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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Le jugement selon saint Thomas d'Aquin, II

La théologie et l’Ecriture

Saint Thomas, lui, se situe dans la perspective propre au théologien chrétien, c’est-à-dire celle de la foi. De ce point de vue, l’homme est regardé dans la lumière de Dieu : en tant que Dieu lui donne son être comme son Créateur ; en tant qu’il l’attire vers Lui comme à sa fin ultime, se donnant comme la source de sa béatitude ; en tant qu’il le sauve par le Christ et le conduit par lui jusqu’à la gloire.

Pourquoi, et de quelle manière, le théologien s’intéresse-t-il ici à la vertu de justice, en assumant et en approfondissant ce que philosophes et juristes ont pu développer à partir de l’expérience humaine ? En effet, notre béatitude divine est avant tout personnelle, elle est au-delà de la communauté : la béatitude n’est pas communautaire ! Sans doute, mais c’est au sein d’une communauté que l’homme existe et se développe : son âme est créée dans un corps ce qui, par la génération, le lie aux autres hommes. Par là, chaque homme s’enracine dans une famille, dans un peuple, dans une culture et une histoire ; il est un homme parmi les hommes[1]. C’est aussi au sein d’une communauté humaine qu’il pose des actes et s’oriente vers sa béatitude. Enfin, en tant que sauvé par le Christ, il fait partie de l’Église, ce corps dont le Christ est la Tête[2] ; il fait partie du peuple de Dieu[3].

Chercher à expliciter cela, c’est nécessairement se demander quelle place a ici la vertu de justice ; en effet, bien que les rapports des hommes entre eux, en terre chrétienne, soient régis par le mystère de la charité fraternelle et de la miséricorde, cela ne supprime pas la place du juste, du droit, de la vertu de justice et du jugement. Plusieurs questions se posent donc au théologien : qu’est-ce que la justice et comment est-elle transformée par la charité ? Comment comprendre les rapports de la justice et de la miséricorde, fruit de la charité ? Y a-t-il des rapports de justice entre l’homme et Dieu : peut-on être juste envers Dieu ? Dieu est-il juste avec les hommes ? Pourquoi Dieu a-t-il voulu, avec Moïse, instituer une Loi dans l’Ancien Testament et la renouveler, en la transformant radicalement, dans la Nouvelle Alliance avec le Christ ? Existe-t-il encore une autorité pour juger si Dieu seul est le Juge suprême des hommes ? Toutes ces questions, et bien d’autres, animent l’étude que saint Thomas fait de la justice en théologien… Certes, nous ne pouvons pas les aborder toutes !

 

Si le théologien traite du droit, du juste, de la justice, du juge, du jugement, c’est d’abord parce que, dans l’Écriture, nous rencontrons le jugement et la justice ; dans l’Écriture, il y a une Loi, des prescriptions juridiques, l’institution de juges. C’est surtout parce que le Christ est établi Juge des vivants et des morts[4]. Et dans l’Église, c’est parce que le Christ confie à ses Apôtres, et d’une façon particulière à Pierre, l’exercice d’une autorité de discernement : « Recevez l’Esprit Saint ; les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez[5] ».

L’Ancien Testament

Dans l’Ancien Testament, Moïse institue des juges sur le peuple d’Israël : « Moïse choisit des hommes capables, d’entre tout Israël, et il les plaça à la tête du peuple comme chefs de mille, chefs de cent, chefs de cinquante, et chefs de dix. Ils jugeaient le peuple en tout temps : l’affaire difficile, ils la présentaient à Moïse, mais toute affaire mineure, ils la jugeaient eux-mêmes[6] ». C’est selon la justice que les juges doivent juger[7], pour que la lumière de la Loi donnée par Dieu à Moïse éclaire et transforme toute la vie des fils d’Israël : « Le peuple vient vers moi pour consulter Dieu. Lorsqu’ils ont une affaire, ils viennent vers moi ; je prononce entre les parties et je fais connaître les décrets de Dieu et ses lois[8] ».

Le livre des Juges accorde une importance particulière à ces juges qui, après Josué, successeur de Moïse, doivent gouverner une génération des fils d’Israël « qui n’avait pas connu Yahvé, ni l’œuvre qu’il avait faite pour Israël[9] ». Quand le peuple d’Israël quitte l’alliance avec Dieu pour servir d’autres « dieux », Dieu le reprend en le châtiant par la main de ses ennemis et suscite pour lui des juges : « ils les sauvaient de la main de ceux qui les pillaient[10] ».

C’est aussi le rôle des prêtres-lévites de rendre le jugement selon la justice[11]. Le prêtre est celui dont on attend qu’il enseigne la Loi du Seigneur : « Ils ont observé ta parole et gardé ton alliance ; ils enseignent tes règles à Jacob et ta Loi à Israël ; ils mettent l’encens sous tes narines et l’offrande totale sur ton autel[12] ».

Les Prophètes, quant à eux, ont des paroles très sévères sur les juges corrompus qui jugent avec iniquité. Citons, par exemple, cet oracle d’Isaïe : « Malheur à ceux qui rendent des décisions iniques et qui édictent des sentences de malheur, pour refuser la justice aux faibles et frustrer de leur droit les pauvres de mon peuple, pour faire des veuves leur proie et spolier les orphelins[13] ». Pensons aussi au fameux épisode du livre de Daniel[14] sur Suzanne et les deux vieillards établis comme juges, « de ceux dont le Maître a dit : “L’iniquité est sortie de Babylone par des anciens, des juges qui passaient pour gouverner le peuple”[15] ».

