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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Le jugement selon saint Thomas d'Aquin, V

Est-il permis de juger ?

Ayant donc précisé de quelle manière le jugement relève de la vertu de justice et comment celle-ci s’articule avec la prudence et avec la charité, saint Thomas se demande dans l’article 2 s’il est licite de juger[1].

En effet, il est affirmé dans l’évangile de Matthieu (7, 1) : « Ne jugez pas, pour ne pas être jugés ». En jugeant, en exerçant ce discernement pratique, nous commettrions donc un acte téméraire, allant directement contre le commandement du Seigneur…

Il est dit aussi dans l’épître aux Romains (14, 4) : « Qui es-tu pour juger un serviteur d’autrui ? Qu’il se tienne debout ou qu’il tombe, cela regarde son maître. » Or, Dieu est le maître de tous les hommes. Seul Dieu, Créateur et Père, sonde les reins et les cœurs[2] et c’est à lui seul que le jugement appartient. En jugeant, ne prenons-nous pas la place de Dieu ?

Enfin, si nul homme n’est sans péché, comme le proclame saint Jean[3], nous ne pouvons pas juger les autres. En le faisant, nous nous condamnerions nous-mêmes, car nous jugerions chez autrui ce que nous faisons nous-mêmes[4]. Pensons à la parabole de Jésus sur la poutre et la paille[5], ou encore à la réponse de Jésus aux accusateurs de la femme adultère : « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre[6] ».

 

Cependant, il est dit dans le Deutéronome (16, 18) : « Tu constitueras des juges et des maîtres dans toutes tes portes, pour qu’ils jugent le peuple d’un juste jugement ». C’est donc Dieu lui-même qui demande à l’homme d’exercer le jugement, de vouloir ce qui est juste, de le discerner avec intelligence et de l’énoncer, en vue du bien.

C’est bien ainsi que le théologien élabore sa réflexion. Si, dans l’Écriture, il est affirmé, d’une part, que Dieu nous demande de juger, et d’autre part, que nous ne devons pas juger pour ne pas être jugés, il y a une contradiction apparente. Or, l’Esprit Saint est l’auteur principal de l’Écriture[7]. Celle-ci a donc une unité divine, dans le mystère révélé, unité plus profonde que ce qui nous apparaît comme des contradictions. Ainsi le théologien cherche-t-il ce qui nous aide à entrer dans un regard plus profond, celui de la foi, en explicitant dans quelle « perspective » nous pouvons contempler le mystère sans le diminuer. Ici, la question est très profonde : jusqu’où et de quelle manière Dieu nous rend-il responsables de nos frères dans la lumière de la béatitude à laquelle nous sommes appelés les uns et les autres ? Dire que Dieu nous promet cette béatitude, est-ce nous dispenser de toute responsabilité fraternelle ? Mais d’autre part, chacun est seul avec Dieu et le secret de son cœur n’appartient qu’à Dieu seul : dans quelle mesure y avons-nous accès ? Si nous sommes liés les uns aux autres dans la charité, comment nous entraider sans pour autant nous emparer d’un discernement qui n’appartient qu’à Dieu seul ?

 

Pour répondre à ces questions, saint Thomas apporte la précision suivante : « Le jugement est licite dans la mesure où il est un acte de la justice », ce qui a été étudié à l’article précédent. En explicitant davantage ce qu’il a affirmé à l’article premier de cette question, saint Thomas énonce alors trois conditions requises pour que le jugement soit un acte de la justice :

« D’abord, qu’il procède de l’inclination à la justice ». Cette condition regarde la qualité de celui qui rend le jugement : son amour de ce qui est juste et sa volonté d’y parvenir, rectifiés par la vertu de justice.

« Ensuite, qu’il procède de l’autorité de celui qui préside », donc de celui qui, « siégeant au-dessus », a autorité pour juger. Cela réclame que, par sa sagesse, par la justesse de son jugement, il soit au-dessus des parties pour dire ce qui est juste, ce qui est droit. Il s’agit bien de l’autorité de celui qui préside au jugement, qui est investi de la charge de juge (quel que soit par ailleurs son mode de désignation). Il accomplit cette charge de dire ce qui est juste, au service de ceux qui se présentent devant lui, dans les domaines précis où s’exerce son autorité.

« Enfin, qu’il soit prononcé selon la droite raison de la prudence ». Nous savons l’importance de la recta ratio, de l’orthos logos, dans la philosophie éthique d’Aristote[8]… C’est par là que la prudence est la clé de toutes les vertus morales.

Que l’une de ces conditions manque, le jugement est vicié et illicite. D’une première manière, quand il est contre la rectitude de la justice : on parle alors d’un jugement pervers ou injuste. D’une autre manière, quand un homme juge dans des [domaines] sur lesquels il n’a pas autorité : on parle alors d’un jugement usurpé. D’une troisième manière, lorsque manque la rectitude de la raison, quand quelqu’un juge de choses qui sont douteuses ou occultes, par le moyen de légères conjectures : on parle alors de jugement suspicieux ou téméraire.

