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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Oubli de la finalité et méconnaissance de l'autonomie de la philosophie

Thomas d'Aquin a assumé dans la doctrina sacra (la théologie développée à l'intérieur du jugement de foi chrétienne), les découvertes de la finalité réalisées par Aristote en philosophie éthique et en philosophie première; pour saint Thomas à la suite d'Aristote, la cause finale est bien "la cause des causes".

Pour saisir l'importance de la finalité chez saint Thomas, il suffit ici de regarder son traité De Deo uno[1] ou son traité sur la béatitude et les actes humains[2]. Pour lui, l'intelligence humaine ne peut s'élever à la découverte de l'existence de Dieu que par la finalité, c'est-à-dire en se servant de la distinction de l'être-en-acte et de l'être-en-puissance; quant aux actes humains, c'est dans la mesure où ils sont commandés par la fin qu'ils sont capables d'être transformés par la grâce, en vue de la béatitude donnée et promise à la personne humaine par Dieu.

On peut dire cependant que dans une certaine philosophie "thomiste", le problème a été négligé ou mal compris, la finalité étant vue comme une causalité métaphorique. Sans entrer ici dans les discussions historiques, notamment sur l'influence de la position de Duns Scot à l'intérieur du thomisme, on peut se demander si toute une partie de la scolastique après saint Thomas ne s'est pas trompée dans sa lecture de l'oeuvre de saint Thomas. Celui-ci, en effet, considère Aristote comme le Philosophe. Tout en reconnaissant à la philosophie sa propre dignité et son autonomie, saint Thomas n'a jamais voulu élaborer une oeuvre philosophique proprement dite: son labeur caractéristique, son service pourrait-on dire, a été de chercher à élaborer une véritable théologie scientifique à l'intérieur de la foi; pour cela, il a utilisé la philosophie d’Aristote, en considérant qu’elle était plus proche de la vérité que la philosophie d’Avicenne et la tradition augustinienne, et pouvait donc être au service de la foi d’une façon plus profonde -  selon saint Thomas, en effet, le critère pour que la philosophie puisse servir le donné révélé est la vérité[3].

Un certain thomisme s'est donc fourvoyé en regardant saint Thomas comme un philosophe ou en voulant extraire une philosophie de sa théologie, alors que ce qu’il affirme ne peut être proprement saisi qu’à l’intérieur d’un jugement de foi surnaturelle. Voyant en saint Thomas un philosophe, cette lecture thomiste en vient donc à méconnaître la démarche propre à la philosophie : celle-ci, partant de la réalité existante expérimentée, découvre d'abord par induction les principes et les causes propres de ce qui est, ce qui commande un ordre de découverte très précis... En lisant saint Thomas comme un philosophe, donc en se trompant de niveau d'intelligibilité, elle ramène la philosophie à un ensemble de définitions et de conclusions dont elle ne saisit plus d'où elles proviennent ni à quel niveau elles sont découvertes. Par exemple, elle commence son itinéraire par la logique - alors que pour Aristote, la logique n'est qu'un instrument et ne fait pas partie de la philosophie proprement dite. Quant à la "métaphysique", elle est abordée par l’étude des transcendantaux, ce qui appartient en fait à la réflexion critique; elle ne considère donc pas l’être réel, mais le concept d’être et les notions qui sont convertibles avec la ratio entis, établissant ainsi la grande confusion moderne entre critique de la connaissance et philosophie première de ce qui est.

Ces confusions sont particulièrement dommageables quand il s’agit de la découverte de la cause finale: la fin découverte par induction, comme cause propre de l’action humaine et comme cause propre de ce qui est en tant qu’il est, disparaît tout simplement de la pensée philosophique; elle est ramenée à une notion (revenant ainsi au platonisme), ou à un but que l'on se donne à partir de sa propre liberté subjective.

Il n'est pas étonnant que ces confusions se manifestent d’une façon particulièrement forte quand il s’agit de la finalité: saint Thomas soulignait déjà que la corruption de ce qui est le meilleur est la pire des corruptions. Ne plus chercher la vraie fin de la personne humaine c'est ne plus être philosophe, puisque la philosophie ne prend son sens que dans la mesure où elle permet à l'homme de découvrir d’une manière vivante, par sa propre intelligence et à partir de son expérience, ce pour quoi il est, vit, pense et aime.

On comprend que si la philosophie réaliste est identifiée au thomisme scolastique, les études de philosophie n’aient plus d’intérêt pour beaucoup, sauf pour des apologètes désireux de maintenir envers et contre tout quelques acquis propres à rassurer! Aussi se tourne-t-on vers les sciences, beaucoup plus fascinantes par leur précision et leur extension, vers la psychologie, qui s’érige en sagesse dans la débâcle actuelle, ou encore vers les pensées "modernes", considérant alors la philosophie comme un questionnement critique adressé au chrétien et au théologien. Mais alors la philosophie n’est plus une sagesse : elle n’est plus une recherche humaine de la vérité aboutissant à une véritable découverte par l’homme du sens profond de sa vie humaine.

(A suivre)

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org



[1]. Somme théologique (ST), I, q. 2 à 26.

[2]. Ibid., I-II, q. 1 à 21.

[3]. Cf. ST, I, q. 1, a. 8, ad 2.

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