas le sujet représenté (une Annonciation, une crucifixion, un saint…) qui fait l’art chrétien, même si cela peut être l’occasion d’une recherche artistique et d’une véritable inspiration, mais c’est de chercher à exprimer, à manifester de quelle manière l’univers peut être transformé pour annoncer la gloire, la « transfiguration » de la matière par l’amour divin. Il n’y aura d’art spécifiquement chrétien que s’il y a une véritable rencontre entre l’artiste dans ses exigences et son langage propre, dans son inspiration authentiquement artistique, et le mystère chrétien dans la vérité la plus profonde qu’il révèle : Dieu est lumière, Dieu est amour et cet amour est victorieux par le Christ dans le cœur de l’homme, jusqu'à la gloire. Combien d’œuvres où un mystère chrétien se trouve « représenté » sans que la moindre inspiration et le moindre travail artistique soient vraiment passés par là – ce qu’on appelle couramment le « Saint-Sulpice », où la dévotion et la piété croient pouvoir tenir lieu de compétence artistique ?

L’ordre de la sagesse de Dieu

Dans la glorification, cette « transformation glorieuse », il y a un ordre : d’abord le Corps du Christ, qui touche un sommet parce que le Corps du Christ, uni substantiellement à son âme humaine, subsiste dans le Verbe de Dieu : c’est le Corps de Dieu fait homme, de Celui qui a souffert la Passion et qui est ressuscité ; puis le Corps de la Bienheureuse Vierge Marie, déjà glorifié ; puis ce sera le corps de tous les saints, notre propre corps et, à travers cela, l’univers physique dont le corps humain est le sommet.

Le jugement du philosophe…

Dans un jugement de sagesse en effet, le philosophe peut affirmer que l’Etre premier Créateur, celui que les traditions religieuses appellent Dieu, dont il a découvert l’existence et qu’il cherche à contempler, ne pourrait pas créer un univers matériel sans l’homme. En effet, Dieu est Esprit : créer un univers matériel, physique, sans que celui-ci soit un milieu de vie pour une créature spirituelle et sensible, enracinée dans cet univers par son corps, n’aurait pas de sens ; ce serait contraire à la sagesse de Dieu, qui a tout créé pour lui-même : n’est-il pas la fin de toutes ses créatures, et surtout de la créature spirituelle ?

Ce regard de sagesse du philosophe est très important parce qu’il montre dans l’homme le lien voulu par la sagesse de Dieu entre le spirituel et le sensible, entre l’âme spirituelle et le corps, entre l’esprit et la matière. L’homme, créature spirituelle dont l’âme est unie substantiellement à un corps, est le chef-d’œuvre de la Création, n’en déplaise à Darwin ou à Freud. Cela est capital pour l’artiste, car l’art montre la matière « transfigurée » par l’esprit de l’artiste à travers la forme artistique. On peut donc dire que la vision qu’on a des rapports de l’âme et du corps, du spirituel et du sensible, a une grande influence sur l’art, sur le sens qu’il a dans la vie humaine et sur ses réalisations.

… et du chrétien

Pour le chrétien, l’homme est non seulement le chef-d’œuvre de la Création, mais il est fait pour vivre de la vie même de Dieu et de la victoire plénière de l’amour divin : il est « prédestiné à être enfant de Dieu » (cf. Rm 8, 18-30 ; 1 Jn 3, 1-2). Cette victoire de l’amour divin sera source d’une transfiguration glorieuse de notre corps, à partir de notre âme, par l’amour divin dans le mystère de la résurrection des corps. L’art chrétien est celui qui annonce la gloire : son rôle n’est-il pas d’être « prophète de la gloire », c’est-à-dire d’annoncer à sa manière que l’univers physique et le corps humain seront transfigurés éternellement dans la gloire ?

L’artiste et le théologien

Comment l’exprimer ? C’est le rôle de l’artiste de le traduire dans son langage propre. Ce n’est ni au philosophe, ni au théologien de dicter à l’artiste sa manière d’exprimer ce mystère – ce n’est pas leur compétence propre ! Mais le théologien doit avoir le sens de ce que les mystères de l’Incarnation de Dieu, de la Passion et de la Résurrection du Christ, et de la promesse de la gloire faite au croyant, changent dans le regard de l’homme sur l’univers physique, sur le corps humain et sur la matière.