Le Christ Juge

Jésus souligne qu’il n’est pas venu pour régler les affaires et les litiges des hommes : à un homme qui lui présente un litige en matière d’héritage, il répond : « Qui m’a établi sur vous comme juge et pour faire vos partages ?[16] » Se situant dans une autre lumière, celle du salut qu’il est venu réaliser[17], il juge toutes choses dans la lumière du Père : « Le Père ne juge personne ; tout le jugement, il l’a remis au Fils, pour que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père[18] ». Et dans sa vie apostolique, Jésus se présente à plusieurs reprises comme Celui qui a le pouvoir de remettre les péchés[19].

Le lieu par excellence où nous voyons Jésus rendre un jugement est sa rencontre avec la femme adultère[20], dont saint Augustin dit qu’elle résume tout l’évangile parce que nous y voyons la rencontre entre la misère de l’homme pécheur et la miséricorde de Jésus Sauveur, qui relève et pardonne[21]. Nous y reviendrons : c’est précisément le lieu où Jésus, l’innocent, dépassant la Loi, juge avec miséricorde et relève la femme pécheresse. Ce lieu est donc essentiel pour nous permettre de comprendre, du point de vue théologique, le dépassement de la justice par la miséricorde. En Jésus, la justice et la miséricorde se sont embrassées[22]. En terre chrétienne, tout discernement, tout jugement, n’est-il pas finalisé, et donc tout entier transformé, par la miséricorde ?

(A suivre)

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org



[1]. Ce regard est capital aussi pour l’étude théologique que saint Thomas fait du péché originel, puisqu’il souligne qu’il s’agit d’un péché de nature (peccatum naturae), ce qui présuppose qu’on considère tous les hommes comme un seul homme (ut unus homo) : cf. ST, I-II, q. 81, a. 1.

[2]. « Il est aussi la Tête du Corps, c’est-à-dire de l’Église » (Col 1, 18) ; « Il a tout mis sous ses pieds, et l’a constitué, au sommet de tout, Tête pour l’Église, laquelle est son Corps, la Plénitude de celui qui est rempli, tout en tout » (Ep 1, 22-23).

[3]. 1 Pe 2, 10.

[4]. « Il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts » (Symbole de Nicée-Constantinople) ; cf. 2 Tm 4, 1. Voir aussi 2 Co 5, 10 ; Ap 14, 14 ; 20, 11-15.

[5]. Jn 20, 22-23. « Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux, et ce que tu lieras sur la terre se trouvera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre se trouvera délié dans les cieux » (Mt 16, 19 ; cf. Mt 18, 18).

[6]. Ex 18, 25-26 ; cf. 18, 13-27.

[7]. Cf. Ex 23, 1-3 ; 6-8 ; Lev 19, 15-35.

[8]. Ex 18, 15-16. « Tu te donneras des juges et des scribes dans toutes les Portes que Yahvé, ton Dieu, te donne pour tes tribus, et ils jugeront le peuple avec justice » (Deut 16, 18 ; cf. 16, 19-20).

[9]. Jg 2, 10.

[10]. Jg 2, 16. « Lorsque Yahvé leur suscitait des juges, Yahvé était avec le juge, et il les sauvait de la main de leurs ennemis durant tous les jours du juge, car Yahvé s’apitoyait à cause de leur gémissement provoqué par la main de leurs oppresseurs et leurs persécuteurs. Mais, à la mort du juge, ils se pervertissaient de nouveau plus que leurs pères en allant à la suite d’autres dieux, en les servant et en se prosternant devant eux ; ils ne renonçaient en rien à leurs actions et à leur conduite endurcie » (2, 18-19).

[11]. Cf. Deut 17, 8-13.

[12]. Deut 33, 9-10.

[13]. Is 10, 1-2.

[14]. Dn 13.

[15]. Dn 13, 5 ; cf. Jr 29, 21-23.

[16]. Lc 12, 14.

[17]. « Dieu n’a pas envoyé le Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. Celui qui croit en lui n’est pas jugé ; celui qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il n’a pas voulu croire en le Nom de l’unique Fils de Dieu. Tel est le jugement : la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière ; car leurs œuvres étaient mauvaises » (Jn 3, 17-19).

[18]. Jn 5, 22-23 ; cf. Jn 9, 39 ; 12, 44-50 ; Ac 10, 42 ; 17, 31.

[19]. Cf. Mt 9, 1-8 ; Mc 2, 1-12 ; Lc 5, 17-26. Voir aussi Lc 7, 36-50 ; 19, 1-10.

[20]. Jn 8, 1-11.

[21]. « Ils ne restèrent plus que deux, la misérable et la Miséricorde » (Relicti sunt duo, misera et misericordia) (Homélies sur l’Évangile de saint Jean, XXXIII, BA n° 72, DDB 1977, p. 705). Voir Sermon 13, 5, in : Sermons sur l’Écriture, 1-15A, Nouvelle bibliothèque augustinienne, 5, Brepols 1994, p. 277 ; Sermon 302, 14, Opera omnia, V, Paris 1841, col. 1390.

[22]. « Amour et Vérité se rencontrent, Justice et Paix s’embrassent » (Ps 85 (84), 11).

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