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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Le lavement des pieds

Il est important de comprendre combien la découverte de la fin comme cause est essentielle pour aborder la distinction de la prudence et de la sagesse ; cela seul permet au mystère de l’obéissance chrétienne de ne pas se séparer de sa source : l’obéissance du Christ à la Croix, l’accomplissement dans l’amour de la volonté du Père.

Nous y avons déjà fait allusion : sans une découverte très profonde de la finalité, l’obéissance est vite blessée par des caricatures de l’autorité et devient vite elle-même une parodie de l’obéissance chrétienne. Alors la vie religieuse chrétienne, comme vocation spécifique dans l’Église et comme réponse d’amour au Père à la suite de Jésus crucifié et de Marie dans son mystère de compassion, ne peut plus être vécue dans la vérité ni être comprise de l’intérieur. Essayons de remarquer l’une ou l’autre de ces caricatures ; cela devrait nous aider à mieux comprendre ce que l’exercice de l’autorité et l’obéissance qui en dépend, doivent être vraiment.

Cause exemplaire et cause finale : le lavement des pieds

La première caricature consiste, dans l’exercice de l’autorité, à rester ou à retomber au niveau de la cause exemplaire ; pensons aux Stoïciens qui, parlant du sage, affirment : Natus est ut exemplar, il est né pour être un exemple ! Ce n’est pas ce que Jésus affirme devant Pilate : « Moi, c’est pour cela que je suis né, et c’est pour cela que je suis venu dans le monde : pour rendre témoignage à la vérité ; quiconque est de la vérité écoute ma voix » (Jn 18, 37). Le témoignage de la vérité est de l’ordre de l’amour et de la cause finale. Celui qui reçoit un tel témoignage demeure entièrement libre de suivre celui qui le rend : c’est par la seule force de la vérité qu’il peut se laisser convaincre, toucher, attirer.

Par contre, celui qui exerce l’autorité selon la cause exemplaire se fait mesure. Il détermine et commande relativement à l’idée qu’il a de ce qui est à faire. Alors il peut garder son rang de premier et transforme vite son autorité en un pouvoir univoque et tyrannique. Nous en aurions une illustration très claire dans la conception platonicienne du gouvernement. Pour Platon, en effet, le gouvernant est bien celui qui modèle les autres sur ce qu’il est lui-même, selon la conception qu’il a du Bien-en-soi. En revanche, si celui qui gouverne regarde la cause finale et gouverne dans cette lumière, il relativise son rang de premier et ne peut plus être qu’au service de la fin et des personnes. Il est tout relatif à la fin qui seule s’impose pour chacun d’une façon éminemment personnelle.

Il nous semble que c’est bien cela que le Christ nous montre et nous invite à vivre dans le lavement des pieds (cf. Jn 13). Au cœur de la Pâque ancienne, avant d’instituer la Pâque nouvelle (l’Alliance dans son corps livré et dans son sang versé), Jésus a cette ultime initiative d’amour et de miséricorde : accomplir, pour chacun de ses Apôtres, le geste de l’esclave, du serviteur par excellence. Remarquons qu’il s’agit d’un geste ; et c’est un geste personnel du Christ pour chacun de ses Apôtres, ordonné à une rencontre intime du Christ avec chacun. Le geste a toujours cette dimension individuelle et personnelle, qui se comprend de l’intérieur même de la rencontre personnelle.

Mais d’autre part, Jésus donne à ce geste une dimension universelle qu’il explicite par la parole. La parole s’adresse d’abord à l’intelligence ! N’a-t-elle pas une dimension plus immédiatement universelle que le geste ? En parlant à ses disciples, Jésus explicite le sens profond de ce geste d’amour qu’il vient d’accomplir de sa propre autorité, de sa propre initiative : « Comprenez-vous ce que je vous ai fait ? Vous m’appelez : Maître et Seigneur, et vous dites bien ; je le suis en effet. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres. Car c’est un exemple que je vous ai donné, pour que, comme moi je vous ai fait, vous fassiez vous aussi. En vérité, en vérité je vous le dis : l’esclave n’est pas plus grand que son seigneur, ni l’envoyé plus grand que celui qui l’a envoyé. Sachant cela, heureux êtes-vous si vous le faites ! » (Jn 13, 12-17). Dans ce geste, le Christ n’abdique pas son autorité ; il est le Maître et le Seigneur. Mais il enveloppe l’exercice de cette autorité d’un geste de miséricorde et de charité fraternelle. Celui qui est le Maître, en se faisant le serviteur, rappelle que son autorité est ordonnée à l’amour et n’est pas l’exercice d’un pouvoir efficient. Telle est bien l’autorité du Bon Pasteur qui se fait l’Agneau, qui donne sa vie pour ses brebis. Et c’est cela que Jésus nous invite à regarder comme « cause exemplaire » ! « C’est un exemple que je vous ai donné ». C’est en se faisant tout relatif à la fin et aux personnes dans l’amour fraternel que le Christ nous donne l’exemple de l’exercice de l’autorité. Elle n’a plus rien d’exemplaire, elle s’efface, sans abdiquer, devant le bien, devant la fin, dans l’amour.

On comprend alors comment, sans la sagesse et le désir actuel de la contemplation, l’obéissance devient très vite une pure obéissance d’exécution. Tous exécutent servilement les désirs du supérieur pour se conformer à la vision qu’il a des choses… Ils ont une âme d’esclave et confondent le caractère moutonnier et la docilité aimante à l’égard de Dieu seul. Ce n’est plus la fin qui est vraiment cherchée.

Alors que le bien réel est source de toute libération et de toute vision analogique, il est ici confondu avec le vouloir du supérieur. L’autorité se corrompt en un pouvoir tyrannique et contraignant. Elle n’est plus un service des personnes et de la communauté dans la recherche de la vérité, c’est-à-dire l’accomplissement de la volonté du Père.

(A suivre)

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

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