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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Le jugement selon saint Thomas d'Aquin, VII

Le juge dubitatif

Il ne suffit pas de montrer qu’un jugement téméraire est inique. Il faut encore expliciter que les choses douteuses (qu’un juge soupçonneux utilise pour conclure qu'un accusé est coupable) doivent toujours être interprétées en meilleure part. Présomption d’innocence, bénéfice du doute profitant à l’accusé, voilà de grandes affirmations du droit que saint Thomas considère du point de vue de son analyse théologique de la vertu de justice et du jugement. Il s’agit ici de la difficulté propre à la connaissance de la vérité dans l’ordre des actes et de la vie pratique.

Nous aurions souvent tendance à affirmer, d’autant plus que nous, modernes, sommes influencés par le pessimisme kantien, que tous les hommes sont injustes, mauvais et menteurs. Le Psaume ne l’affirme-t-il pas : « Tout homme est menteur[1] » ? Quant à l’Ecclésiaste, ne fait-il pas preuve d’un pessimisme radical[2] ? A cause de cela, lorsque nous sommes confrontés à la difficulté de parvenir à la vérité dans l’ordre pratique, nous avons tendance à interpréter ce qui est douteux d’une façon négative : ne vaut-il mieux pas juger ainsi pour ne pas nous tromper ? Certes, nous condescendons cependant à faire preuve d’indulgence, de « bonté » dans nos décisions, même parfois en gardant une opinion négative sur autrui ! Nous pouvons en arriver alors jusqu’à une sorte de dichotomie entre un jugement intérieur faussé, dans lequel la négation domine, et une décision extérieure « indulgente » que nous parons du nom de miséricorde. En réalité, il ne s’agit pas de la miséricorde, qui relève d’un excès d’amour envers celui qui est misérable. Le poison du primat de la négation qui affecte notre intelligence nous conduit alors à n’accepter la « miséricorde » que lorsque nous la maîtrisons, comme une certaine modération extérieure de la rigueur de la justice… En interprétant ce qui est douteux dans le sens du pire, nous manquons donc à la fois à la vérité, à la justice, en regardant les actes et les personnes à travers ce prisme, et à la miséricorde, que nous ramenons à une faiblesse consentie par « bonté » ou que nous considérons même comme une injustice.

Saint Thomas est loin de ces perspectives étriquées. Avec une très grande force, il souligne dans cet article qu’interpréter les actes de quelqu’un en meilleure part relève strictement de la justice et du respect envers les personnes. La miséricorde ne sera donc pas un abandon de la justice, ou un dépassement que nous voudrions encore mesurable, mais un regard d’un tout autre ordre, qui relève avant tout du mystère de la charité et de la sagesse de Dieu.

 

Comprenons bien comment saint Thomas développe cette recherche. La première objection repose sur deux paroles de l’Ecriture. L’une affirme que « le nombre des sots est infini[3] », l’autre que « l’intelligence de l’homme est orientée vers le mal depuis sa jeunesse[4] », paroles qui peuvent nous conduire à un pessimisme radical et à toujours interpréter ce qui est douteux dans le sens du mal, plus que dans le sens du bien. Cela n’est-il pas plus prudent ? N’a-t-on pas alors moins de risque de se tromper ou d’être trompé ? Cela, d’autant plus que, dans l’ordre pratique, ce qui se produit la plupart du temps est une lumière pour notre agir…

Si nous ne sommes pas marqués par ce pessimisme, ne vaut-il pas mieux cependant, sous prétexte de prudence, rester neutres et ne pas nous déterminer ? C’est ce que semble affirmer saint Augustin : « Vit avec piété et justice celui qui estime les choses avec intégrité », n’inclinant d’aucun des deux côtés. C’est l’incorruptibilité de celui qui ne tranche jamais et ne s’engage pas ; il veut rester neutre dans le doute. Souvent par scrupule et manque de discernement, d’intelligence, parfois pour rester propre et ne pas nuire à sa réputation, parfois par peur. De fait, celui qui interprète ce qui est douteux dans le sens le meilleur incline vers un aspect. Il prend nécessairement position et prend le risque de se tromper.

