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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

LE CHIEN

IMG_0330.jpgCe qui me plaît davantage chez le Chien, c’est son absence complète de respect humain. Cynisme, direz-vous ? Que non pas ! Le cynisme n’est qu’une forme particulière de l’hypocrisie, spéciale aux animaux à deux pattes. Mais que d’autres qualités estimables chez notre humble associé ! Celles du cœur par exemple, qui justifient le plus clair de sa réputation. Cette fidélité, cette dévotion, qui s’adressent en nous à quelque chose de plus profond, de plus essentiel que le vice ou la vertu, ou aucune espèce de mérite. Ce regard affectueux à nos pieds qui ne cesse de nous étudier, ces bonds à notre rencontre dans le lyrisme de l’adoration ! Mais surtout cette vigilance, cette attention toujours en éveil, cet intérêt à l’existence, cette passion de la découverte, cette foi sacrée dans l’émanation et la bonne chose ! Cette activité, cette adaptation de tout un être à la sainte réalité. Rien de Schopenhauer chez le Chien, et non plus d’Emmanuel Kant. Que de moyens la nature lui a donnés, à ce camarade, d’exprimer la bonne humeur, pas seulement cette bouche perpétuellement fendue jusqu’aux oreilles, mais à l’autre bout, ce plumage, cette antenne, qui arbore, qui traduit les mouvements les plus secrets du cœur et de la pensée ! Vous m’objecterez les Chiens de garde. Taisez-vous ! C’est le reproche que l’on ferait aussi bien aux grands artistes, absorbés dans leur devoir primordial de défensive et d’aguet.

Et la lune ! Comment est-ce qu’elle ferait pour se lever sans les Chiens, la lune ? On dit que c’est Chantecler qui fait lever le soleil. J’y consens. Mais Diane elle-même, comment n’hésiterait-elle pas à dégager de l’Orient un pied nu, s’il n’y avait à tous les bords de l’horizon, à l’heure où dorment les imbéciles, ces Chiens de poil divers pour se communiquer l’un à l’autre les témoignages d’une appréciation flatteuse ?

 

DSC_0088.jpgComment dès lors ne pas s’attrister de ce passage du Deutéronome où le Seigneur dit qu’il abomine les Chiens à l’égal des femmes de mauvaise vie ? Bien sûr que c’est ces Chiens indépendants que j’ai vus en Orient dont il est question, qui se disputent sur un tas de détritus innommables : quel sort plus triste pour un Chien que de n’appartenir à personne ! Des Chiens athées ! Et alors l’autre Chien, ce Chien de Tobie, s’il vous plaît ? Je demande comment ce petit jeune homme serait parti à la conquête de cette fiancée inconnue, là-bas au fond de la Médie, s’il n’y avait pas eu ce toutou, je dis ce tourlourou de toutou avec sa queue en trompette, pour procéder à la reconnaissance. L’ange Raphaël lui-même ne suffisait pas. Un ange gardien, c’est très bien, mais parlez-moi de cet instinct animal en nous qui n’est pas si bête qu’on le croit !

Et le vieux Tobie ! Croyez-vous que le fiel du poisson aurait agi sur ses prunelles épaissies avec cette efficacité, s’il n’y avait pas eu d’abord cette langue du bon Chien pieusement pour le débarrasser du caca de l’hirondelle ?

Romain Rolland raconte, dans un livre que je lis en ce moment, qu’une vieille dame demanda au saint évêque de Genève, Mgr Mermillod, de bénir son petit chien malade. L’évêque n’hésita pas et fit un petit signe de croix sur la bestiole. Et Romain Rolland s’indigne. Moi pas.

 

Paul Claudel, Quelques planches du bestiaire spirituel, « Le Chien »

© Editions Gallimard

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