Nous comprenons bien ici toutes les conditions par lesquelles un jugement peut être licite. L’homme qui le porte doit être rectifié par la vertu de justice, c’est-à-dire vouloir ce qui est juste, détenir l’autorité légitime sur les domaines dans lesquels il a à juger, et porter ce jugement d’une manière prudente, c’est-à-dire vraie, de la vérité pratique dans le domaine de l’agir : c’est une vérité très complexe, car elle engage une multitude d’éléments de l’acte humain : l’intention, qui relève du for interne de celui qui a posé l’acte, les circonstances, les relations avec autrui et la complexité du milieu communautaire, le conditionnement passionnel et imaginatif, la santé etc. Tous les jugements qui ne sont pas perfectionnés par la vraie justice (par exemple en raison d’une conception erronée de la justice lorsqu’on la ramène à l’observance d’une norme, ou en raison d’une volonté pervertie ou faussée par des passions excessives), et par la prudence (par exemple lorsqu’on en reste à l’opinion sans atteindre la vérité pratique) sont donc illicites.

 

Ces précisions permettent à saint Thomas de répondre ensuite aux objections soulevées.

S’appuyant successivement sur saint Augustin, saint Hilaire et saint Jean Chrysostome, saint Thomas précise que lorsque le Seigneur dit de ne pas juger pour ne pas être jugé, il condamne ici le jugement téméraire, qui porte sur l’intention du cœur ou sur d’autres dimensions incertaines ; ou encore, il interdit de juger des choses divines qui nous dépassent et que nous devons simplement recevoir dans la foi ; ou enfin, il défend le jugement qui ne procéderait pas de la bienveillance mais d’une amertume provenant, par exemple, de la jalousie ou de la rancune, et qui serait donc nécessairement aveuglé.

A la seconde objection qui rappelait que tous les hommes sont soumis à Dieu et que lui seul peut les juger, saint Thomas répond que « le juge est établi comme ministre de Dieu ». Voilà bien le regard ultime, celui de la sagesse ! Celui qui juge ne peut pas juger sans chercher à remettre son jugement entre les mains et dans le regard de Dieu[9]. Il ne s’agit pas ici de la miséricorde, mais de la simple justice. Juger avec justice, comme le réclame le Deutéronome (1, 16), exige de se rappeler que « le jugement appartient à Dieu » (1, 17) qui est le Créateur de l’homme. Nous ne pouvons donc juger que dans la crainte aimante de Dieu qui seul connaît le cœur de tout homme, en nous rappelant que « si notre cœur nous condamne, Dieu est plus grand que notre cœur, et il connaît tout[10] ».

Enfin, notre condition de pécheur ne nous interdit-elle pas de juger les autres ? Saint Thomas répond ici que « ceux qui sont dans des péchés graves ne doivent pas juger ceux qui sont dans les mêmes péchés ou dans des péchés moindres ». Cela, certes, doit se comprendre principalement « quand ces péchés sont publics », pour ne pas susciter le scandale dans le cœur des autres. Mais quand ces péchés sont cachés, « et que la nécessité de juger presse à cause de la charge [que l’on exerce], on peut instruire ou juger avec humilité et avec crainte ».

 

C’est à partir de cette étude du lien entre le jugement et la justice que saint Thomas développe, dans les articles suivants ces précisions importantes : faut-il juger à partir de soupçons (a. 3) ? Les choses douteuses doivent-elles être toujours interprétées en meilleure part (a. 4) ? Le jugement doit-il être toujours prononcé selon les lois écrites (a. 5) ? Le jugement est-il perverti par l’usurpation [de l’autorité] (a. 6) ? Saint Thomas développe ici certaines grandes dimensions qui font du jugement un acte de la justice et de la prudence. Nous y découvrons toute sa sagesse et le sens que saint Thomas a du respect de ce qui est juste, du point de vue de la vie humaine et de la vie chrétienne.

(A suivre)

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org



[1]. Utrum sit licitum judicare.

[2]. Ps 7, 10 ; Ap 2, 23.

[3]. « Si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous égarons nous-mêmes » (1 Jn 1, 8).

[4]. Cf. Ro 2, 1.

[5]. Cf. Mt 7, 1-5 ; Lc 6, 39-42.

[6]. Jn 8, 7.

[7]. « L’auteur de l’Écriture Sainte est Dieu » (ST, I, q. 1, a. 10). « Le sens littéral est celui que l’auteur entend. Or, l’auteur de l’Écriture Sainte est Dieu » (ibid.).

[8]. « Le fait d’agir selon la droite règle est une chose communément admise et qui doit être pris pour base ; nous y reviendrons plus tard, nous dirons ce qu’est la droite règle et comment elle se tient relativement aux autres vertus » (EN, II, 2, 1103 b 31-34 ; cf. ibid., 6, 1107 a 1-2). « Le moyen terme est conforme à ce qu’énonce la droite règle » (ibid., VI, 1, 1138 b 20).

[9]. En commentant le verset de l’épître aux Romains cité dans l’objection, saint Thomas souligne que « le jugement de l’homme est licite en tant qu’il est exercé en vertu de l’autorité accordée par Dieu » et que si quelqu’un voulait « transgresser les limites de son mandat, c’est un jugment téméraire ». « Or Dieu s’est réservé à lui seul de juger des choses cachées, comme le sont en particulier les pensées des cœurs et les choses futures » (cf. Commentaire de l’épître aux Romains, n° 1093) ; cf. aussi, ibid., n° 1094-1096.

[10]. 1 Jn 3, 20.

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