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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Le jugement selon saint Thomas d'Aquin, VI

Le juge soupçonneux

Nous avons vu de quelle manière saint Thomas considère qu’un jugement est licite : il doit être un acte de la justice. Dans cet article, il se demande si le fait de juger à partir du soupçon (ex suspicione) rend le jugement injuste et donc illicite.

Il commence par remarquer dans la première objection que le soupçon « semble être une opinion incertaine au sujet d’un mal ». Nous soupçonnons quelqu’un d’avoir commis une faute. Ce soupçon n’est pas une connaissance vraie, mais une opinion incertaine, où la vérité et l’erreur sont souvent mêlées[1]. Soulignons que le soupçon concerne une faute, un mal commis par quelqu’un ! On ne soupçonne pas quelqu’un d’avoir bien agi… Puis l’objection ajoute : « Des réalités singulières contingentes, on ne peut avoir qu’une opinion incertaine ». Elle met donc en cause la possibilité même d’une connaissance pratique vraie, d’une vérité pratique… Et puisque « le jugement humain porte sur les actes humains, qui font partie des réalités singulières et contingentes, il semble qu’aucun jugement ne serait licite s’il n’était pas permis de juger à partir du soupçon ». Toute la question soulevée par cette objection est donc de savoir ce qu’est la vérité pratique et comment nous pouvons parvenir à la connaître. Ne sommes-nous pas obligés de nous contenter d’indices à interpréter, de conjectures, de soupçons ?

D’autre part, « par un jugement illicite, on fait injure au prochain », en ce sens qu’on blesse la charité et le respect de sa personne et de ses actes. Or, le soupçon affecte seulement l’opinion de celui qui a ce soupçon. Il ne semble donc pas blesser la justice due à autrui. Un jugement soupçonneux n’est donc pas illicite s’il demeure dans l’opinion de celui qui juge ainsi. Tant que le soupçon demeure « à l’intérieur » d’un homme et ne se traduit pas par des actes extérieurs envers autrui, il ne semble pas blesser la justice ni, semble-t-il, affecter le jugement porté sur les actes ou la personne d’un autre…

Enfin, la troisième objection souligne que si un tel jugement était illicite, il « se ramènerait en définitive à une injustice », dans la mesure où le jugement est un acte de la justice. Il serait donc un péché mortel, ce qui semble être faux puisque « nous ne pouvons pas éviter les soupçons », comme l’affirme saint Augustin. La faiblesse humaine et la condition pécheresse de l’homme marquent son conditionnement de telle sorte qu’il semble ne pas pouvoir éviter totalement les doutes, les soupçons, les opinions sur autrui plus ou moins avérées… Nous voyons bien là la lucidité de saint Thomas sur la faiblesse de la nature humaine, marquée, d’une part, par les limites de la connaissance sensible et de l’imagination, blessée, d’autre part, par les conséquences du péché originel : puisque le péché affecte la volonté de l’homme, et non pas directement son intelligence, n’est-il pas inévitable que l’homme soit toujours plus ou moins injuste dans ses jugements ?

 

A ces objections, saint Thomas répond d’abord en s’appuyant sur le commentaire que saint Jean Chrysostome fait du verset de l’évangile selon saint Matthieu : « Ne jugez pas pour ne pas être jugés » (7, 1). « Par ce commandement, le Seigneur n’interdit pas aux chrétiens de corriger les autres par bienveillance. Mais, pour éviter que, par suite d’une vaniteuse satisfaction de leur propre justice, des chrétiens ne méprisent des chrétiens, il [interdit de juger] à ceux qui, la plupart du temps à partir de simples soupçons, haïssent les autres et les condamnent ».

 

Dans le corps de l’article, saint Thomas développe de quelle manière le soupçon, la suspicion, peuvent corrompre le jugement et blesser la justice et la charité. S’appuyant sur Cicéron, il rappelle d’abord que « le soupçon comporte l’opinion du mal procédant de légers indices ». Qu’est-ce que le soupçon ? C’est une opinion mauvaise au sujet de quelqu’un et de ses actes, fondée, non pas directement sur une expérience ou une évidence, mais inférée à partir de quelques indices. Ce sont ces indices et l’interprétation que nous leur donnons qui nous conduisent à avoir cette opinion. A la différence de l’évidence, qui est simplement vraie, l’opinion est une connaissance complexe, qui engage de multiples éléments, par exemple des faits plus ou moins avérés, plus ou moins directement expérimentés ou rapportés par d’autres, et leur interprétation plus ou moins bienveillante. Celui qui est soupçonneux grossit facilement les faits, les amalgame, ne fait pas l’effort de distinguer ce dont il a l’expérience de ce qui est rapporté par d’autres, parfois de façon anonyme, et interprète facilement les choses en mauvaise part.

