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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

Le héraut du coeur de l'homme et la vérité

Essayons de préciser de quelle façon l'art détermine (et par là explicite et éduque) les nostalgies que l'homme porte en lui.

Il faut d’abord comprendre comment l’artiste regarde la réalité, dans une expérience qui implique à la fois la qualité sensible dans ce qu’elle a de plus propre, de plus original (pour le peintre, la lumière, tel rapport de couleurs), et son monde intérieur, spirituel et imaginatif, habité par une recherche d’absolu. Comment un peintre regarde-t-il quelqu’un dont il fait le portrait ? Comment un homme de théâtre regarde-t-il la souffrance des hommes ? Comment un poète parle-t-il de l’amour ? Il est face à une réalité humaine qu’il aborde à travers une recherche qui est la sienne, expression de tout un monde intérieur qui n’est cependant pas une intériorité « subjective ». L’artiste ne projette pas sa psychologie sur la réalité : sa recherche est humaine et, pour lui, elle est le sens de sa vie. A travers sa propre intériorité, animée par une interrogation qui parfois se traduira par un cri, un appel, voire une certaine violence, l’artiste rejoint le cœur de tout homme et même, plus radicalement, l’appel même de l’univers, appel qui demeure muet en lui-même mais dont l’artiste se fait le porte-parole, le prophète.

La vérité de l’artiste est donc celle d’une rencontre entre la nature, le monde, l’homme, et l’intériorité spirituelle, intelligente, affective, imaginative de l’artiste[1]. Dans cette rencontre est vécue la recherche d’un absolu qui, pour l’artiste, est la vérité : c’est cette vérité-là qu’il exprime. L’art est donc vital pour l’artiste : il y cherche la vérité du monde, tout autant que ce qu’il est lui-même ; en effet, de cette rencontre avec la nature jaillit quelque chose à dire, quelque chose qui demande d’être exprimé parce que c’est pour lui « la vérité »[2], celle du monde, celle de son cœur d’homme.

Quel est le caractère propre de cette vérité aux yeux du philosophe ? Pour le philosophe, l’activité artistique n’est pas la connaissance d’une réalité existante, découverte comme telle et connue comme vraie, mais la connaissance d’une réalité contemplée comme un idéal à exprimer[3]. L’artiste cherche une « correspondance », une adéquation entre ce qu’il porte en lui, ce qui doit être exprimé (fruit de cette rencontre qualitative avec le monde ou avec l’homme), et l’œuvre en train d’être réalisée. La vérité artistique est bien celle d’un aller et retour constant entre l’œuvre en train de se faire et ce que l’artiste porte en lui, qui n’est pas une simple subjectivité, mais la vérité d’un monde : celui de la rencontre, à la fois sensible et spirituelle, entre la nature (au sens large) et l’artiste, homme de chair et d’esprit. La vérité de l’artiste est une vérité idéale à exprimer, qui a pour lui valeur d’absolu et donc de mesure. C’est un idéal à atteindre, qui ne le sera jamais tout à fait. C’est ainsi que pour le peintre, la lumière sera l’idéal à réaliser. Il dira : « Je n’en exprimerai jamais le millième !  Pourtant, si j’en ai dit un petit quelque chose, j’ai réussi une œuvre ! » Cézanne l’affirmait bien à la fin de sa vie : « Hélas, encore que déjà vieux, j’en suis à mes débuts. Cependant je commence à comprendre, si l’on peut dire, je crois comprendre. (…) Oui, je cherche encore ; j’en suis là à mon âge ![4] »

Pour l’artiste, la vérité n’est donc pas l’adéquation du jugement de l’intelligence à une réalité existante[5]. L’artiste est habité, possédé par un idéal qui est pour lui la vérité à exprimer. Il est possédé par un esprit qui vient de son intelligence et de son imagination et qui se concrétise[6]. La vérité est donc pour lui une valeur et joue le rôle de cause exemplaire. Cet idéal étant réalisé, exprimé dans l’œuvre d’une façon plus ou moins parfaite, l’artiste réalise un milieu qui agrandit l’homme et qui l’élève, l’ennoblit. Il l’aide donc à vivre en insérant dans sa vie un idéal qualitatif réalisé, qui dépasse son horizon habituel, banal. C’est pourquoi l’artiste est dérangeant, à travers et dans le sensible lui-même : on ne peut sortir « indemne » de la rencontre avec un tableau, une œuvre musicale ou un chef-d’œuvre architectural ! L’œuvre d’art véritable éveille l’homme et l’agrandit, parce qu’elle fait vibrer en lui le besoin qu’il a d’un absolu, à travers l’expérience d’un idéal réalisé, d’une cause exemplaire concrète qui vient toucher sa sensibilité.

En cela, l'art est tout proche de la sagesse. Il joue par conséquent un rôle éminent dans l'éducation spirituelle de l'homme, dans sa recherche de l'absolu. Le propos de l'artiste n'est pas de contempler une Personne première comme fin de l'homme, mais plutôt de contempler, de comprendre et d'essayer de dire, d'exprimer à travers le sensible quelque chose d'un absolu qu'il pressent à travers et au-delà de la qualité; cette qualité est pour lui idéale, signe, porteuse d'une signification beaucoup plus profonde. C'est une vérité à réaliser: la vérié de cette rencontre entre une qualité sensible et un monde intérieur habité par une question, une recherche, un cri, un appel qui peut être parfois un cri de désespoir, mais qui est toujours un cri humain. En cela il a quelque chose d'universel, non pas d'un universel logique, mais humain: il touche le coeur de tout homme dans ce qu'il a de profondément humain.

