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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Pauvreté et action de grâces

Dans la dernière semaine du Christ sur la terre, telle que nous la rapporte l’évangile selon saint Jean, tout commence par l’action de grâces. L’onction de Béthanie (cf. Jn 12, 1-10), vécue avec des amis, des intimes, précède l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. Jean souligne d’une façon toute particulière l’importance de ce repas d’action de grâces, donné à Béthanie chez Marie, Marthe et Lazare pour rendre grâces à Jésus. Et dans ce moment particulièrement important, nous découvrons un lien mystérieux entre la pauvreté et l’action de grâces.

Cela est très important pour l’Église ; en effet, si, comme l’a souligné Jean Paul II, l’Église n’a pas d’autre mission que celle du Christ, si, en Marie, elle suit l’Agneau partout où il va (Ap 14, 4), il est essentiel de découvrir l’importance de ce geste d’action de grâces : n’est-ce pas par excellence le rôle de la vie contemplative dans l’Église ? Vivre dans cette gratuité, dans ce don « en pure perte », rendre grâce à Jésus pour toute sa miséricorde, vivre dans ce dépouillement que réclame l’amour du Christ qui est allé pour nous jusqu’à la mort et la mise au tombeau. Et nous avons là une lumière merveilleuse pour voir combien la vie contemplative, dans l’Église, doit prendre une note particulière lors de la dernière semaine : elle est une offrande dans la gratuité de l’amour, à travers un don ultime, un renouveau dans une action de grâces très pure et très simple.

« Jésus donc, six jours avant la Pâque, vint à Béthanie, où était Lazare que Jésus avait relevé d’entre les morts. On lui fit donc là un dîner, et Marthe servait, et Lazare était l’un de ceux qui étaient à table avec lui. Marie donc, prenant une livre de parfum de vrai nard d’un grand prix, oignit les pieds de Jésus et lui essuya les pieds avec ses cheveux ; et la maison fut remplie de l’odeur du parfum. Judas l’Iscariote, un de ses disciples, celui qui devait le livrer, dit : “Pourquoi ce parfum n’a-t-il pas été vendu trois cents deniers, qu’on aurait donnés à des pauvres ?” Il dit cela, non qu’il eût souci des pauvres, mais parce que c’était un voleur et que, tenant la bourse, il emportait ce qu’on y mettait. Jésus dit donc : “Laisse-la garder ce [parfum] pour le jour de ma sépulture. Car les pauvres, vous les avez toujours avec vous ; mais moi, vous ne m’avez pas pour toujours”. La foule nombreuse des Juifs connut donc que [Jésus] était là, et ils vinrent, non seulement à cause de Jésus, mais aussi pour voir Lazare, qu’il avait relevé d’entre les morts. Et les grands prêtres décidèrent de tuer aussi Lazare, parce que beaucoup de Juifs s’en allaient à cause de lui et croyaient en Jésus »[1].

Nous découvrons bien ici l’unité entre l’action de grâces de Marie, la sœur de Lazare, et le mystère de la pauvreté insondable de Jésus. La dernière semaine commence par l’action de grâces et la pauvreté !

L’action de grâces de Marie est d’abord une réponse à la miséricorde de Jésus envers ses amis Lazare, Marthe et Marie. La résurrection de Lazare avait été un geste ultime, extraordinaire. Et devant ce geste, signe du mystère de Jésus qui est « la Résurrection et la Vie[2] », ce repas d’action de grâces s’impose en quelque sorte. Il s’impose d’autant plus que les choses se précipitent : en venant à Béthanie, Jésus sait bien qu’il vient au-devant de ceux qui le poursuivent et cherchent à l’arrêter. Le climat général est très tendu, et c’est dans cette urgence que Jésus vient. Il ne reviendra plus ! Pour la dernière fois, il vient chez ses amis, pour vivre avec eux et ses Apôtres cette dernière rencontre, dans la joie et dans la gravité d’un adieu.

C’est au cours de ce repas que Marie, la sœur de Lazare, fait ce geste merveilleux : un geste extrême, « en pure perte », qui ne se répète pas et ne peut pas se reprendre. Se servant de ce parfum très précieux, avec surabondance, elle exprime à Jésus tout l’amour et toute la reconnaissance qui animent son cœur en ce dernier moment. Et Jean souligne que « la maison fut remplie de l’odeur du parfum ». Tous, portés par le geste de Marie, sont à l’unisson de son action de grâces et du silence qui remplit le cœur de Jésus.

Tous sauf Judas ! En effet, ce geste suscite sa colère et il explose devant tous : il se dévoile, furieux contre Marie la sœur de Lazare et contre Jésus. Il ne supporte pas la gratuité, l’excès qu’elle porte en elle-même parce qu’elle provient de l’amour ; et il reproche à Jésus d’accepter ce geste… La miséricorde de Jésus et l’action de grâces qu’elle suscite sont scandaleuses pour Judas ! Et il oppose cette gratuité, cette surabondance, à un calcul économique très précis, sous prétexte d’aider les pauvres avec efficacité : « Pourquoi ce parfum n’a-t-il pas été vendu trois cents deniers » – c’est-à-dire l’équivalent de trois cents jours de travail ! – « qu’on aurait donnés à des pauvres ? » Judas n’a rien compris car, précisément, l’action de grâces et la pauvreté sont liées : seuls les pauvres savent vraiment remercier, et Jésus n’est en rien rival des pauvres, il est le Pauvre par excellence.

Judas juge de l’extérieur le geste de Marie, la sœur de Lazare, parce qu’il manque de pauvreté. Parce qu’il accapare, à tel point qu’il est un voleur, il murmure contre la miséricorde de Jésus et, du même coup, contre l’action de grâces. Et il prend l’apparence de la miséricorde : « Pourquoi ce parfum n’a-t-il pas été vendu trois cents deniers, qu’on aurait donnés à des pauvres ? » En réalité, il ne regarde plus Jésus, il estime un bien temporel et calcule ce qu’on pourrait en tirer.

Devant cette réaction très violente de Judas, qui brise et qui oppose, Jésus prend la défense de Marie : « Jésus dit donc : “ Laisse-la garder ce [parfum] pour le jour de ma sépulture. Car les pauvres, vous les avez toujours avec vous ; mais moi, vous ne m’avez pas pour toujours ” ». En disant cela, il révèle le caractère prophétique du geste de Marie et jusqu’où va sa propre pauvreté : jusqu’à l’extrême pauvreté de la mort, jusqu’à l’ultime petitesse du cadavre qui sera remis à la terre.

N’est-ce pas ce qui nous donne le sens du mystère de la Compassion de Marie, la Mère de Jésus, dans ce qu’il aura d’ultime ? Suivant l’Agneau partout où il va, elle ira jusqu’à l’agonie, à la Croix et au sépulcre, une avec Jésus dans le même mystère d’amour, d’offrande et d’action de grâces. Le geste prophétique de Marie, la sœur de Lazare, nous aide à y entrer et à saisir ce que Marie, la Mère de Jésus et notre Mère, a vécu dans le grand silence de l’amour. C’est ce dont la vie contemplative est le témoin vivant au cœur de l’Église : « au cœur de l’Église, je serai l’amour ». En ce sens, elle témoigne de la gratuité de l’amour, au-delà de toutes les œuvres de miséricorde.

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org


[1] Jn 12, 1-11.

[2] Jn 11, 25.

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