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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Philia (II)

Dans la mesure où nous cherchons à comprendre toute la vérité de la rencontre de la personne de l’autre dans l’amour d’amitié, cette expérience nous tourne d’une manière très personnelle vers l’Autre : Celui qui est à la fois tout autre, transcendant, et totalement présent parce qu’il est Celui qui, actuellement, nous fait le don de notre âme spirituelle.

Cela, le philosophe le découvre progressivement, dans la mesure où il cherche la vérité. N’est-ce pas la recherche de la vérité à l’intérieur de l’expérience de l’amour d’amitié, sa première fin, qui conduit la personne humaine jusqu’à la découverte de la Personne première, jusqu’à la sagesse (sophia) ? L’amour d’amitié ne peut se réduire à la prudence (phrônésis) car, dans l’amour, la personne de l’autre nous est donnée comme un bien qui nous dépasse, une véritable fin. L’autre est pour nous, dans sa personne, un don que nous ne pouvons mesurer ni dominer. Dans son être personnel qui nous finalise, il appelle un dépassement vers un Être premier, souverainement bon, source de tout don et de tout amour.

 

La recherche de la vérité à l’intérieur de l’expérience que nous faisons de la fin dans l’amitié, nous amène à un dépassement de nous-mêmes. Cela se manifeste dans une interrogation qui est toujours personnelle : pourquoi la personne de l’autre m’attire-t-elle ? Qu’est-ce que sa bonté, du point de vue de l’être ? Puis-je m’arrêter à sa personne, si noble qu’elle soit ? En effet, cette personne peut mourir, elle peut disparaître.

N’est-ce pas ce qui exige une nouvelle interrogation : l’autre, du point de vue de l’être, est-il uniquement la personne amie ? Celle-ci n’est-elle pas plutôt comme un « reflet », un signe de la présence de l’Autre, du tout autre ? En effet, si profondément que nous soyons unis dans l’amour, celui-ci demeure intentionnel et n’est pas victorieux de la mort. De plus, aucune personne humaine, même la plus proche possible dans l’amour, ne peut être la mesure de notre intelligence faite pour la vérité, pour ce qui est. Aristote l’avait bien saisi, qui estimait :

« Il est mieux et il faut, pour préserver la vérité, sacrifier même ce qui nous est intime, surtout quand on est philosophe. L’un et l’autre [Platon et la vérité], en effet, étant des amis, c’est un devoir sacré d’honorer de préférence la vérité » (Ethique à Nicomaque, I, 4, 1096 a 14-17).

C’est bien l’éveil de la recherche de la vérité à l’intérieur de l’amour d’amitié, mais aussi au-delà de celui-ci (la découverte de la vérité « spéculative », celle de notre intelligence faite pour connaître ce qui est), qui nous pousse et nous conduit, étape par étape, à la découverte de la Réalité première, à la connaissance personnelle de la vérité ultime que nous pouvons atteindre, celle de la sagesse. Celle-ci s’épanouit lorsque l’homme découvre, au delà de la personne amie mais présente à travers elle, l’existence d’une Personne première, Source de tout bien et de tout vrai.

 

L’amour d’amitié et la recherche de la vérité, dans une profonde unité, exigent donc de l’homme de dépasser les simples exigences du travail et de la prudence, personnelle et communautaire, pour s’éveiller à la découverte et à la contemplation de la Personne première, au-delà de tout ce qu’il peut expérimenter. Cette Personne première transcende toutes les réalités dont il a l’expérience, mais elle est aussi, comme source de son être, comme Créateur de son âme spirituelle et Père de son esprit, plus présente à lui-même que lui-même. La sagesse contemplative dépasse donc la prudence, parce qu’elle réclame et présuppose l’éveil d’une recherche de la vérité pour elle-même, et un regard sur la fin dans ce qu’elle a de plus profond, au delà de l’intelligence pratique de l’homme délibérant sur les moyens relatifs à la fin et sur l’organisation de la communauté.

D’une part donc, la recherche de la vérité pour elle-même s’explicite d’une manière ultime avec la découverte de Celui que les traditions religieuses appellent Dieu ; d’autre part, la recherche du bonheur de l’homme, dont le premier accomplissement est l’amour d’amitié, trouve son épanouissement plénier lorsque le philosophe affirme que la fin ultime de la personne, cet être qui est esprit, ne peut être que la contemplation de Celui qui est la Personne première, Intelligence subsistante et Bonté souveraine. La sagesse philosophique, dont l’acte parfait est la contemplation, fait donc l’unité entre la philosophie première (la connaissance de ce qui est en tant qu’il est) et l’éthique (la recherche du bien humain), entre l’être et le bien, entre la lumière et l’amour.

 

M.-D. Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org
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