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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Les quatre vivants

Voici qu'un trône était placé dans le ciel, et sur ce trône quelqu'un qui était assis. Et celui qui était assis était semblable d'aspect à une pierre de jaspe et de sardoine. Et tout autour du trône, un arc-en-ciel semblable à un aspect d'émeraude. Et tout autour du trône, vingt-quatre trônes, et sur ces trônes vingt-quatre Vieillards assis, habillés de vêtements blancs, et sur leurs têtes des couronnes d'or. Et du trône sortent des éclairs, et des voix, et des tonnerres. Et, brûlant devant le trône, sept torches de feu qui sont les sept esprits de Dieu. Et devant le trône, comme une mer vitrifiée semblable à du cristal. Et au milieu du trône et autour du trône, quatre Vivants pleins d'yeux par-devant et par-derrière : et le premier Vivant est semblable à un lion, et le deuxième Vivant est semblable à un jeune taureau, et le troisième Vivant a la face comme d'un homme, et le quatrième Vivant est semblable à un aigle qui vole. Et les quatre Vivants ont chacun d'eux six ailes ; et tout autour et au-dedans ils sont pleins d'yeux. Et ils n'ont de repos jour et nuit, ils disent : "Saint, saint, saint le Seigneur Dieu, le Tout-Puissant, Celui-qui-était, et Celui-qui-est, et Celui-qui-vient !" (Ap 4, 3-8).

Dans cette grande vision du Ciel, l'Apocalypse nous montre le rôle unique et central des quatre vivants. Que représentent-ils?

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Chez les Pères de l’Eglise, les interprétations diffèrent. Saint Irénée, au second siècle, écrit ce commentaire:

«“Le premier de ces vivants, est-il dit, est semblable à un lion”, ce qui caractérise la puissance, la prééminence et la royauté du Fils de Dieu ; “le second est semblable à un jeune taureau”, ce qui manifeste sa fonction de sacrificateur et de prêtre ; “le troisième a un visage pareil à celui d’un homme”, ce qui évoque clairement sa venue humaine ; “le quatrième est semblable à un aigle qui vole”, ce qui indique le don de l’Esprit volant sur l’Eglise. Les Évangiles seront donc eux aussi en accord avec ces vivants sur lesquels siège le Christ Jésus. Ainsi l’Évangile selon Jean raconte sa génération prééminente, puissante et glorieuse, qu’il tient du Père, en disant : “Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu” et : “Toutes choses ont été faites par son entremise, et sans lui rien n’a été fait”. C’est pourquoi aussi cet Évangile est rempli de toute espèce de hardiesse : tel est en effet son aspect. L’Évangile selon Luc, étant de caractère sacerdotal, commence par le prêtre Zacharie offrant à Dieu le sacrifice de l’encens, car déjà était préparé le veau gras qui serait immolé pour le recouvrement du fils cadet. Quant à Matthieu, il raconte sa génération humaine, en disant : “Livre de la génération de Jésus Christ, fils de David, fils d’Abraham”, et encore : “La génération de Jésus Christ arriva ainsi”. Cet Évangile est donc bien à forme humaine, et c’est pourquoi, tout au long de celui-ci, le Seigneur demeure un homme d’humilité et de douceur. Marc enfin commence par l’esprit prophétique survenant d’en haut sur les hommes en disant : “Commencement de l’Évangile, selon qu’il est écrit dans le prophète Isaïe”. Il montre ainsi une image ailée de l’Évangile, et c’est pourquoi il annonce son message en raccourci et par touches rapides, car tel est le caractère prophétique. Les mêmes traits se retrouvent aussi dans le Verbe de Dieu lui-même : aux patriarches qui existèrent avant Moïse il parlait selon sa divinité et sa gloire ; aux hommes qui vécurent sous la Loi il assignait une fonction sacerdotale et ministérielle ; ensuite, pour nous, il se fit homme ; enfin, il envoya le don de l’Esprit céleste sur toute la terre, nous abritant ainsi sous ses propres ailes. En somme, telle se présente l’activité du Fils de Dieu, telle aussi la forme des vivants, et telle la forme de ces vivants, tel aussi le caractère de l’Évangile : quadruple forme des vivants, quadruple forme de l’Évangile, quadruple forme de l’activité du Seigneur » (Adv. Haer. III, 11, 7-9).

