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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Le jugement selon saint Thomas d'Aquin, IV

Le jugement et la vertu de justice

Dans l’article premier de cette question, saint Thomas se demande avant tout si le jugement est un acte de la vertu de justice. Comprenons bien qu’il s’agit ici du jugement pratique, de cet acte qui consiste à juger les actes de quelqu’un, et non pas du jugement intellectuel spéculatif dont la perfection est la vérité comme adéquation de l’intelligence à la réalité existante. Ce jugement se rattache-t-il à la vertu de justice ? Et si oui, de quelle manière ?

La première objection souligne que, si le jugement est un acte de l’intelligence pratique, il semble qu’il ne soit pas un acte de la vertu de justice. Si chacun juge bien de ce qu’il connaît[1], le jugement appartient à l’intelligence qui, dans l’ordre pratique, est perfectionnée par la vertu de prudence. Le jugement semble bien être un acte de la prudence. La justice, elle, perfectionne la volonté, comme saint Thomas l’a précisé en étudiant la justice[2].

De plus, l’Apôtre affirme que l’homme spirituel (c’est-à-dire celui qui est sous la motion actuelle de l’Esprit Saint) juge toutes choses[3]. Or, c’est par la charité que l’homme est sous la motion de l’Esprit Saint : celle-ci « a été répandue dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné[4] ». Seul celui qui vit sous l’action de l’Esprit Saint, uni à Dieu par la charité, entre dans le regard que Dieu pose sur toutes choses. Il s’agit bien ici de la connaissance mystique : par la charité, et sous la motion actuelle de l’Esprit Saint, l’homme transformé par la grâce juge dans la lumière même de Dieu. Cette connaissance divine dépasse et relativise le jugement propre à la justice et à la prudence ? Celles-ci ne sont-elles pas alors supprimées ? L’essentiel n’est-il pas de tout juger comme Dieu ? Nous connaissons cet illuminisme dangereux qui télescope tous les niveaux…

D’autre part, il appartient à chaque vertu de porter un jugement droit sur la matière propre qui est la sienne. Comme l’affirme encore Aristote, « l’homme vertueux est règle et mesure dans les réalités singulières[5] », celles dans lesquelles se situe constamment l’agir humain. Il y a donc un jugement propre à chaque vertu ; par exemple, l’homme courageux juge de ce qui relève du courage. Juger dans l’ordre pratique ne relève donc pas de la vertu de justice en particulier.

Enfin, le jugement semble être réservé à ceux qui exercent la charge de juge. Or, tout homme juste, perfectionné par la justice, est capable d’un acte juste. Puisque donc les juges ne sont pas les seuls hommes justes, il semble que le jugement ne soit pas un acte de la justice. Ne relèverait-il pas plutôt d’une vertu particulière, en quelque sorte réservée à celui qui exerce la fonction de juge ? Ou bien ne s’agirait-il pas d’une sorte de « grâce d’état » donnée à ceux qui détiennent cette fonction et cette autorité particulière ? Nous connaissons aussi cette « tentation » qui consiste à croire que la fonction tient lieu de vertu et que celui qui a la fonction juge bien par le seul fait d’en être investi !

 

A ces objections, saint Thomas répond par la parole du Psaume : « Jusqu’à ce que la justice se tourne en jugement[6] ». Dieu veille sur son peuple, « il ne délaisse pas son héritage[7] », mais il le conduit selon sa sagesse, dans la lumière de sa sainteté et le garde jusqu’à la gloire, jusqu’à ce que la justice s’accomplisse, s’achève dans un jugement droit, le sien. Il ne s’agit évidemment pas ici pour saint Thomas de réduire le mystère de la justice de Dieu à la justice humaine ! Dire que Dieu est juste dans son gouvernement, c’est dire que tout est ordonné et accompli jusqu’au bout selon sa sagesse[8]. Mais il s’agit de montrer que le jugement est un certain accomplissement de la justice : dire ce qui est juste, l’énoncer, est un acte dans lequel se termine la perfection de la justice.

 

Dans le corps de l’article, saint Thomas développe sa pensée de la façon suivante : « Le jugement (judicium) désigne proprement l’acte du juge en tant que juge (actum judicis inquantum est judex). Or, on dit “juge” comme pour dire “disant le droit” », ce qui, nous l’avons vu, se trouve déjà affirmé par Aristote. Est juge, au sens strict, celui qui, en acte, détermine et précise le droit.

Le droit (jus) est l’objet de la justice, comme on l’a dit plus haut (q. 57, a. 1). Et c’est pourquoi le jugement comporte, selon la première acception du mot, la définition ou la détermination de ce qui est juste, c’est-à-dire du droit. Or, le fait pour quelqu’un de bien définir quelque chose dans les œuvres vertueuses procède proprement de l’habitus de la vertu. Ainsi, celui qui est chaste détermine d’une façon droite ce qui appartient à la chasteté. Il s’ensuit que le jugement, qui comporte la détermination droite de ce qui est juste, appartient proprement à la justice. C’est pourquoi le Philosophe dit au livre V de l’Ethique que « les hommes ont recours au juge comme à une justice animée ».