L’art chrétien ne se réduit donc ni au sujet ni à un style ou à une époque. Pour ne prendre que quelques exemples, l’art roman, l’art gothique et l’art baroque expriment quelque chose du mystère chrétien, chacun à sa manière. Quant à l’art contemporain, l’exprime-t-il ? C’est la question à se poser, même s’il faut se garder de généraliser ! Si on est chrétien, on doit se poser la question : comment redécouvrir un art chrétien aujourd’hui – il ne s’agit pas de faire du néogothique – comment redécouvrir un art chrétien pour l’homme, pour le monde d’aujourd’hui ? Qu’est-ce que l’homme d’aujourd’hui attend de la Révélation de la gloire du Christ, du corps glorieux du Christ ? N’oublions pas que, au cœur du xxème siècle, l’Eglise a proclamé solennellement le mystère de l’Assomption de la Vierge Marie… Cela n’est-il pas très significatif pour le monde d’aujourd’hui, dans la conduite de Dieu sur les hommes ? Le monde contemporain n’est-il pas en effet déchiré entre l’exaltation, l’idolâtrie du corps sous toutes ses formes (santé et tous ses dérivés, confort, exaltation du sport et des jeux dits « olympiques », érotisme) et un mépris orgueilleux à l’égard de ses limites et de sa fragilité (peur de la souffrance, occultation de la réalité et du sens de la mort ou, au contraire, suicide, euthanasie et mépris de la fécondité) ?

Le regard de la sagesse de Dieu sur le corps et sur la matière n’est-il pas aussi un appel particulier pour l’artiste ? Chaque époque montre à sa manière quelque chose de la gloire : l’art roman manifeste l’intériorité du Christ glorieux ; l’art gothique, la transfiguration en splendeur, dans la lumière ; l’art baroque la richesse, l’exubérance – rien n’est trop beau pour manifester et louer la magnificence de Dieu.

Cette réflexion est théologiquement fondée : un jour, notre corps participera à la gloire, parce qu’en lui rejaillira la béatitude éternelle de notre âme glorifiée. C’est pour cela que nous devons aimer mon corps de charité, et c’est aussi le fondement théologique de l’art chrétien. Dans le regard sur l’univers et sur la matière, le message propre du christianisme est d’annoncer sa transfiguration dans la gloire, la résurrection glorieuse, en passant par le creuset de la souffrance, la kénose de la Croix. C’est le message propre et le mystère propre du Christ : il meurt et ressuscite. « Si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est notre foi », dit saint Paul.

On peut donc dire que tout art véritable est sacré, en tant qu’il manifeste le lien entre l’esprit et la matière, en tant qu’il évoque quelque chose de l’esprit humain et donc dépasse le conditionnement temporel, « profane », horizontal. Il y a ensuite un art religieux qui montre le lien entre l’univers et Dieu Créateur. L’univers est fait par Dieu, le Créateur, dans sa sagesse. L’art religieux proclame la grandeur du Créateur et la dignité de l’homme, chef-d’œuvre de la Création. Le sommet de l’art religieux est l’art liturgique, à partir de l’adoration. Le temple, par exemple le Parthénon, est un art religieux et pas seulement sacré. Il possède quelque chose qui proclame la grandeur de Dieu comme Créateur et l’ordre de l’univers, son ordre « cosmique ». Il y a enfin ultimement un art chrétien. Qu’est-ce que le christianisme apporte en propre au regard de l’homme sur l’univers ? Le mystère de l’Incarnation, le mystère de la Croix et le mystère de la Résurrection.

Nous sommes descendus si bas aujourd’hui dans l’art qu’une résurrection est nécessaire, analogue à celle qui est nécessaire dans la pensée philosophique.

 Frère Marie-Dominique Goutierre, csj

Extraits d’une conférence donnée à Castel di Susa (Sicile)

© www.les-trois-sagesses.org

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