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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Le jugement selon saint Thomas d'Aquin, IX

Autorité et abus de pouvoir

L’article 6 de cette question, enfin, s’attache à l’usurpation de l’autorité dans le jugement. Cela peut se produire de deux manières, soit qu’un homme juge en usurpant une autorité qu’il ne détient pas ou qui ne lui a pas été confiée ; soit qu’un juge légitime s’empare d’un domaine et y porte des jugements, alors que son autorité ne porte pas sur le domaine en question. Quelles en sont les conséquences sur le jugement ? Est-il perverti par l’usurpation de l’autorité ? La justice n’est-elle pas toujours objective, puisqu’elle consiste en une certaine égalité, même quand le juste est dit par celui qui n’a pas autorité pour le dire ?

La première objection le souligne : « La vérité n’est diminuée en rien du fait de celui par qui elle est dite, mais en raison de la manière dont elle est reçue ». Or, si le jugement juste comporte une certaine vérité, peu importe celui qui le détermine. Cette objection identifie la vérité de ce qui est juste avec une vérité spéculative, par exemple celle de la science, qui est toujours vraie, qu’elle soit connue et énoncée par un homme célèbre ou par un illustre inconnu… Mais en va-t-il de même dans le jugement pratique qui détermine et énonce ce qui est juste ?

D’autre part, « punir les péchés appartient au jugement ». Or, certains ont été loués pour avoir puni les péchés sans avoir l’autorité sur ceux qu’ils punissaient : Moïse lorsqu’il a tué l’Egyptien[1], et d’autres.

De plus, le pouvoir spirituel se distingue du pouvoir temporel. Mais il arrive que ceux qui exercent un pouvoir spirituel se mêlent d’affaires qui appartiennent au pouvoir séculier. Cela rend-il leur jugement illégitime ?

Enfin, pour juger d’une façon droite « l’autorité est requise, mais aussi la justice de celui qui juge et la science, comme on l’a montré[2]. Mais on ne dit pas que le jugement est injuste si quelqu’un juge sans avoir l’habitus de justice ou sans avoir la science du droit. Donc, le jugement usurpé, ce qui se fait par défaut d’autorité, ne sera pas non plus toujours injuste ». Nous retrouvons ici les trois conditions requises pour un jugement selon la justice. Mais comment leur défaut interfère-t-il de façon différente dans le jugement ? Y a-t-il donc un ordre ou une différence d’importance de ces trois conditions les unes par rapport aux autres ?

 

Pour répondre à ces objections, saint Thomas nous remet dans la lumière de l’Écriture, par l’affirmation de l’épître aux Romains (14, 4) déjà citée : « Qui es-tu pour juger un serviteur d’autrui ? »

 

Puis il développe sa pensée de la façon suivante :

Puisque le jugement doit être porté selon des lois écrites, comme on l’a dit à l’article précédent, celui qui porte un jugement interprète d’une certaine manière ce que dit la loi (legis dictum), en l’appliquant à une affaire particulière. Or, puisqu’il appartient à la même autorité d’interpréter la loi et de l’établir, de même que la loi ne peut être promulguée que par l’autorité publique, de même le jugement ne peut être porté que par l’autorité publique qui, certes, s’étend à ceux qui sont membres de la communauté (se extendat ad eos qui communitati subduntur). C’est pourquoi, de même qu’il serait injuste que quelqu’un en contraigne un autre à observer une loi qui n’aurait pas été sanctionnée par l’autorité publique, de même aussi il est injuste que quelqu’un impose à un autre un jugement qui n’est pas porté par l’autorité publique.

Il est donc essentiel, pour que le jugement soit juste, qu’il soit porté par l’autorité légitime, dans les domaines sur lesquels s’exerce cette autorité. Ce point est capital car le jugement touche la vie des personnes, leur agir en vue du bien, en déterminant ce qui est juste. Il a donc une force d’action sur l’agir de ceux qui sont soumis à ce jugement. L’autorité légitime ne peut donc, en rendant ses jugements, que servir ceux sur qui elle s’exerce, dans les domaines précis où ce service lui est confié. C’est pourquoi un jugement usurpé ou abusif ne peut contraindre quiconque : on remplace alors la finalité à laquelle est ordonné le jugement par la domination d’un pouvoir abusif et tyrannique.

 

La réponse à la première objection précise bien, en effet, la différence entre la vérité théorétique, que chacun est libre de recevoir ou non – elle ne s’impose en effet que par elle-même –, et le jugement « qui comporte une certaine impulsion », puisqu’il oriente ou réfrène l’agir. Juger, porter un jugement, c’est déterminer ce qui est juste. Et quand cela a été déterminé, ce qui est prononcé demande d’être observé. Cela ne peut donc se faire par celui qui n’a pas l’autorité pour le faire : « Il est injuste que quelqu’un soit jugé par celui qui ne détient pas l’autorité publique ».

Saint Thomas répond à la seconde objection en interprétant le geste de Moïse de différentes manières, montrant comment son geste dépend de telle ou telle modalité de l’autorité de Dieu.

A la troisième objection, saint Thomas répond qu’il existe un ordre entre la puissance séculière et la puissance spirituelle, l’ordre qui existe entre le corps et l’âme. Nous ne pouvons entrer ici dans toute la complexité de cet ordre. Notons seulement qu’un jugement « n’est pas usurpé si un prélat spirituel se mêle des affaires temporelles lorsqu’il s’agit des domaines où la puissance séculière lui est soumise ». Cela ne peut se comprendre que par la finalité et la subsidiarité. Il s’agit de respecter la compétence de l’autorité propre aux affaires temporelles. Mais quant à leur usage, en tant que celui-ci peut concerner un bien plus élevé de l’homme du point de vue de sa finalité ou de sa vie chrétienne, l’autorité spirituelle a quelque chose à dire qui lui revient.

Enfin, « les habitus de science et de justice sont des perfections d’une personne singulière ». Leur défaut, leur imperfection, ne rend pas leur jugement usurpé comme le fait le défaut d’autorité légitime. C’est celle-ci, en effet, de qui le jugement tient sa force d’action. Nous ne devons donc jamais obéir au jugement rendu par une autorité illégitime : ses jugements n’ont aucune valeur, aucune force, même s’ils paraissent plus intelligents que ceux des autres, que ce soit parce que celui qui juge n’a pas l’autorité pour le faire, ou qu’il s’introduise de façon abusive dans des domaines sur lesquels l’autorité pour juger ne lui a pas été confiée.

(A suivre)

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org


[1]. Cf. Ex 2, 11.

[2]. ST, II-II, q. 60, a. 1 et 2.

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