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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Le jugement selon saint Thomas d'Aquin, I

Justice, prudence, loi, soupçon, présomption d'innocence, arbitraire, autorité usurpée et abus de pouvoir... Certaines pratiques, et bien des comportements actuels, nous invitent à réfléchir sur ce qu'est le jugement comme acte du juge... Thomas d'Aquin a sur cette question des pages fort passionnantes que nous avons tout intérêt à lire et à étudier. Quelques articles détailleront une étude sur ce sujet; une version plus resserrée, et raccourcie pour des contraintes éditoriales, en a été publiée en juin 2010 par la revue de Droit canonique Ius Ecclesiae.

 

Nous voudrions proposer ici quelques remarques sur le jugement comme acte de la vertu de justice dans la théologie de saint Thomas d’Aquin. Ce qu’il enseigne nous semble, en effet, particulièrement éclairant et peut nous permettre d’approfondir notre réflexion, ce qui est toujours utile, comme de rectifier nos manières d’agir, ce qui est nécessaire. Comme nous le verrons, saint Thomas témoigne ici d’une grande profondeur de vie (celle d’un saint) et d’un grand réalisme humain, tout comme d’un grand sens des personnes. C’est finalement toujours une personne humaine que le juge doit juger ; il ne peut donc omettre de se demander constamment s’il est juste envers cette personne, s’il agit « selon la justice » lorsqu’il exerce sur elle son autorité de juge.

Comme toujours, la position de saint Thomas théologien présuppose l’effort de recherche de la vérité propre au philosophe : c’est lui qui, surtout dans sa réflexion éthique et politique, doit préciser ce qu’est le droit, ce qu’est la vertu de justice, et ce qu’est l’exercice d’un juste jugement par celui qui détient l’autorité de juge. La Somme théologique de Saint Thomas, à son niveau, est une œuvre élaborée dans une perspective de théologie scientifique. Celle-ci, d’une importance majeure, doit pourtant s’achever et se renouveler dans une théologie pleinement sagesse : une théologie mystique qui, seule, peut expliciter jusqu’au bout la profondeur d’amour de la Révélation chrétienne. Elle seule explicite vraiment comment le Christ exige que la miséricorde soit la lumière qui commande tout jugement sur les personnes et sur leurs actes. C’est après avoir relevé la femme adultère que Jésus se révèle lui-même en disant : « Moi, je suis la lumière du monde[1] ».

La justice selon Aristote

C’est principalement dans la pensée d’Aristote que saint Thomas a puisé son effort de précision de ce qu’est la justice au niveau philosophique. La vertu de justice est ce qui, d’après le Philosophe, règle et perfectionne nos rapports avec autrui[2]. Alors que les autres vertus morales rectifient les passions de l’individu pour, sous la lumière de la prudence, les ordonner à la conquête de sa fin personnelle, la justice est avant tout la vertu de l’homme en tant qu’il vit au sein d’une communauté : communauté familiale, communauté de travail, communauté politique surtout. La justice règle et rectifie nos rapports avec les autres. Respecter autrui est, en effet, essentiel à la vie et au progrès de toute communauté. Celle-ci naît et s’épanouit dans la coopération de tous en vue d’un même bien, ce qui réclame un respect mutuel des membres de cette communauté.

C’est à la loi qu’il appartient de préciser et de fixer le droit (ce qui est juste), pour toute la communauté ; cela, « en vue de ce qui est utile à tous[3] ». Elle le fait d’une façon droite si elle a été établie d’une façon droite, ou d’une façon moins bonne si elle l’a été dans la précipitation…[4] En ce qui concerne la justice particulière, qu’il s’agisse de la justice commutative ou de la justice distributive, l’homme juste est celui qui respecte l’égal[5]. C’est pourquoi Aristote affirme : « Est donc juste ce qui est légal et ce qui est égal ; injuste ce qui est illégal et ce qui est inégal[6] ».

C’est dans cette lumière qu’Aristote explicite brièvement ce que sont l’autorité du juge et son œuvre propre : « En cas de contestation, on a recours au juge. Aller devant le juge, c’est aller devant le juste. En effet, le juge cherche à être “comme un juste animé” (dikaïon empsychon). Et on cherche dans le juge un moyen terme (méson), (dans certains pays, les juges sont appelés médiateurs), estimant qu’en obtenant ce qui est moyen on obtiendra ce qui est juste. (…) Le juge rend donc les choses égales…[7] », en corrigeant ce qui est injuste ou ce qui conduit à l’injustice. Il rétablit l’égalité en disant ce qui est juste et en l’exigeant.

(A suivre)

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org



[1]. Jn 8, 12.

[2]. C’est d’abord de la justice générale ou légale qu’Aristote affirme cela : « Cette justice-là est une vertu achevée, non pas cependant d’une façon absolue (haplôs), mais “vers autrui” (pros heteron) » (Ethique à Nicomaque, (EN), V, 3, 1129 b 25-27 ; cf. ibid., 1129 b 30 - 1130 a 13). C’est ainsi que cette justice générale, réglée par la loi en vue du bien de tous, « n’est pas une partie de la vertu mais est la vertu tout entière » (ibid., 1130 a 8-9), en tant que toutes nos actions peuvent nous mettre en rapport avec autrui. De même aussi, la justice particulière, et son contraire, l’injustice particulière, concernent nos rapports avec autrui (cf. ibid., 4, 1130 b 1), ce qui la place dans le même genre que la justice générale.

[3]. Ibid., 3, 1129 b 15. Littéralement : « en vue de l’utile commun ».

[4]. Cf. ibid., 1129 b 24-25.

[5]. Cf. ibid., 2, 1129 a 34.

[6]. Ibid., 1129 a 35 – b 1.

[7]. Ibid., 7, 1132 a 20-25.

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