Enfin, « l’homme doit aimer le prochain comme soi-même ». Mais envers soi-même, ne doit-on pas interpréter ce qui est douteux dans le sens du pire ? Ne doit-on pas se défier de soi-même ? C’est ce que semble affirmer Job (9, 18) : « Je craignais toutes mes œuvres ». Ne sommes-nous pas toujours marqués par l’orgueil, même dans les œuvres les plus profondes ? De même, ne devons-nous pas avoir cette même « lucidité » envers les autres et les considérer d’emblée comme foncièrement orgueilleux, menteurs, trompeurs ? C’est l’attitude de celui qui, par scrupule et souci excessif d’une pureté parfaite, relativise et même nie le bien qu’il accomplit et celui que les autres réalisent, sous prétexte de tel ou tel détail, ou même de tel acte mauvais. Ce que nous faisons est inévitablement entaché de mal tant que nous sommes sur la terre. Nous sommes alors parfois confrontés ici au pharisaïsme de ceux qui filtrent le moucheron et engloutissent le chameau[5] ; il conduit à détruire de grandes choses en raison de telle ou telle imperfection, pourtant relative comme tout mal. Le Christ nous avertit pourtant de ne pas arracher l’ivraie avant le temps de la moisson, de peur que nous n’enlevions en même temps le bon grain[6]. Vouloir le faire est une grande erreur pratique, celle des « incorruptibles » qui cherchent dans l’ordre pratique une perfection et une nécessité qui n’existe que dans l’ordre théorétique.

 

Cependant, saint Paul affirme dans l’épître aux Romains (14, 3), à propos du jeûne et de l’abstinence : « Que celui qui ne mange pas ne juge pas celui qui mange », verset à propos duquel la Glose affirme : « Les choses douteuses doivent être interprétées en meilleure part ».

 

Saint Thomas explicite ensuite sa propre pensée en reprenant ce qu’il a affirmé à l’article précédent :

Du fait que quelqu’un a une mauvaise opinion d’un autre sans cause suffisante, il lui fait injure et le méprise. Or, nul ne doit mépriser autrui ou lui porter un quelconque tort sans une cause qui l’y oblige. Et c’est pourquoi, là où n’apparaissent pas des indices manifestes de la malice de quelqu’un, nous lui devons de le tenir comme bon, interprétant en meilleure part ce qui est un doute.

Nous voyons là la noblesse d’âme et la netteté de saint Thomas dans ses rapports avec autrui, cherchant à le respecter jusqu’au bout malgré les apparences, et le tenant dans la meilleure estime. Cela relève de la justice et d’une justice transformée par la charité.

 

A la première objection, saint Thomas répond : « Il peut arriver que celui qui interprète en meilleure part se trompe plus fréquemment. Mais il est mieux que quelqu’un se trompe souvent en ayant une bonne opinion d’un homme mauvais, que de se tromper plus rarement en ayant une mauvaise opinion d’un homme bon, car par là on porte injure à quelqu’un, non dans le premier cas ». Comme cette sagesse de vie humaine et chrétienne est profonde, faisant preuve d’une confiance et d’une magnanimité étonnantes envers les personnes… Elle est peu présente aujourd’hui ! Ne portons-nous pas le terrible fardeau idéologique du primat de la négation ? Mais alors la communauté humaine et chrétienne ne marche plus dans l’espérance ; elle est repliée sur elle-même et risque de se retrouver enlisée dans le désespoir.

A l’objection qui prônait une neutralité insipide, saint Thomas répond en opérant une distinction entre les choses (res) et les hommes (homines), distinction fondamentale en droit romain[7], dont les sources philosophiques remontent jusqu’aux Grecs.

En ce qui concerne les choses (res), le jugement dont nous les jugeons « n’est pas attentif au bien ou au mal du point de vue de la réalité elle-même dont nous jugeons ». En effet, ces réalités ne sont pas affectées par la manière dont nous les jugeons. Dans ce domaine, nous sommes attentifs seulement « au bien de celui qui juge », c’est-à-dire à ce qu’il juge d’une façon vraie, « ou au mal, s’il juge d’une manière faussée ». En effet, la vérité est le bien et la qualité de l’intelligence, comme le souligne Aristote [8]. Chacun doit donc « s’efforcer de juger les choses telles qu’elles sont ».

Mais il en va tout autrement pour les hommes :

Dans le jugement par lequel nous jugeons des hommes, on est attentif principalement au bien et au mal chez celui que l’on juge, qui est tenu pour honorable si on le juge bon, et pour méprisable si on le juge mauvais. Et c’est pourquoi, dans un tel jugement, nous devons plutôt tendre à juger qu’un homme est bon, à moins qu’une raison manifeste n’apparaisse en sens contraire.

Nous sommes, de fait, loin de ce regard sur les personnes quand nous prétendons les juger comme des « choses », alors qu’une personne ne peut jamais être regardée sans que l’on respecte et cherche à saisir les intentions profondes qui président à ses actions. Cela n’a rien de « subjectif », car l’intention humaine tend vers un bien réel, que notre intelligence discerne comme une fin. Certes, quelqu’un peut ici se tromper. Il peut même, en ayant une intention droite et profondément humaine, manquer de prudence dans le choix des moyens ou l’exécution concrète de ses actes. Mais son intention n’en est pas alors pour autant pervertie.

