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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Obéissance chrétienne et vie religieuse

Nous pouvons maintenant essayer de préciser de quelle manière le mystère de l’obéissance du Christ à la Croix, dans lequel Marie, la Femme, est entrée, est vécu et gardé d’une façon éminente(1) dans la vie religieuse, au cœur de l’Église. Dans l’Église c’est, de fait, dans la vie religieuse que l’obéissance du Christ à la Croix est gardée et vécue comme un grand secret. La vie religieuse ne peut donc se comprendre qu’à partir de ce jugement de sagesse, donc dans une lumière contemplative. Dès que cette lumière n’est plus présente en acte, on ne saisit plus ce qu’elle est, on la caricature (que ce soit « de l’intérieur » ou « de l’extérieur ») ou même on la persécute, profitant de ce que ceux qui ont fait vœu d’obéissance sont dans une vulnérabilité particulière, pour abuser de situations de pouvoir qui n’ont plus rien à voir avec l’exercice d’une autorité évangélique véritable.

 

Si l’obéissance n’est plus ordonnée à la fin, c’est-à-dire à l’amour du Père, à un plus grand amour, elle devient très vite un exercice formel et est vécue comme un obstacle à la liberté de la personne ; et si ceux qui exercent l’autorité oublient ce mystère qui les dépasse et au service duquel ils se trouvent, s’ils confondent autorité et pouvoir et croient qu’il suffit de commander « de droit divin » pour que la volonté « de Dieu » soit accomplie, ils deviennent les pires des tyrans. Au contraire, si autorité et obéissance permettent à ceux qui exercent l’autorité et à ceux qui obéissent d’accomplir une action commune, elles libèrent parce qu’elle permettent d’atteindre plus immédiatement la finalité : l’accomplissement de la volonté du Père dans l’amour à la suite du Christ. C’est bien cela qui, en terre chrétienne, finalise l’exercice de l’autorité, qui est un service, et de l’obéissance.

 

Selon saint Thomas d’Aquin, c’est le vœu d’obéissance qui caractérise par excellence l’état religieux. Se demandant si l’obéissance appartient aux éléments principaux de la vie religieuse, il répond par l’affirmative et donne cette grande lumière de sagesse : "La perfection de la religion consiste par dessus tout dans l’imitation du Christ. Selon cette parole de l’évangile : Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres, puis viens, suis-moi (Mt 19, 21). Mais c’est l’obéissance que le Christ fait valoir par-dessus tout(2) selon cette parole de l’épître aux Philippiens : Il s’est fait obéissant jusqu’à la mort (2, 8). Il semble donc que l’obéissance appartienne à la perfection de la religion(3)". Cela ne signifie certes pas que l’obéissance soit la finalité ! Elle est un des moyens par lesquels nous entrons dans cette sagesse choisie et voulue par le Christ dans son humanité, pour aimer le Père et le glorifier.

Le théologien peut alors préciser que ce choix du Christ, cette sagesse divine dont il est la source, convient, dans la mesure où la fin divine dépasse l’intelligence et les capacités humaines : "Il faut que ceux qui s’instruisent ou s’exercent pour parvenir à une fin", donc ceux qui sont en devenir, en croissance, sur le chemin, "suivent la direction de quelqu’un, selon le jugement de qui ils s’instruisent ou s’exercent pour parvenir à cette fin, comme un disciple sous [l’autorité] d’un maître(4)". Cela, nous pouvons le comprendre même humainement ; c’est une similitude, évidemment complètement transformée et dépassée par le mystère de Jésus. La vie religieuse n’est pas "plus" que la vie chrétienne, elle ne la finalise pas ! C’est au contraire le mystère du Christ et son amour de Fils bien-aimé du Père qui transforment complètement et finalisent la relation d’autorité et d’obéissance, de disciple et de maître : elle devient alors une relation au cœur de laquelle vient s’inscrire le mystère de l’amour du Fils pour le Père, s’incarnant dans l’obéissance de la Croix. Cela dépasse ceux qui obéissent aussi bien que ceux qui exercent l’autorité !

Parce qu’elle est un état de devenir, de croissance dans la charité, la vie religieuse est en tout cas caractéristique de notre état de pèlerins, en tendance vers la fin qui est la plénitude de l’amour divin et de la lumière. Elle n’est pas une fin : elle est l’état le plus proche de la fin par les moyens qui sont les siens en vue de la plénitude de l’amour ; c’est en ce sens qu’elle a dans l’Église un rôle essentiel et irremplaçable.

 

Saint Thomas précise aussi que le vœu d’obéissance est principal parmi les trois vœux de religion (pauvreté, chasteté, obéissance)(5). Cela pour trois raisons. D’abord parce que, par le vœu d’obéissance, l’homme offre à Dieu quelque chose de plus grand, de plus profond que ses biens extérieurs et son propre corps, à savoir sa volonté elle-même. Ensuite parce que le vœu d’obéissance implique l’exercice des deux autres ; il prend donc tout l’exercice de la vie du religieux. Enfin parce qu’il s’étend proprement à des actes proches de la fin de la vie religieuse. C’est pourquoi saint Thomas précise que c’est ce vœu qui établit proprement dans l’état religieux. Toute la vie religieuse est alors finalisée par l’accomplissement actuel dans l’amour de la volonté du Père sur nous, à la suite de Jésus qui glorifie le Père par l’obéissance, spécialement l’obéissance de la Croix.

C’est donc en premier lieu l’offrande libre et aimante de Jésus à la Croix qui nous donne, dans une lumière de sagesse, la signification profonde de l’obéissance religieuse chrétienne. Aussi est-ce dans cette lumière qu’il faut tout regarder et, surtout, que doivent s’exercer l’autorité et l’obéissance, ainsi que le gouvernement sur les personnes qui se consacrent à Dieu dans l’état religieux.

 

Puisque l’obéissance s’exerce toujours relativement à une autorité, il est capital d’essayer de bien préciser ce que doit être l’exercice de l’autorité pour que celle-ci cherche toujours à être au service du mystère de l’obéissance chrétienne. C’est ce que nous étudierons dans la suite.

 

(A suivre)

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

1. « La profession des conseils évangéliques est intimement liée au mystère du Christ, car elle a pour mission de rendre présente en quelque sorte la forme de vie que le Christ a choisie, en montrant qu’elle est une valeur absolue et eschatologique. (…) La conception d’une Église composée uniquement de ministres sacrés et de laïcs ne correspond donc pas aux intentions de son divin fondateur telles qu’elles apparaissent dans les Évangiles et les autres écrits du Nouveau Testament » (Bx Jean Paul II, Exhortation apostolique Vita consecrata, n° 29). « Dans l’Église, en ce qui concerne sa mission de manifester la sainteté, il faut reconnaître que la vie consacrée se situe objectivement à un niveau d’excellence, car elle reflète la manière même dont le Christ a vécu. C’est pourquoi il y a en elle une manifestation particulièrement riche des biens évangéliques et une mise en œuvre plus complète de la finalité de l’Église, qui est la sanctification de l’humanité » (ibid., n° 32).

2. Sed in Christo maxime commendatur obedientia.

3. ST, II-II, q. 186, a. 5.

4. Ibid.

5. Ibid., a. 8.

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