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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Liberté personnelle et destinée

La destinée humaine est une destinée personnelle, mais elle se réalise à travers des luttes: "l'homme vaut ce que vaut un drame intérieur", a écrit Lacordaire...

Les luttes, les combats qu'un homme traverse tout au long de sa vie font partie de la manière dont sa personne s'explicite, se forme, s'oriente vers sa fin. En ce sens, la profondeur des personnes ne se mesure pas à leur origine ni à leur passé: elle se découvre à la manière dont elles ont grandi dans la découverte de leur fin personnelle, par l'amour et la recherche de la vérité.

C'est pourquoi, si l'on "aborde quelqu’un en fonction de tel aspect de son passé que l’on connaît", que ce soit au niveau social, politique, moral ou religieux, "au lieu de le voir, lui, tel qu’il est maintenant, on le voit à travers son passé. Or le passé est passé, il est complètement passé! Le vivant ne s’identifie pas à son passé ; il se meut. Et l’être, c’est ce qui est, ce n’est pas ce qu’il était hier! Hier est fini, c’est du passé" (M.-D. Philippe, Retour à la source, I, p. 85).

C'est en ce sens que les échecs, les luttes, les erreurs de quelqu'un ne peuvent jamais être regardés pour eux-mêmes, et qu'un regard exclusif sur l'origine, l'histoire, le point de départ, peut être extrêmement réducteur. Tout renouveau, d'ailleurs, ne se fait pas d'abord en revenant à l'origine (ne risque-t-on pas d'être changé en statue de sel?), mais en allant de l'avant pour mieux saisir ce qui est vrai, ce qui est bon, ce qui permet de grandir et d'avancer, purifié des scories inévitables du devenir.

Une question s'impose donc: les luttes, la complexité du devenir et de la croissance, déterminent-elles la personne humaine ou ne font-elles que la conditionner? Elles l'ont marquée sur son chemin, mais elles ne peuvent l'absorber entièrement, la déterminer. La personne est autre chose que ces luttes: capable de s'orienter vers sa fin et de la choisir, elle s'explicite avec le temps et devient toujours plus profondément elle-même.

Cette question est l'une de celles que pose l'art de la tragédie: l’homme est-il seulement conditionné dans sa destinée ou est-il déterminé par une Moïra, une fatalité dont il ne peut se défaire? Cette question s'impose, que le conditionnement soit celui de l'origine sociale ou culturelle, celui du passé, celui d'une tradition religieuse, celui d'une institution, celui de l'opinion...

Ce problème est particulièrement net dans l’expérience de la communauté humaine: la personne et la communauté humaine, familiale et politique, sont souvent dans un rapport d’opposition dialectique qui montre comment l’homme est parfois écrasé par ce milieu et cherche à se révolter contre lui, ou au contraire abandonne la lutte, vaincu par la puissance de son conformisme.

Pouvons-nous vraiment être source de nos choix? N’est-ce pas tout le problème de la liberté qui apparaît là, face au poids du conditionnement? Celui-ci va d’ailleurs parfois jusqu’à envahir la dimension religieuse de l’homme: rien n’est pire que le conformisme religieux, où le poids d’une tradition non vécue encombre, jusqu’à tyranniser la personne, ce que montre très bien l'Antigone de Sophocle. Si on fait de la Providence une force aveugle, un conditionnement, on comprend alors que l’on puisse opposer la liberté humaine et la Providence divine comme deux forces antagonistes : l’une aveugle, prédéterminée, universelle et anonyme, l’autre lucide, personnelle, subjective et autonome. En réalité, la Providence divine ne peut être confondue avec la manière dont les hommes prétendent parfois l'accaparer au service de leurs desseins et, souvent, de leur soif de pouvoir. Au cœur de ce problème se trouve donc la question du choix, des choix libres dont la personne humaine est capable.

C'est ici que l'art dramatique évoque d’une façon particulière les rapports de la sagesse et de la prudence. La sagesse saisit la finalité personnelle ultime de la personne. Mais celle-ci est vécue à travers des luttes et un conditionnement communautaire qui réclament la prudence. La finalité n’est pas un destin aveugle, mais une destinée personnelle que chaque homme est libre de choisir. L’homme, dans l’expérience de son conditionnement et de ses limites, donc de la souffrance, est pourtant conduit par quelqu’un qui se sert d’un mal pour un plus grand bien[1]. Le mal est-il pour un plus grand bien, ou est-il quelque chose sur lequel on bute et dont on ne sort pas? Comment un choix personnel se réalise-t-il dans des luttes, à travers un mal qui s’impose, dont on peut se servir pour un plus grand bien? La sagesse saisit que, pour la personne humaine, la finalité se découvre et se vit dans la recherche de la vérité à travers un conditionnement complexe et mouvant. En ce sens, elle assume la prudence. La tragédie explicite bien la rencontre entre les deux.

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org



[1]. « Zeus, quel qu’il soit, s’il lui plaît ce nom, par ce nom je l’invoque. Je ne connais, tout mis en balance, que Zeus pour, ce stérile poids de souci, me l’ôter vraiment (…) Celui qui de bon coeur célèbre la victoire de Zeus aura raison tout à fait. Zeus a guidé vers la raison les hommes, en leur posant pour règle de comprendre par la souffrance » (Eschyle, Agamemnon, vers 160 et sq.).

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