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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Le mythe: art ou philosophie?

Platon et Aristote: deux points de vue différents...

Selon Aristote, « l’amour des mythes est, en quelque manière, amour de la sagesse, car le mythe est un assemblage de merveilleux » (Métaphysique, A, 2, 982 b 18) et suscite donc l’étonnement, l’admiration. Cependant, nous ne trouvons aucun mythe dans les ouvrages philosophiques d’Aristote, alors qu’ils foisonnent dans les Dialogues de Platon. Et en effet, alors que Platon intègre le mythe en philosophie, Aristote considère qu’il appartient à l’art. Pourquoi une telle différence ? Il y a là un aspect intéressant pour comprendre l’enjeu des rapports de la sagesse philosophique et de l’art.

Au point de départ, Platon a été disciple de Socrate ; et dans l’Apologie de Socrate, il fait dire à Socrate sur le point d’être condamné à mort : « Ma supériorité, c’est de n’avoir pas de savoir suffisant sur ce qui se passe chez Hadès et, ainsi, de ne pas me figurer savoir ce que je ne sais pas » (29 b). Face à une mort imminente, Socrate refuse donc de se réfugier dans le mythe pour y trouver une « solution ». Il reste un homme moral et religieux qui vénère un dieu intérieur (c’est pourquoi il refuse les dieux mythiques de la cité). D’une certaine façon, Socrate a un cœur trop pur pour se « rassurer » par un mythe devant l’inconnu de l’au-delà. L’adoration et sa conscience religieuse lui donnent le sens du caractère souvent trop imaginatif et anthropomorphique de ces mythes.

Par contre, en développant sa propre philosophie, Platon s’est éloigné de Socrate et a intégré le mythe en philosophie, à partir d’un dialogue très précis : le Ménon. C’est ainsi qu’on distingue généralement trois grandes périodes du développement de la pensée de Platon : la période des dialogues « socratiques », où Platon se fait l’écho de l’enseignement reçu de Socrate. Ce sont les dialogues de jeunesse, dans lesquels aucun mythe n’intervient. Le Ménon est une charnière, en ce sens qu’y apparaît pour la première fois le mythe de la réminiscence. A partir de là, chacun des grands dialogues de la maturité de Platon intègre un mythe ; pour lui, le mythe permet d’évoquer ce qu’on ne peut pas dire avec un langage rationnel, et exprime un désir, une nostalgie du cœur de l’homme : nostalgie d’un salut après la mort, nostalgie d’une origine perdue, nostalgie d’un savoir parfait, nostalgie de comprendre l’origine de l’amour et de la souffrance, etc. Platon, à travers les mythes qui sont au cœur de ses grands dialogues, apparaît bien comme le philosophe-artiste des nostalgies du cœur de l’homme. Platon n’est-il pas un artiste qui philosophe en donnant comme contenu à sa philosophie les nostalgies qui habitent le cœur de l’homme, et en assumant par là tout le discours des traditions religieuses ? Enfin, la dernière grande période du développement de la pensée de Platon est une période critique, après l’échec sicilien de la mise en œuvre de la Cité idéale.

Pourquoi Platon considère-t-il que le mythe doive être intégré en philosophie ? Certes, dans sa richesse et dans son développement, la pensée de Platon apparaît bien comme la première grande synthèse philosophique. Mais ce qui fait l’unité de cette philosophie platonicienne, c’est la dialectique des formes. Pour Platon, la philosophie se caractérise donc par une méthode de connaissance une, la dialectique des Idées (République, VI, 509 d). Cette méthode dialectique, étant confrontée à des questions qu’elle ne peut expliquer complètement, est dépassée par une autre connaissance : le mythe. On peut donc se demander si ce n’est pas parce que Platon considère que la philosophie se définit par une méthode qu’il est conduit à y intégrer le discours mythique. Celui-ci permet de répondre à des questions devant lesquelles la dialectique reste impuissante.