Comprenons bien la portée de ce raisonnement de saint Thomas : la détermination de ce qui est juste relève de la connaissance pratique présente dans tout acte humain. L’acte humain est humain en tant qu’il relève de l’intelligence et de la volonté, ce qui est commun à l’homme et à l’animal n’étant pas spécifiquement humain[9]. Ce qui structure l’acte humain comme tel est bien l’intelligence qui, dans l’ordre pratique, discerne la fin principe et cause propre de l’acte humain. Pour que ce jugement ne soit pas troublé, obscurci par les passions et l’imaginaire, il demande d’être rectifié par la vertu de prudence. Quant à la volonté, qui s’actue dans l’amour et se porte ainsi vers le bien qui l’attire, elle est rectifiée par la vertu de justice, nous l’avons précisé. Cette vertu inscrit donc en nous une expérience volontaire de ce qui est juste : nous aimons, nous voulons ce qui est juste, droit. Nous en avons ainsi le sens profond, ce qui est nécessaire pour porter un jugement juste.

Autrement dit, celui qui juge, qui porte un jugement juste (ce qui relève formellement de l’intelligence pratique qualifiée par la prudence), est rectifié dans sa volonté par la vertu de justice : il doit avoir le sens personnel, par expérience, de ce qui est juste, l’aimer, le vouloir et agir avec justice.

 

Dans les réponses aux objections, saint Thomas précise et développe ce qu’il a affirmé dans le corps de l’article.

« Le mot “jugement” qui, selon sa première acception, signifie la détermination droite des choses justes, s’est élargi jusqu’à signifier la détermination droite en toutes choses, aussi bien dans le domaine spéculatif que dans le domaine pratique. Or, en tout, deux choses sont requises pour un jugement droit. L’une d’elles est la puissance même qui profère le jugement ; c’est ainsi que le jugement est un acte de la raison. En effet, dire ou définir quelque chose appartient à la raison. L’autre est une disposition de celui qui juge, à partir de laquelle il possède l’idonéité à juger d’une façon droite. (…) Ainsi donc, le jugement est un acte de la justice en tant qu’inclinant à juger d’une façon droite. [Et il est un acte] de la prudence en tant que proférant le jugement[10] ». Voilà bien le génie de saint Thomas, qui, formé à l’école d’Aristote, distingue formellement les actes (et les habitus qui les perfectionnent) en fonction de l’objet qui les spécifie. Le jugement, comme acte de l’intelligence pratique, relève de la vertu de prudence. Il demande donc d’être vrai, c’est-à-dire ici conforme à ce qui est juste. Il réclame donc de celui qui juge d’être disposé, orienté vers ce qui est juste, par cette rectitude de la volonté qu’est la vertu de justice. Comment, en effet, pourrait-on dire ce qui est juste si l’on n’est pas soi-même rectifié dans sa propre volonté par la vertu de justice de telle sorte qu’on veuille, parce qu’on l’aime, ce qui est juste ? Telle est, dans l’acte de celui qui juge, la coopération entre la prudence et la justice, entre l’intelligence et la volonté. Le jugement est formellement un acte de l’intelligence. Mais le sujet qui juge doit être perfectionné dans sa volonté par la vertu de justice pour poser un jugement juste.

La réponse à la seconde objection se situe sur un autre plan. Celui qui agit sous l’action de l’Esprit Saint est transformé par la charité pour juger de toutes choses selon une règle divine, une mesure divine. Pensons à ce texte de l’Apocalypse : « Celui qui parlait avec moi avait une mesure, un roseau d’or, pour mesurer la ville, et ses portes, et sa muraille. Et la ville est quadrangulaire, et sa longueur est la même que sa largeur. Et il mesura la ville avec le roseau sur douze mille stades. Sa longueur, et sa largeur, et sa hauteur sont égales. Et il mesura sa muraille : cent quarante-quatre coudées, mesure d’homme, c’est-à-dire d’ange[11] ». Une mesure d’homme, c’est-à-dire d’ange, d’envoyé de Dieu : il s’agit bien du jugement dont l’homme peut juger en tant que sa volonté est divinisée, transformée par la charité, et qu’il devient un envoyé de Dieu pour ses frères. Il saisit alors la qualité unique de la charité dans le cœur de ses frères, leur don personnel divin au Seigneur et aux autres : « Personne n’a de plus grand amour que celui qui livre sa vie pour ses amis[12] ». C’est alors que, sous la motion de l’Esprit Saint, par le don de sagesse, il a ce regard, ce jugement divin sur le cœur de ses frères, « de même que [l’homme] juste, par la vertu de prudence, prononce un jugement à partir des règles du droit ». Quand il s’agit de la vertu de justice, le juge doit connaître les règles du droit et avoir l’expérience humaine de ce qui est juste. Et c’est à partir de la transformation de sa volonté par la justice qu’il pose, de la façon qui convient et au moment qui convient (ce qui relève formellement de la prudence), un jugement sur ce qui est juste[13].