De fait, dans le domaine pratique, atteindre la vérité est d’une difficulté particulière puisque nous ne pouvons inférer directement l’intention de quelqu’un à partir d’un fait, a fortiori à partir d’un indice, et encore moins d’une opinion rapportée par autrui. C’est là où l’idéologie positiviste a une influence terrible aujourd’hui : il conduit à séparer des faits, même lorsqu’ils sont avérés, de l’intention volontaire de la personne que l’on juge à partir de ces faits. Deux hommes se trouvant à la banque peuvent s’y trouver pour deux raisons tout à fait différentes, dans deux intentions opposées : l’un pour y rembourser ses dettes, l’autre pour y voler de l’argent. Le fait extérieur (être à la banque) est le même ; la cause, qui est ici l’intention volontaire, est tout autre. Or, la vérité profonde d’un fait se juge à partir de sa cause et non pas dans la brutalité du fait. La question reste donc de savoir de quelle manière nous pouvons connaître l’intention morale de quelqu’un pour juger un acte ou un fait, d’autant plus lorsque nous n’en avons que des indices ou qu’une opinion indirecte par quelqu’un qui nous le rapporte. C’est toute la difficulté du jugement pratique… Pouvons-nous nous contenter d’indices et est-il juste de soupçonner une intention mauvaise, qui seule rend l’acte mauvais ?

Ce jugement qui procède par le soupçon à partir de légers indices peut se produire, selon saint Thomas, de trois manières différentes : d’abord

du fait que quelqu’un est mauvais en lui-même et, par le fait même, complice de sa propre malice, a facilement l’opinion que les autres agissent mal, selon cette parole de l’Ecclésiaste (10, 3) : “Quand le sot marche sur le chemin, puisque lui-même est insensé, il estime que tous sont des sots”.

C’est donc ici la malice qui corrompt le jugement de celui qui juge en l’amenant à interpréter les signes des actions des autres selon sa propre malice. Tout est pur pour l’homme au cœur pur [2] ; mais tout est obscur et impur pour celui qui a le cœur impur…

Cela se produit d’une autre manière

du fait que quelqu’un est affecté d’une façon mauvaise envers un autre. En effet, lorsque quelqu’un hait ou méprise quelqu’un, ou encore est en colère contre lui ou le jalouse, de légers signes lui suffisent pour qu’il ait de lui l’opinion qu’il agit mal, parce que chacun croit facilement ce qu’il désire.

Si nous n’avons pas de bienveillance pour quelqu’un, bien plus si, par jalousie ou par mépris, nous lui voulons du mal plus ou moins consciemment, tout ce qui nous incline à l’humilier trouve facilement crédit à nos yeux… En tout cas, nous risquons de ne pas tout mettre en œuvre pour défendre celui qui est blessé ou qui, même, est calomnié. Nous ne cherchons pas à l’accueillir tel qu’il est avec bienveillance, malgré ses limites. Nous serions plutôt enclins à l’enfoncer et à proclamer que nous savions bien qu’il était tel qu’on le dit. Il est facile de comprendre ici de quelle manière la jalousie, plus ou moins larvée, rend notre cœur étriqué et peut corrompre notre volonté en la rendant injuste. L’Ecriture sainte fourmille d’ailleurs d’exemples à ce sujet…

Enfin, cela peut se produire

à partir d’une longue expérience ; c’est pourquoi le Philosophe affirme dans la Rhétorique que les vieillards sont soupçonneux à l’excès, parce qu’ils ont fait de nombreuses fois l’expérience des défauts des autres.

Il s’agit là du pessimisme que peut susciter la vieillesse et la fréquentation prolongée de nos frères en humanité… Être désabusé est une chose, pitoyable car elle peut devenir source de désespoir ; mais juger selon ce dépit, et réduire d’une façon négative les hommes à leurs limites, sont la marque d’un cœur replié sur lui-même et sur ses déceptions successives. Ne faut-il pas une jeunesse intérieure et une espérance conquérante pour continuer de tout regarder d’abord d’une façon positive, au-delà des signes du mal ? Elle est sans doute un des traits de la sainteté de celui qui espère tout parce qu’il aime…[3]

Nous touchons là le réalisme humain extraordinaire de Thomas d’Aquin et quelque chose de la droiture de son cœur de saint. Il poursuit en soulignant que « les deux premières causes de soupçon appartiennent manifestement à la perversité de l’affectivité (perversitas affectus) ». La troisième, en revanche, diminue la gravité du soupçon, dans la mesure où une longue expérience des hommes donne une plus grande certitude de jugement. A cet égard, l’expérience et l’âge sont importants. Soulignons d’ailleurs qu’ils rendent aussi beaucoup plus miséricordieux et patient. Mais en fin de compte, la suspicion, ce soupçon entretenu par mauvaise volonté, par haine ou jalousie plus ou moins larvée, est un vice (suspicio vitium quoddam importat). Elle est d’ailleurs capable de se développer, devenant alors toujours plus perverse : quanto magis procedit suspicio, tanto magis est vitiosum. Il y a là à proprement parler un cercle vicieux, dans lequel s’enferme celui qui est habité par le démon du soupçon… Plus il avance, plus il s’isole dans son soupçon et juge tous les autres coupables.

