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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Obéissance: "Vous avez dit: exécution?"

On affirme souvent que l’obéissance est une vertu d’exécution… Certes ! Mais qu’est-ce que l’exécution ? Le peloton d’exécution ? Certaines manières d’exercer ce qui n’est plus l’autorité mais un pouvoir, font qu’il s’agit parfois de cette forme d'extrêmité pour la personne qui subit cette tyrannie.

Il est capital, pour comprendre cela, de nous rappeler ce qu’est le commandement, dont l’obéissance dépend.

Saint Thomas d’Aquin souligne, en étudiant la vertu d’obéissance, qu’elle a pour objet « un précepte tacite ou exprimé » (Somme théologique, II-II, q. 104, a. 2). De la sorte, « celui qui obéit est mû par le commandement (per imperium) de celui à qui il obéit » (ibid., a. 4), ce qui engage entre eux une relation de justice : « L’obéissant est mû au commandement (ad imperium) de celui qui prescrit, par une certaine nécessité de justice » (ibid., a. 5). À la différence des réalités naturelles qui sont mues selon une nécessité de la nature, déterminées ad unum dans leur mouvement, la relation d’obéissance et d’autorité est une relation humaine : elle engage une coopération entre deux personnes, l’une ayant l’autorité, l’autre lui obéissant, qui s’exerce au sein d’un acte humain, intelligent et volontaire, en vue de la fin pour laquelle elles sont engagées dans cette relation de coopération : le maître et le disciple dans la recherche de la vérité, les parents et les enfants dans l’éducation, etc.

À Dieu seul est due une obéissance radicale et en toutes choses. Aux hommes, l’obéissance est due seulement selon la juste relation d’autorité et de subordination qui les unit, dans tel domaine et sous tel aspect : le soldat obéit à l’officier en tant que celui-ci lui donne un juste commandement dans le combat, en vue de la victoire. C’est en effet sous ce rapport que l’officier a autorité sur lui, mais non pas en ce qui regarde, par exemple, sa vie de famille ou ses convictions religieuses. Il est juste pour le soldat de respecter son chef et de lui obéir, en tant qu’il exerce sur lui une juste autorité, c’est-à-dire dans le domaine qui est le sien. Par le fait même, un inférieur, affirme saint Thomas, « n’est pas tenu d’obéir à son supérieur s’il lui prescrit quelque chose en quoi il ne lui est pas soumis » (ibid., a. 5).

 

Puisque l’acte d’obéissance (et donc la vertu qui en dépend), porte précisément sur l’exécution d’un commandement (imperium), il est évidemment essentiel de se demander ce qu’est l’imperium. Saint Thomas précise qu’il est un acte d’intelligence et non pas de volonté : « Commander (imperare) est essentiellement un acte de la raison : celui qui commande (imperans), en effet, ordonne celui à qui il commande pour qu’il accomplisse quelque chose » (Somme théol., I-II, q. 17, a. 1). Ordonner relève de l’intelligence : c’est mettre un ordre dans l’exécution et déterminer ce qui, hic et nunc, demande d’être accompli. Telle chose est première dans l’exécution : le reste « disparaît » pour ainsi dire : il est relativisé, et l’usage volontaire s’applique à ce qui est déterminé comme premier dans l’exécution, puis à ce qui est second.

Dans ce moment de l’acte humain qu’est l’imperium, la fin (et donc l’intention volontaire qui porte sur celle-ci), est présente en acte comme la lumière à partir de laquelle nous déterminons l’ordre dans l’exécution. Par exemple, pour le soldat, c’est en vue de la victoire dans le combat, toujours poursuivie, qu’ici et maintenant, tel acte est à poser comme premier dans l’exécution.

Le p. M.-D. Philippe précise ainsi que :

« ce qui spécifie l’imperium, c’est de se donner un ordre à soi-même : “Fais ceci”. L’imperium ne porte donc pas sur le bien, mais sur l’exécution actuelle : “Fais ceci maintenant”. Il est dans l’instant présent. L’imperium relève donc proprement de l’intelligence. Il présuppose la volonté mais il est un acte d’intelligence. L’exécution, l’ordre, l’imperium, impliquent une adhésion volontaire, un amour : les hommes de commandement aiment car, sans amour, il y a du laisser-aller et ce n’est plus efficace. Mais la spécificité de l’acte de commandement relève de l’intelligence. L’autorité repose donc sur l’intelligence : il faut être intelligent pour arriver à commander dans l’ordre de l’exécution. Ordonner l’exécution, c’est voir ce que l’on doit faire en premier, en second, en troisième lieu. La volonté aimante est présupposée mais un nouvel acte d’intelligence pratique est nécessaire. L’imperium est immédiatement pratique : cela demande de se réaliser maintenant. Il n’y a rien de spéculatif dans le commandement comme tel, c’est ce qui réclame l’application immédiate » (Retour à la source, t. I, p. 219).

Dans l’acte humain, l’imperium unit donc la lumière actuelle de la fin et notre orientation volontaire vers elle dans l’intention, la connaissance aussi précise que possible de nos capacités actuelles d’agir, et les circonstances dans lesquelles nous agissons ici et maintenant.

Quand il s’exerce sur autrui, l’imperium ne peut se déterminer sans que l’intention profonde de la personne sur qui s’exerce l’autorité soit respectée, ni sans que nous la connaissions dans ses capacités, ni sans que nous nous demandions si, dans les circonstances de temps et de lieu, c’est bien cela qui est à faire. Cela réclame une juste coopération et un exercice éminent de la prudence… Il ne suffit pas de commander pour commander, ni pour être obéi!

Cela nous semble capital, pour ne pas affirmer à tort et à travers que l’autorité consiste dans le pouvoir de commander et que l’obéissance consiste simplement à exécuter la volonté du supérieur… Toutes les tyrannies du pouvoir viennent de ce que l’on oublie que Dieu seul attire à lui la personne humaine tout entière : lui seul a donc autorité plénière sur elle ; l’exercice de l’autorité, même instrumentale, par un homme, exige l’intelligence pratique et la prudence : elle s’exerce en vue de la fin qui, seule, agit de l'intérieur sur la volonté de quelqu'un en l'attirant.

Quant aux formes d’illuminisme dans l’obéissance, elles viennent de ce que l’on ne cherche pas assez la vérité qui rend libre : une âme d’esclave est toujours satisfaite de rencontrer le maître qui la mate. Elle suit son maître ; mais son horizon demeure celui du chien docile.

Il est facile de voir combien, une fois encore, la disparition de la cause finale, considérée comme métaphorique, et le primat de la cause efficiente et de la puissance (ce qui mène à la confusion de l’autorité et du pouvoir dès le XIVème siècle avec Duns Scot et Occam), sont lourds de conséquences pour la conception que l’on a de l’obéissance...

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

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