La réponse à la troisième objection permet à saint Thomas de rappeler ce point essentiel qu’il a développé auparavant[14] : « La justice ordonne l’homme vers autrui », alors que les autres vertus morales perfectionnent avant tout l’homme en lui-même. Or, si l’homme peut être maître de ce qui lui appartient, « il n’est pas le maître de ce qui appartient à un autre (non est dominus eorum quae ad alium pertinent) ». Aussi, dans ce qui regarde la justice, à la différence des autres vertus morales, « le jugement de quelqu’un de supérieur est requis », de quelqu’un « qui soit capable de reprendre les deux et de poser sa main sur les deux[15] ». Nous voyons là le rôle d’arbitre du juge, de celui qui doit trancher pour parvenir à ce qui est juste, droit, et c’est en ce sens que le jugement dépend plus de la vertu de justice que d’une autre vertu, puisqu’elle consiste à trancher ce qui est juste dans la relation entre deux parties.

Enfin, à celui qui a l’autorité, il appartient d’exercer la justice d’une façon particulière : en lui, elle est « comme la vertu architectonique », commandant et prescrivant ce qui est juste. C’est pourquoi « le jugement, qui comporte la définition du juste, appartient à la justice en tant qu’elle se trouve dans celui qui préside selon un mode plus principal (principaliori modo) ». Cette précision est très belle : de celui qui exerce l’autorité et qui préside au jugement, on attend qu’il ait un sens éminent de la justice ; ayant la responsabilité première de juger, de dire ce qui est juste (de dire le droit), il est par là gardien du bien commun de la communauté. Il ne peut donc juger d’une façon arbitraire mais, en se soumettant lui-même à ce qui est juste, et en l’énonçant, il sert par là la construction de la communauté en vue de son vrai bien.

(A suivre)

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org



[1]. Cf. Aristote, EN, I, 3, 1094 b 27.

[2]. « La justice n’est pas ordonnée à diriger un acte cognitif ; en effet, nous ne sommes pas appelés justes du fait que nous connaissons quelque chose d’une façon droite (…). Mais, parce que nous sommes appelés justes en ce que nous accomplissons quelque chose d’une façon droite (recte aliquid agimus) – or le principe prochain d’un acte est la puissance appétitive –, il est nécessaire que la justice soit dans la puissance appétitive comme dans son sujet » (ST, II-II, q. 58, a. 4) ; cf. Aristote, EN, V, 1, 1129 a 6 : « Nous voyons que tous veulent dire par “justice” une qualité acquise stable (hexis) telle que, par elle, [les hommes] accomplissent les choses justes, agissent d’une façon juste et veulent les choses justes ».

[3]. 1 Co 2, 15.

[4]. Ro 5, 5.

[5]. EN, III, 4, 1113 a 32.

[6]. Ps 93, 15 (Vulg., LXX).

[7]. Ps 93, 14.

[8]. « La justice de Dieu, qui a constitué dans les réalités un ordre conforme à la raison de sa sagesse, qui est sa loi, est convenablement nommée une vérité » (ST, I, q. 21, a. 2).

[9]. « Le vivre, en effet, semble être commun [à l’homme] et aux plantes ; or, nous cherchons ce qui est propre [à l’homme]. Nous devons donc laisser de côté la vie nutritive et de croissance. Serait-ce alors la vie sensitive ? Mais elle semble aussi être commune [à l’homme] et au cheval, au bœuf et à tout animal. Reste donc une vie pratique de ce qui a l’intelligence (logos) » (Aristote, EN, I, 6, 1097 b 33 – 1098 a 4).

[10]. ST, II-II, q. 60, a. 1, ad 1. Cf. II-II, q. 51, a. 3, sur la synesis, que saint Thomas rattache à la prudence et qui désigne le fait d’avoir un bon jugement et d’être perspicace. Voir Aristote, EN, VI, 11, 1142 b 34 sq.

[11]. Ap 21, 15-17.

[12]. Jn 15, 13.

[13]. « Il convient à la charité de juger d’une façon droite les choses divines, eu égard à ce qu’elle affecte l’appétit, de telle sorte que l’on porte un jugement droit par le don de sagesse. Et la justice affecte la volonté relativement au juste naturel et humain, de telle sorte que [l’homme] juste, par la prudence, est idoine aussi à proférer un jugement à leur sujet » (D. de Soto, ibid., Livre III, q. 4, a. 1, ad 2).

[14]. « La justice porte sur ce qui est relatif à autrui (ad alterum) comme étant sa matière propre » (ST, II-II, q. 58, a. 1). « Puisque le mot de justice porte en soi l’égalité, la justice, de par sa raison (ex sua ratione), implique d’être relatif à autrui : en effet, rien n’est égal à soi-même mais à un autre » (ibid., a. 2). « La justice proprement dite requiert la diversité des suppôts, et c’est pourquoi il n’est de justice que d’un homme par rapport à un autre » (ibid.). « Puisque la justice est ordonnée à autrui, elle ne porte pas sur toute la matière de la vertu morale, mais seulement sur les actions extérieures et sur les choses selon une raison spéciale de l’objet, c’est-à-dire pour autant que par elles (secundum eas), un homme est ordonné à un autre » (ibid., a. 8).

[15]. Jb 9, 33.

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