Ce sur quoi nous voulons principalement insister, c’est sur le réalisme de l’intention volontaire personnelle dans la perspective d’Aristote[9] et de saint Thomas[10] ; il nous semble en effet que c’est ce qui est le plus oublié et rejeté aujourd’hui, en raison de l’influence, souvent sournoise, du primat de la subjectivité qui règne dans la pensée moderne, en particulier chez Descartes et chez Kant. A cause de cela, on prétend alors que l’intention volontaire est purement subjective… Cette position est ancienne, elle remonte jusqu’à Duns Scot pour qui la fin n’est que métaphoriquement cause[11]. Dire qu’on agit en vue d’une fin, c’est alors se donner subjectivement un but, et tout agencer d’une façon volontariste en fonction de ce but à construire… En réalité, si la fin, qui est un bien réel capable d’attirer et d’ordonner à elle la volonté de celui qui agit, est vraiment la cause de l’agir, elle ordonne l’intention, commande la délibération et le conseil, réclame la détermination du choix et éclaire d’une façon très réaliste toute l’exécution et l’usage des moyens. Juger d’un acte extérieur en dehors de cette véritable intention, c’est donc le juger d’une façon matérielle et réductrice, nécessairement fausse et injuste.

Ajoutons encore ceci avec saint Thomas :

Pour l’homme qui juge, ce n’est pas un mal de son intelligence que de porter un jugement faux lorsqu’il juge favorablement un autre homme (de même qu’il n’appartient pas à la perfection de son intelligence en soi de connaître la vérité de tous les faits singuliers contingents) ; cela relève plutôt de son bon cœur (bonum affectum).

Une telle affirmation est encore déroutante pour une mentalité hyper-critique, mais si profondément juste : la connaissance de tous les faits accidentels contingents, le fait de vouloir connaître en détail, d’une façon positiviste, l’exactitude de tous les faits, n’est pas une perfection de l’intelligence ; en effet, leur vérité dépend de leur cause, qui est l’intention volontaire de la personne. Et si, parce qu’il ne connaît pas tout, le juge se trompe, en jugeant favorablement un homme qui a commis une faute, cela ne blesse pas sa connaissance mais révèle plutôt sa bonté qui le pousse à juger de préférence un homme comme bon plutôt que de le déprécier.

Enfin, la réponse à la troisième objection est la suivante : « Interpréter quelque chose en bonne ou en mauvaise part se produit de deux façons. L’une, par une supposition quelconque ; ainsi, lorsque nous devons apporter un remède à des maux, qu’il s’agisse des nôtres ou de ceux d’autrui, il est utile, pour appliquer le remède d’une façon plus sûre, de supposer ce qui est le pire, parce qu’un remède qui est efficace contre un plus grand mal l’est d’autant plus contre un moindre mal ». Cette remarque de saint Thomas est, nous semble-t-il, à comprendre du point de vue de la connaissance artistique. L’exemple choisi est significatif : pour soigner, il faut voir jusqu’où va le mal. En allant plus loin, du point de vue de la supposition, c’est-à-dire dans l’ordre du possible, on finit par saisir jusqu’où, à quel endroit ou à quel moment les choses sont déviées ou se dégradent. Il s’agit ici d’une manière de procéder propre à la connaissance artistique. Lorsque l’artiste doit reprendre quelque chose qui s’est dégradé, il ne peut se contenter d’un « replâtrage »… Ne doit-il pas chercher jusqu’où la corruption de la matière s’est installée pour, à partir d’un terrain sain, reprendre ce qui a dû être retranché ? Comprenons bien ici qu’il ne s’agit pas du tout du jugement moral, mais de la connaissance et de la manière de procéder propres à l’activité artistique. Cela nous éclaire pour comprendre que, souvent, lorsqu’on procède, dans le jugement moral que l’on porte sur l’agir de quelqu’un, en interprétant les « signes » dans le sens du pire, il s’agit d’une corruption de l’agir moral par l’activité artistique. Alors on ne regarde plus la personne et on la traite comme une œuvre d’art que l’on prétend corriger à son gré, en fonction de l’idée que l’on a de ce qu’elle devrait être. Ici, on la juge en fonction de l’idée que l’on a de ce que devraient être son agir ou même ses intentions… N’y a-t-il pas là une terrible forme de tyrannie, celle qui confond l’autorité morale et le jugement artistique ? Certes, quand il s’agit d’éduquer, un certain art est nécessaire ; mais pour éduquer une personne, cette dimension artistique ne peut jamais être première ni ultime. A fortiori, quand il ne s’agit plus d’éduquer mais de gouverner ou de « juger » des personnes que nous n’avons pas la responsabilité d’éduquer, cette dimension artistique est-elle relativisée… Sinon, nous retrouvons la grande erreur de Platon, qui voit le gouvernement comme l’œuvre d’un artiste façonnant à son gré la Cité idéale sur le modèle de ce qu’il conçoit du Bien-en-soi [12]. Il se comporte alors proprement comme un tyran, justifiant toutes les exactions et les injustices par l’idéal à atteindre !