La nostalgie explicitée et exprimée par l'artiste n'est donc pas purement sensible ou imaginative: elle est un cri humain vécu qui habite le coeur de l'homme.

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org


[1]. « L’art est une harmonie parallèle à la nature. Que penser des imbéciles qui vous disent : le peintre est toujours inférieur à la nature ! Il lui est parallèle. S’il n’intervient pas volontairement… entendez-moi bien. Toute sa volonté doit être de silence. Il doit faire taire en lui toutes les voix des préjugés, oublier, oublier, faire silence, être un écho parfait. Alors, sur sa plaque sensible, tout le paysage s’inscrira. Pour le fixer sur la toile, l’extérioriser, le métier interviendra ensuite, mais le métier respectueux qui, lui aussi, n’est prêt qu’à obéir, à traduire inconsciemment, tant il sait bien sa langue, le texte qu’il déchiffre, les deux textes parallèles, la nature vue, la nature sentie, celle qui est là… (il montrait la plaine verte et bleue) celle qui est ici… (il se frappait le front) qui toutes deux doivent s’amalgamer pour durer, pour vivre d’une vie moitié humaine, moitié divine, la vie de l’art, écoutez un peu… la vie de Dieu » (Extrait de J. Gasquet, Cézanne, in : Conversations avec Cézanne, Paris, Macula, 1978, p. 109-110).

[2]. « Ce n’est jamais la beauté seule que j’ai cherchée, ni la musique seule. Je cherchais la vérité cachée derrière la beauté (…). Mais qu’est-ce que la vérité ? La vérité, je crois, est ce que nous, les hommes, ne pouvons que chercher, ce que nous ne trouvons jamais — mais l’avoir cherchée, voilà le bien suprême qui puisse être accordé à un homme… Regarder derrière les choses, regarder au delà d’elles et à travers elles, ne pas simplement essayer de comprendre une seule chose, mais ce qui se trouve derrière toutes les choses, c’est cela la vérité ; et il se peut que pour moi, le seul moyen que j’aie eu de la chercher, cette vérité, c’était ma musique. (…) J’étais sans cesse à la recherche de la vérité, et la beauté, pour moi, n’était qu’un moyen d’atteindre à la vérité, pour atteindre à ce qui est derrière toute chose… » (« Dernières paroles de Beethoven avant de mourir », tiré de Karl von Pidoll, La vie passionnée de Beethoven). « L’artiste digne de ce nom doit exprimer toute la vérité de la Nature, non point seulement la vérité du dehors, mais aussi, mais surtout celle du dedans » (Rodin, L’art, Entretiens réunis par Paul Gsell, Lausanne, Mermod, 1953, p. 263-264 ; [ouvrage réédité chez Grasset, Paris, en 1986]). « L’artiste n’aperçoit pas la Nature comme elle apparaît au vulgaire, puisque son émotion lui révèle les vérités intérieures sous les apparences. Mais enfin le seul principe en art est de copier ce que l’on voit. N’en déplaise aux marchands d’esthétique, toute autre méthode est funeste. Il n’y a point de recette pour embellir la Nature. Il ne s’agit que de voir. (…) L’artiste voit : c’est-à-dire que son œil enté sur son cœur lit profondément dans le sein de la Nature. Voilà pourquoi l’artiste n’a qu’à en croire ses yeux » (ibid., p. 52-53). « Tout est beau pour l’artiste, car en tout être et en toute chose, son regard pénétrant découvre le caractère, c’est-à-dire la vérité intérieure qui transparaît sous la forme. Et cette vérité, c’est la beauté même. Etudiez religieusement : vous ne pourrez manquer de trouver la beauté, parce que vous rencontrerez la vérité. Travaillez avec acharnement » (Rodin, Testament, in op. cit., p. 12-13).

[3]. « Ce “beau” dont l’artiste est le prêtre doit être recherché en s’appuyant sur le principe de la valeur intérieure que nous avons montré partout présent. Et ce “beau” ne peut être mesuré qu’à l’échelle de la Grandeur et de la Nécessité Intérieure qui nous a été déjà, et en tant d’occasions, si utile. Est beau ce qui procède d’une nécessité intérieure de l’âme. Est beau ce qui est beau intérieurement » (Kandinsky, Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, Paris, Denoël/Gonthier, 1969, p. 174-175).

[4]. Cité par J. Borély, L’Art Vivant, n° 2, 1926, p. 491-493 ; in Conversations avec Cézanne, p. 19.

[5]. « L’art (…) n’est rien sans la réalité, et sans [lui] la réalité est peu de chose. Comment l’art se passerait-il en effet du réel et comment s’y soumettrait-il ? L’artiste choisit son objet autant qu’il est choisi par lui. L’art, dans un certain sens, est une révolte contre le monde dans ce qu’il a de fuyant et d’inachevé : il ne se propose donc rien d’autre que de donner une autre forme à une réalité qu’il est contraint pourtant de conserver parce qu’elle est la source de son émotion. A cet égard, nous sommes tous réalistes et personne ne l’est. L’art n’est ni le refus total, ni le consentement total à ce qui est. Il est en même temps refus et consentement, et c’est pourquoi il ne peut être qu’un déchirement perpétuellement renouvelé. (…) Pour faire une nature morte, il faut que s’affrontent et se corrigent réciproquement un peintre et une pomme » (Camus, Discours de Suède, p. 54-55).

[6]. « L’artiste concrétise et individualise » (Cézanne, cité par Léo Larguier, in Conversations avec Cézanne, p. 15). « Pour l’artiste, voir c’est concevoir, et concevoir c’est composer » (ibid.) « Une intelligence qui organise puissamment est la collaboratrice la plus précieuse de la sensibilité pour la réalisation de l’œuvre d’art » (ibid.).

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