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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Le jugement selon saint Thomas d'Aquin, III

Saint Thomas étudie la vertu de justice au cœur de la Seconde partie de la Somme théologique. Les développements que nous y découvrons sont d’une richesse prodigieuse. Dans la Prima secundae, saint Thomas a étudié en théologien le mystère de Dieu en tant qu’il est la fin de l’homme, c’est-à-dire le mystère de la béatitude et tout ce qui concerne l’agir humain en tant qu’il permet à la personne humaine de recevoir sa béatitude et d’en vivre[1]. C’est ainsi que saint Thomas étudie les actes humains, ce qui les conditionne, ce qui les perfectionne et les transforme en actes d’enfant de Dieu. Cette étude, saint Thomas la réalise d’abord in communi[2]. Cela signifie qu’il cherche avant tout à nous montrer un ordre de sagesse, à situer toute la vie de l’homme transformé par la grâce dans la lumière de la béatitude : ses actes volontaires, ses passions, ses vertus, l’obstacle que représente le péché, les secours de Dieu que sont la Loi et la grâce.

Mais ce regard ne suffit pas. Il est ensuite nécessaire de « considérer d’une façon spéciale certaines réalités singulières[3] ». En effet, « les discours moraux universels sont moins utiles, du fait que les actions sont des réalités particulières ». Le Philosophe avait soin de distinguer l’ordre pratique (celui de la prudence et de l’art), qui est contingent, changeant, de l’ordre théorétique qui est au niveau de l’universel et touche du nécessaire dans l’ordre de la connaissance. L’étude de l’agir humain est donc d’une difficulté particulière et certains seraient tentés d’affirmer que nous n’en avons qu’une connaissance descriptive, donc qu’une philosophie éthique n’existe pas. N’était-ce pas déjà la perspective des Sophistes ? A cela, Socrate déjà, puis Platon avaient répondu en montrant la noblesse de l’âme humaine spirituelle et en cherchant dans le Bien-en-soi et la justice une clé pour ordonner tout l’agir humain. Aristote, refusant la solution de Platon et revenant à l’expérience pratique de l’acte humain volontaire, donc à l’expérience d’un bien capable d’être atteint par notre agir, d’un bien pratique, concret, a découvert dans la fin (télos) un principe, une cause propre de l’agir volontaire. La fin, c’est le bien que nous aimons, celui pour lequel nous agissons, en tant qu’il est capable d’ordonner toute notre activité volontaire. Saint Thomas, en théologien, présuppose ce regard philosophique et l’assume dans son étude de la béatitude et des actes humains. Puis il en montre la richesse concrète dans l’étude détaillée de toutes les vertus.

C’est cette étude que saint Thomas aborde dans ce nouveau développement de la Somme théologique, d’abord en s’attachant à ce qui regarde tous les hommes, quel que soit leur état de vie (q. 1 à 170), puis en considérant spécialement ce qui concerne certains, soit en raison de grâces charismatiques particulières, soit en raison de l’orientation profonde de leur état de vie (active ou contemplative), soit en raison de leurs charges ou de leur consécration : les évêques et les religieux (q. 171 à 189).

Pour étudier cette richesse et cette complexité de la vie morale humaine, saint Thomas l’organise autour des vertus principales. Il cherche par là à structurer l’agir humain selon un ordre de sagesse voulu par Dieu, Créateur de l’homme et le prédestinant à partager sa propre béatitude. C’est pourquoi il affirme : « Ainsi donc, toute la matière morale ayant été réduite à la considération des vertus, toutes les vertus doivent ensuite être réduites à sept : trois d’entre elles sont les vertus théologales, dont on doit traiter en premier lieu (q. 1 à 46) ; les quatre autres sont les vertus cardinales, dont on traitera ensuite (q. 47 à 170) ». Il s’agit bien d’un regard théologique sur l’agir de l’homme transformé par la grâce.

 

Quantitativement, l’étude de la justice occupe une place majeure. Après l’étude de la prudence (q. 47 à 56), qui rectifie notre intelligence pratique pour nous permettre de nous orienter tout entier vers notre fin et coopérer ainsi à l’appel de Dieu sur nous, saint Thomas développe longuement l’étude de la vertu de justice en quatre grands moments : en premier lieu, la justice (q. 57 à 60), puis ses parties (q. 61 à 120), ensuite le don de l’Esprit Saint qui lui correspond (q. 121), enfin les préceptes se rattachant à la justice (q. 122).

L’étude de la justice elle-même se développe en quatre moments : le droit (jus) (q. 57) qui est l’objet de la justice ; la justice elle-même (q. 58) ; l’injustice (q. 59) ; le jugement (judicium) (q. 60), acte parfait[4] de l’homme juste, de celui qui est rectifié par la vertu de justice. C’est à ce dernier moment que nous voulons nous attacher ici. Nous verrons combien, chez saint Thomas, le regard du croyant assume un regard humain rectifié, sans aucun illuminisme, combien son approche est équilibrée et de quelle manière le mystère de la charité donne au jugement une profondeur nouvelle et une exigence plus radicale de respect des personnes.

(A suivre)

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org



[1]. « Il faudra d’abord considérer la fin ultime de la vie humaine. Puis ce par quoi l’homme peut parvenir à cette fin ou s’en écarter. C’est à partir de la fin (ex fine), en effet, qu’il faut prendre les raisons de ce qui est ordonné à la fin » (ST, I-II, q. 1, a. 1, proem.).

[2]. Cf. ST, II-II, proem.

[3]. Ibid.

[4]. Cf. Domingo de Soto, De justitia et jure, livre III, q. 4, a. 1 : juger est « l’acte le plus puissant (potissimus actus) » de la justice.

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