De ce texte de saint Irénée, retenons deux choses : 1°/ Les quatre vivants regardent d’abord le Christ et en second lieu seulement les évangélistes, ce qu’on a beaucoup oublié par la suite. 2°/ L’interprétation de saint Irénée elle-même concernant les évangélistes n’est pas celle que l’on trouve par la suite dans la tradition iconographique. Celle-ci, qui associe l’homme à Matthieu, le bœuf à Luc, le lion à Marc et l’aigle à Jean, semble remonter à saint Grégoire le Grand (Homélies sur Ezéchiel, iv, 1), donc au VIIe siècle. La tradition semble se fixer à l’époque mérovingienne (Codex rossanensis, Codex Amiatimus) dans les canons illustrés des premiers grands évangéliaires enluminés conservés, et se consolider à l’époque carolingienne (Bible de Moutier-Grandval), selon la disposition suivante, reprise par toute la tradition romane des grands portails :

 

1/ Matthieu : l’homme

4/ Jean : l’aigle

2/ Marc : le lion (ailé)

3/ Luc : le bœuf (ailé)

 

Selon Dom Stercckx, o.s.b., ce jumelage semble « parfaitement arbitraire », et n’avoir son sens « qu’en iconographie » (Symboles, Zodiaque, p. 430). L’interprétation théologique reste parfaitement libre de cette tradition qui semble fixée par une sorte de répétition : on ne connaît plus très bien la signification profonde des choses.

Les quatre vivants

Deux points semblent importants :

- les quatre vivants regardent d’abord le mystère du Christ, vrai Dieu et vrai homme, car l’Apocalypse précise qu’ils sont « au milieu du trône » (la divinité, Dieu lui-même), et « autour du trône » (la Création, les hommes). De plus, le théologien interprète d’abord l’Écriture à partir de l’Écriture elle-même. Or il est dit du Christ qu’il est « le lion de la tribu de Juda » (Ap 5,5), « l’Agneau comme égorgé » (Ap 5, 6), c’est-à-dire la victime parfaite, ce que symbolise aussi le jeune taureau, « le Fils de l’homme », selon l’expression si belle du livre de Daniel que Jésus lui-même utilise à plusieurs reprises à son propre sujet. Quant à l’aigle, si le symbole n’est pas utilisé pour désigner le Christ, on le trouve dans l’Ancien Testament à propos de Dieu lui-même : « Je vous ai portés comme sur les ailes d’un aigle » (Deut 32), et on le retrouve dans l’Apocalypse, à propos de la Femme qui s’enfuit au désert grâce aux ailes de l’aigle, qui signifient l’adoration et la contemplation, le regard vers Dieu amour et lumière.

- De plus, il faut bien comprendre que les évangélistes ne sont pas des historiens ni des exégètes, mais des témoins du mystère du Christ. Le témoin vit d’un mystère et l’annonce. Chaque Évangile nous présente en quelque sorte une facette du mystère du Christ, les choses n’étant pas à fixer et à figer d’une façon définitive. Or ce qui est frappant, c’est la fine pointe du regard de chacun des évangélistes sur le Christ : saint Matthieu a toujours le souci de montrer que Jésus accomplit les prophéties de l’Ancien Testament et manifeste combien il est enraciné dans le peuple d’Israël (il est de la tribu de Juda) ; saint Marc montre la spontanéité de Jésus, et insiste sur son offrande victimale libre et volontaire (le jeune taureau) ; saint Luc nous donne les Évangiles de l’enfance et insiste sur la miséricorde du Christ (il a le visage de l’homme, il est Fils de Marie) ; saint Jean montre avant tout la divinité du Christ, le Verbe de Dieu, celui qui contemple le Père (l’aigle en plein vol).

Ce texte de l'Apocalypse nous donne en fait les quatre facettes du regard de Jean, théologien, sur le mystère du Christ. Il devrait être une grande lumière pour toute christologie.

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

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