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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

LA TYRANNIE DE LA SINCÉRITÉ

MDP CoursArrêtons-nous un instant sur le rôle que peut jouer l’imagination dans la connaissance et dans l’amour. Quand nous passons de la vérité à la sincérité, c’est l’imagination qui nous gonfle d’une manière telle que notre opinion devient pour nous la vérité. Et si on nous corrige pour nous rectifier, nous n’apprécions pas cela du tout et nous pouvons aller jusqu’à dire : « Je suis sincère, c’est l’essentiel ! » Or ce n’est pas du tout l’essentiel ! Les gens toujours sincères sont terribles, parce qu’ils ne cherchent plus la vérité. Ils sont encombrés d’eux-mêmes et encombrants et peuvent empêcher les autres de chercher la vérité, en exerçant une persuasion et en captant l’attention par leur sincérité.

Le même défaut peut apparaître dans l’amour. Cela se produit beaucoup plus facilement car l’amour n’est pas lumineux par lui-même. Il est difficile, à l’intérieur même de l’amour, de bien voir que c’est l’ami qui est source de l’amour. Nous devons toujours dépasser notre amour vécu et notre manière d’aimer pour atteindre l’ami. Et si cela n’est pas vraiment voulu, nous nous laissons facilement piéger et nous restons dans l’amour que nous ressentons : il est en nous, c’est notre avoir. Or, l’amour n’est pas le bien, il est l’ordre vers le bien, le poids vers le bien. Si donc nous nous arrêtons à l’amour, nous nous coupons du bien.

Il est donc très exigeant d’aimer, et nous nous laissons facilement prendre par cette confusion imaginative, justement parce que nous ne possédons pas l’ami. L’ami, qui n’est pas nous, peut toujours nous échapper. Il exige donc de nous d’être toujours mendiant, de reconnaître qu’il est autre et que, pour cette raison, nous sommes ordonné à lui par l’amour. Or nous n’aimons pas beaucoup d’être ordonné à un autre, d’être tout entier tourné vers l’autre. Nous préférons nous regarder possédant notre amour. L’amour n’est donc jamais la fin et c’est pourquoi il n’est pas vrai d’affirmer que la finalité de l’homme est d’aimer. En réalité, c’est la personne que nous aimons qui est notre fin, et c’est vers elle que nous sommes tourné par l’amour.

Nous saisissons là d’où viennent les erreurs dans l’amour et tous les défauts d’une pseudo-mystique : au lieu d’aimer vraiment Dieu, on s’aime soi-même et on est heureux de s’aimer. C’est de l’imagination ! La limpidité de l’amour fait que, nécessairement, on est pauvre. Quand on aime, on est pauvre, parce qu’on est tout entier tourné vers l’autre. En même temps, l’amour est aussi la plus grande richesse, c’est l’avoir le plus parfait. Si la vérité est une richesse plus radicale, l’amour est un bien ultime, un avoir ultime. Mais il faut que cet amour soit vrai, et pour être vrai, il nous rend pauvre parce qu’il nous tourne tout entier vers l’ami. C’est l’ami que nous regardons en premier lieu et non plus nous-même. Dans la véritable amitié, l’ami prend plus de place dans notre cœur que nous-même, et c’est de l’ami que nous nous inquiétons : « Est-il en bonne santé, est-ce qu’il va bien ? » Nous ne nous inquiétons plus de nous-même, c’est à l’ami que nous nous intéressons.

C’est donc dans l’expérience de l’amour d’amitié que l’amour est l’entelecheia la plus parfaite que nous pouvons expérimenter intérieurement. Et il est en même temps celui qui nous donne le vrai sens de la pauvreté, l’exigence d’être tout entier tourné vers l’autre. C’est là que nous voyons le véritable amour. La passion ne fait pas cela : elle est uniquement une richesse. L’homme passionné s’exalte toujours, il raconte ses hauts faits, ses conquêtes, ses séductions. C’est lui, c’est toujours lui, parce que c’est la passion. Il n’y a pas cette pauvreté qui creuse et qui permet de regarder l’autre.

 

M.-D. Philippe, OP, Retour à la source, tome I

© Librairie Arthème Fayard

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