Aristote, quant à lui, considère que le mythe éveille la recherche de la sagesse, mais n’est pas proprement philosophique. N’acceptant pas la théorie platonicienne des Idées, Aristote ne voit pas la philosophie d’abord comme une méthode. Elle est une recherche de la vérité qui repose sur l’expérience humaine et son unité se prend de la réalité existante. Toute science étant relative à son objet, il y a nécessairement diverses parties de la philosophie qui se structurent par des principes propres ; mais toutes les parties de la philosophie considèrent ce qui est, l’homme existant. C’est à partir de ce qui est que le philosophe peut ultimement s’élever à la sagesse : celle-ci n’est pas une nostalgie, un idéal inaccessible, mais la connaissance contemplative d’une Réalité existante, d’un Etre premier, Substance séparée et Acte pur, premier intelligible et premier aimable, Celui que les traditions religieuses appellent Dieu.

Platon n’avait pas affirmé que le Bien en soi est Dieu, mais le comparait au soleil (République, VI, 508 b). Ne reconnaissait-il pas par là que sa connaissance de Dieu restait métaphorique, symbolique ? Pour Aristote, le philosophe affirme l’existence d’un Etre premier, Substance séparée, Acte pur, dont la vie éternelle est un acte de contemplation, pensée de la pensée… Aristote distingue donc la philosophie et l’art. Pour lui, la philosophie repose sur l’expérience de ce qui est et s’élève à partir de là jusqu’à la sagesse, alors que l’art regarde les mythes et assume les nostalgies de l’homme. Sans opposer l’art et la philosophie, Aristote les distingue : l’art n’est pas la philosophie mais peut être déjà en quelque sorte une première étape vers la sagesse. En effet, il éveille l’amour de la sagesse.

Cette distinction nous semble importante : faire de l’art une philosophie, n’est-ce pas mépriser l’artiste ? Et faire du philosophe un artiste, n’est-ce pas réduire la sagesse à une connaissance symbolique ? Certes, tous deux se rejoignent en ce que l’un et l’autre cherchent un absolu : l’artiste avec son langage propre, le philosophe dans ce réalisme du jugement sur ce qui est, pour essayer de préciser qu’il existe une Réalité première qui donne à la vie et à la recherche de l’homme un sens nouveau. Le point de contact entre l’art et la philosophie se situe donc au niveau de la sagesse. La philosophie comme sagesse peut situer la place essentielle de l’art dans la quête de l’homme et montrer toute la dignité humaine de l’artiste, mais le philosophe doit respecter l’artiste jusqu’au bout, sans en faire un philosophe « à moitié ». L’art est une qualité de l’intelligence qui n’est pas la sagesse philosophique : l’artiste se développe dans son intelligence d’une manière distincte du philosophe. Mais tous deux sont des hommes, habités par la quête du sens de leur vie.

Il y a donc un point de rencontre entre la philosophie réaliste et l’art, en ce que la sagesse éclaire la signification profonde des nostalgies de l’homme dont l’artiste est le héraut et qu’il détermine par la qualité. Et sous un autre point de vue, pour saisir tout le réalisme de la sagesse philosophique, ne faut-il pas découvrir l’ampleur de cet appel du cœur de l’homme que l’artiste proclame ? Sinon, on risque de réduire la sagesse philosophique à quelque chose d’un peu abstrait, ce que font toutes les scolastiques et les systèmes. Les appels du cœur de l’homme montrent combien la sagesse philosophique concerne notre vie : la sagesse n’est pas un système, mais une connaissance contemplative vivante, qui cherche la source. Or l’artiste, dans ce qu’il a de plus profond, est un chercheur. Il ne peut se satisfaire de ce qu’il porte en lui, mais il est assoiffé de découvertes. Il porte par là dans son cœur « l’appel du large ».

Nous voyons ici qu’une philosophie réaliste est capitale pour respecter jusqu’au bout le développement proprement humain de l’art. Une philosophie platonicienne ne peut pas respecter l’artiste jusqu’au bout : ou elle le rejette avec mépris comme un « faiseur de simulacres », ou elle l’absorbe dans sa propre démarche par le mythe, ce qui ne le respecte pas pleinement. En revanche, une philosophie réaliste respecte la réalité telle qu’elle est : elle ne prétend pas l’absorber dans un totalitarisme de la pensée philosophique. C’est en ce sens qu’une sagesse philosophique réaliste n’est jamais un système. Elle considère tout dans la lumière de la Cause ultime, en respectant le caractère propre de chaque niveau de connaissance et de chaque réalité. Elle respectera donc l’autonomie de la science, de l’histoire, de l’art, en situant ce que chacune de ces connaissances a de propre. Et parmi toutes les connaissances, la plus proche de la sagesse est l’art.

M.-D. Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org 
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