C’est « d’une autre manière que nous interprétons quelque chose dans le sens du bien ou du mal lorsque nous définissons ou déterminons (definiendo vel determinando) [quelque chose] ». Il ne s’agit plus ici du tâtonnement propre à la connaissance artistique mais de dire ce qui est juste, du jugement au sens strict. « C’est ainsi que, dans le jugement sur les choses, on doit s’efforcer d’interpréter chaque chose telle qu’elle est ; et dans le jugement des personnes, d’interpréter dans le sens le meilleur, comme on l’a dit dans le corps de l’article ». Saint Thomas est donc loin du pessimisme que présentait l’objection ! Interpréter systématiquement dans le sens du pire, on le voit, est le propre de la correction, par mode de supposition. C’est dans la recherche de ce qu’il faut opérer pour soigner et guérir que cette démarche a un sens. Mais cela est toujours relativisé par l’expérience de ce qui est, à laquelle nous devons revenir en fin de compte : là, nous ne sommes plus dans le possible mais devant les choses telles qu’elles sont – ce qu’il s’agit de déterminer –, et les personnes, qu’il faut juger dans le sens du meilleur, car nous cheminons avec elles d’abord grâce à leur bonne volonté et à leur désir personnel du bien, qui ne nous appartiennent pas et que nous ne pouvons pas juger de l’extérieur. C’est ainsi qu’une coopération dans la confiance devient possible.

(A suivre)

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org



[1]. Ps 116 (114-115), 11.

[2]. « Vanité des vanités, disait Qôhelet, vanité des vanités, tout est vanité » (Qo 1, 2). « J’ai vu encore ceci sous le soleil : au siège du droit la méchanceté, et au siège de la justice la méchanceté » (3, 16). « Et j’ai vu, moi, que toute la peine et tout le succès d’une œuvre ne sont que jalousie à l’égard du prochain » (4, 4)…

[3]. Qo 1, 15.

[4]. Gn 8, 21.

[5]. Mt 23, 24.

[6]. Cf. Mt 13, 24-30.

[7]. Voir par exemple Gaïus, Institutes, Premier commentaire, 8 : « Tout droit dont nous faisons usage se rapporte aux personnes, aux choses, ou aux actions [c’est-à-dire aux procès] » ; voir aussi ibid., Second commentaire, 1. La division fondamentale est celle des choses (res) et des personnes (personas), car les actions elles-mêmes se divisent en actions in rem (par exemple la revendication d’une propriété, d’un usage ou d’un bien), et en actions in personam (par exemple le fait d’intenter un procès à quelqu’un) : cf. ibid., Quatrième commentaire, 1.

[8]. Cf. EN, VI, 2, 1139 a 26-30.

[9]. Voir notamment EN, III, 6, 1113 a 15 sq. : « Dans l’absolu et selon la vérité, c’est le bien qui est voulu, et pour chacun, c’est le bien manifesté. Par conséquent, pour l’honnête homme, c’est ce qui est bon selon la vérité, pour le méchant, c’est tout ce que l’on voudra ». Voir aussi ibid., VIII, 2, 1155 b 23 sq. : « Chacun aime ce qui est bon pour lui ; et ce qui est réellement un bien est aimable d’une façon absolue, tandis que ce qui est bon pour chacun est aimable pour chacun ».

[10]. Voir notamment ST, I-II, q. 12, a. 1 : « L’intention signifie tendre vers quelque chose d’autre » ; « l’intention est un acte de la volonté par rapport à la fin » (ibid., ad 4).

[11]. Duns Scot, Ordinatio I, dist. 2, pars 1, q. 2, n° 57 ; Traité du Premier Principe, chap. 2, concl. 4, n° 11. Voir aussi Occam, Comm. des Sentences II, q. 3, a. 2 ; Qu. De causalitate finis, in : Quaestiones variae, q. 4 (Quaest. Disp. 2), notamment ll. 179-227 ; Quodl. IV, q. 1, a. 1, ccl. 1 ; Exp. in libr. Phys. Arist., II, cap. 5, §§ 5-6 ;  Suarez, Disput. Metaph., XXIII, sect. IV, n° 8 ; sect. VIII, n° 7.

[12]. Voir, par exemple, République, VI, xiii, 500 b – 502 a ; Lois, V, vii, 735 b – 736 c.

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