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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

MISSION ACCOMPLIE

Pour en revenir aux Pharisiens et pour vous expliquer leur situation. Il ne faut pas trop leur en vouloir. On les avait mis au pied du mur. Ou Lui, ou nous. Sa peau ou la nôtre. S’il a raison, c’est nous qui avons tort. Si on Lui laisse dire ainsi ouvertement qu’Il est le Messie, c’est qu’Il l’est. Et s’Il est le Messie, alors nous, qu’est-ce que nous sommes ? qu’est-ce que nous faisons, dans ce paysage ? Il n’y a pas à sortir de là !

C’est pourquoi, possédant cette équité naturelle que j’ai dite, et voulant connaître l’autre côté des choses, je me suis mis à fréquenter les Pharisiens, en qui j’ai trouvé, je dois le dire, des gens parfaitement polis et bien élevés. À la fin j’ai eu gravement à me plaindre d’eux, mais cela ne m’empêchera pas de leur rendre justice. L’intérêt national, l’ordre public, la tradition, le bon sens, l’équité, la modération, étaient de leur côté. On trouve qu’ils ont pris des mesures un peu extrêmes, mais comme Caïphe, qui était grand-prêtre cette année-là, nous le faisait remarquer avec autorité : Il est expédient qu’un homme meure pour le peuple. Il n’y a rien à répondre à ça. (…)

Vous pensez bien que ce petit drame psychologique avait altéré mes relations avec les Onze. J’ai été victime d’actes odieux de la part de ces grossiers. Mais sur l’incident qui a consommé la rupture je tiens à établir la vérité.

Depuis longtemps nous étions en relations avec une riche famille de Béthanie à laquelle appartenait le fameux Lazare, et nous ne nous faisions pas faute de puiser dans leur trésorerie, tout cela en désordre, au jour le jour, sans vue de l’avenir. Je voulais régulariser. Mon idée était d’établir à Béthanie une espèce de base financière, d’organisation administrative sur laquelle nous pourrions nous appuyer. Je comptais spécialement pour cela sur Marie Madeleine. La fortune de Marthe et de Lazare consistait surtout, je m’en étais assuré, en hypothèques et biens fonciers difficiles à liquider. Marie Madeleine au contraire possédait une assez grosse somme en numéraire, bijoux, effets personnels, etc. Et dans un pays pauvre comme la Judée on va loin avec rien qu’un petit peu d’argent comptant. On a des occasions de placement. J’avais tout expliqué à cette personne, malgré le peu de sympathie que m’inspirait son passé d’immoralité. Je croyais que tout était arrangé.

Tout à coup la porte s’ouvre, – nous étions chez Simon le lépreux – et à l’instant j’ai senti mes cheveux se dresser sur ma tête ! Je ne comprenais que trop ce qui allait se passer ! Une de ces scènes théâtrales dont je n’ai jamais pu être le témoin sans me sentir tout le corps crispé par cette espèce de chair de poule qu’inflige une atroce inconvenance ! Figurez-vous que cette dinde avait porté tout cet argent, – cet argent en somme qui n’était plus à elle et qu’elle m’avait promis, – au bazar, en se faisant indignement voler naturellement, pour acheter de la parfumerie ! Il y en avait plein une petite fiole de terre blanche, je la vois encore ! Là dessus elle se met par terre à quatre pattes, trop heureuse de faire l’étalage de ses remarquables cheveux, et, brisant la fiole sur les pieds de l’Invité, elle répand tout notre capital !

C’était le bouquet !

Vous comprenez qu’après cela il n’y avait plus à hésiter. De la maison de Simon je ne fis qu'un saut jusqu’au Sanhédrin et la chose fut réglée en un tournemain. J’ose dire que tout fut arrangé de la manière la plus heureuse avec le minimum de violence et de scandale, la relation officielle en fait foi. J’étais au courant des aîtres et je savais exactement le lieu et l’heure où nous trouverions les amis de notre maître assoupis.

baiser_judas_21.jpgJe me souviendrai toujours de ce moment. Quand on prend congé d’une personnalité distinguée à laquelle on a prodigué pendant trois ans des services aussi loyaux que gratuits, l’émotion est compréhensible. C’est donc dans les sentiments de la sympathie la plus sincère, mais avec en même temps cette satisfaction dans le cœur que procure la conscience du devoir accompli que je déposai sur Ses lèvres, à la manière orientale, un baiser respectueux. Je savais que je rendais à l’État, à la religion, à lui-même, un service éminent, – aux dépens peut-être de mes intérêts et de ma réputation, – en l’empêchant désormais de troubler, – avec les meilleures intentions du monde ! – les esprits faibles, de semer dans la population l’inquiétude, le mécontentement de ce qui existe et le goût de ce qui n’existe pas. Comment s’étonner après cela de cette larme honorable que fait sourdre, au coin de tout œil bien né, le pressentiment, mêlé à l’approbation de notre démon intérieur, de l’incompréhension générale qui va nous envelopper ? J’avais pour me consoler cette forte maxime que l’ami dont je vous parlais tout à l’heure m’avait inculquée : Agis toujours de manière que la formule de ton acte puisse être érigée en maxime universelle. En même temps que j’éprouvais une espèce de soulagement, je sentais que j’avais joué mon rôle, que c’était cela que l’on attendait de moi et pour quoi j’étais né.


Paul Claudel, Mort de Judas

© Editions Gallimard

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