Pour mieux l’expliciter, saint Thomas souligne alors qu’il y a trois degrés dans le soupçon. « Le premier degré est que l’homme, à partir de légers indices, commence à douter de la bonté de quelqu’un ». Cela demeure une faute vénielle et relève des tentations « sans lesquelles nous ne pouvons pas mener cette vie, comme l’affirme la Glose ». Mais il y a là un combat dans lequel nous devons chercher à être droits : nous devons lutter contre ces tentations et toujours revenir à une bienveillance première, à un regard sur autrui commandé en premier lieu par la justice et la charité.

Le second degré est lorsque quelqu’un « tient pour certaine la malice d’un autre à partir de légers indices ». Autrement dit, il passe d’un indice à une certitude, étant persuadé de la malice de quelqu’un en raison de tel ou tel de ses actes, ou même seulement de ce qui est apparu de ses actes à l’extérieur. « Si cela porte sur quelque chose de grave », par exemple mettre en cause l’intention droite de cet autre du point de vue de la charité, de sa fidélité, « c’est un péché mortel en tant que cela ne va pas sans mépris pour le prochain ». C’est pourquoi il poursuit en citant la Glose qui affirme que si nous ne pouvons pas éviter la tentation, « nous devons nous empêcher de prononcer des jugements fermes et définitifs ».

« Le troisième degré est lorsqu’un juge, à partir du soupçon, va jusqu’à condamner quelqu’un », c’est-à-dire à prononcer un jugement sur sa culpabilité et à lui appliquer les peines et les sanctions correspondantes. Un tel acte « relève directement de l’injustice, et c’est pourquoi c’est un péché mortel ».

 

A la première objection, saint Thomas répond qu’on « trouve une certitude dans les actes humains, non certes comme dans les choses démontrables », car il ne s’agit pas de la connaissance scientifique spéculative, « mais selon que cela convient à une telle matière, par exemple lorsque quelque chose est prouvé par des témoins idoines ». C’est là où la distinction opérée par Aristote entre la connaissance pratique et la connaissance spéculative est très importante[4]. L’une et l’autre n’ont pas le même caractère de certitude et le juge doit le savoir en jugeant et en prononçant son jugement avec prudence.

A la seconde objection, saint Thomas répond que « du fait même que quelqu’un a une mauvaise opinion d’un autre sans cause suffisante, il le méprise d’une façon indue. C’est pourquoi il lui fait injure ». Il ne suffit pas de ne pas dire du mal de quelqu’un, de s’abstenir de porter un jugement extérieur et donc public. La charité et la justice réclament une rectitude intérieure très profonde, et pas seulement une attitude extérieure correcte qui viendrait de ce que nous refrénons ce que nous pensons dans une sorte de restriction mentale… C’est notre volonté qui est rectifiée de l’intérieur par la vertu de justice.

C’est encore ce que saint Thomas développe dans la réponse à la troisième objection : « Parce que la justice et l’injustice portent sur les opérations extérieures[5], le jugement suspicieux relève directement de l’injustice quand il va jusqu’à un acte extérieur. (…) Le jugement intérieur relève de la justice [ou de l’injustice] selon qu’on le compare au jugement extérieur comme l’acte intérieur par rapport à l’acte extérieur : ainsi la convoitise par rapport à la fornication, et la colère par rapport à l’homicide ». Là aussi nous voyons combien la justice, surtout lorsqu’elle est transformée et approfondie par la charité, réalise une rectitude intérieure très profonde qui se traduit jusque dans le jugement prononcé à l’extérieur. Et de même, la corruption intérieure que réalise le soupçon, surtout lorsqu’il provient de la jalousie ou d’un manque d’amour, affecte le jugement extérieur et le pervertit pour le rendre injuste.

(A suivre)

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org



[1]. « Par l’opinion, il arrive que nous soyons induits en erreur » (Aristote, EN, VI, 3, 1139 b 17-18).

[2]. Ti 1, 15. Cf. Ro 14, 20 (voir vv. 13 à 23). Voir aussi Mt 15, 1-20 ; Mc 7, 14-23.

[3]. « L’amour est patient ; serviable est l’amour, il n’est pas envieux ; l’amour ne fanfaronne pas, ne se gonfle pas ; il ne fait rien d’inconvenant, ne cherche pas son intérêt, ne s’exaspère pas, ne tient pas compte du mal ; il ne se réjouit pas de l’injustice, mais se réjouit de la vérité. Il supporte tout, croit tout, espère tout, endure tout. L’amour ne passe jamais » (1 Co 13, 4-8).

[4]. « On ne doit pas chercher la même rigueur dans toutes les discussions indifféremment, pas plus qu’on ne l’exige dans les productions de l’art. Les choses belles et les choses justes (…) donnent lieu à de telles différences et à de telles incertitudes qu’on a pu croire qu’elles existaient seulement par convention et non par nature. (…) On doit donc se contenter, en traitant de pareils sujets et partant de pareils principes, de montrer la vérité d’une façon grossière et approchée… » (EN, I, 1, 1094 b 11-21).

[5]. Cf. ST, II-II, q. 58, a. 8, 10, 11.

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