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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

La Syrie dans la tourmente des "printemps arabes"

Invité de l’Association Régionale Nice Côte d’Azur de l’IHEDN (AR29), le 27 juin 2012, Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE, reconnu bien au-delà de l’Hexagone pour son expertise du monde arabo-musulman, a livré aux auditeurs son sentiment au cours d’une conférence qui a connu un vif succès.

 

Les pires conjectures formulées au premier semestre 2011 concernant les mouvements de 
révolte arabes deviennent aujourd’hui réalité. Je les avais largement exposées dans divers
 ouvrages et revues (1), à contre-courant d’une opinion occidentale généralement enthousiaste
 et surtout naïve. Car il fallait tout de même être naïf pour croire que, dans des pays soumis
 depuis un demi-siècle à des dictatures qui avaient éliminé toute forme d’opposition libérale 
et pluraliste, la démocratie et la liberté allaient jaillir comme le génie de la lampe par la seule 
vertu d’un Internet auquel n’a accès qu’une infime minorité de privilégiés de ces sociétés.

Une fois passé le bouillonnement libertaire et l’agitation des adeptes de Facebook, il a bien 
fallu se rendre à l’évidence. Le pouvoir est tombé dans les mains des seules forces politiques
 structurées qui avaient survécu aux dictatures nationalistes, parce que soutenues
 financièrement par les pétromonarchies théocratiques dont elles partagent les valeurs et
 politiquement par les Occidentaux parce qu’elles constituaient un bouclier contre l’influence
 du bloc de l’Est : les forces religieuses fondamentalistes. Et le « printemps arabe » n’a mis 
que six mois à se transformer en « hiver islamiste ».


En Tunisie et en Égypte, les partis islamistes, Frères musulmans et extrémistes salafistes se
 partagent de confortables majorités dans les Parlements issus des révoltes populaires. Ils 
cogèrent la situation avec les commandements militaires dont ils sont bien contraints de
 respecter le rôle d’acteurs économiques dominants mais s’éloignent insidieusement des
 revendications populaires qui les ont amenés au pouvoir. Constants dans leur pratique du 
double langage, ils font exactement le contraire de ce qu’ils proclament. En Égypte, après 
avoir affirmé sur la Place Tahrir au printemps 2011 qu’ils n’aspiraient nullement au pouvoir, ils revendiquent aujourd’hui la présidence de la République, la majorité parlementaire et 
l’intégralité du pouvoir politique.

En Tunisie, et après avoir officiellement renoncé à inclure la chari’a dans la Constitution, ils 
organisent dans les provinces et les villes de moyenne importance, loin de l’attention des 
médias occidentaux, des comités de vigilance religieux pour faire appliquer des règlements 
inspirés de la chari’a. Ce mouvement gagne progressivement les villes de plus grande 
importance et même les capitales où se multiplient les mesures d’interdiction en tous genres, 
la censure des spectacles et de la presse, la mise sous le boisseau des libertés fondamentales 
et, bien sûr, des droits des femmes et des minorités non sunnites.


Et ces forces politiques réactionnaires n’ont rien à craindre des prochaines échéances 
électorales. Largement financées par l’Arabie et le Qatar, pour lesquels elles constituent un 
gage de soumission dans le monde arabe, elles ont tous les moyens d’acheter les consciences 
et de se constituer la clientèle qui perpétuera leur domination face à un paysage politique
 démocratique morcelé, sans moyens, dont il sera facile de dénoncer l’inspiration étrangère et 
donc impie.


La Libye et le Yémen ont sombré dans la confusion. Après que les forces de l’OTAN, 
outrepassant largement le mandat qui leur avait été confié par l’ONU, ont détruit le régime
 du peu recommandable Colonel Kadhafi, le pays se retrouve livré aux appétits de bandes et 
tribus rivales bien décidées à défendre par les armes leur pré carré local et leur accès à la
 rente. L’éphémère « Conseil National de transition » porté aux nues par l’ineffable Bernard-
Henri Lévy est en train de se dissoudre sous les coups de boutoir de chefs de gangs
 islamistes, dont plusieurs anciens adeptes d’Al-Qaïda, soutenus et financés par le Qatar qui 
entend bien avoir son mot à dire dans tout règlement de la question et prendre sa part dans 
l’exploitation des ressources du pays en hydrocarbures.

Au Yémen, le départ sans gloire du Président Ali Abdallah Saleh rouvre la porte aux forces 
centrifuges qui n’ont pas cessé d’agiter ce pays dont l’unité proclamée en 1990 entre le nord
 et le sud n’a jamais été bien digérée, surtout par l’Arabie Saoudite qui s’inquiétait des 
foucades de ce turbulent voisin et n’a eu de cesse d’y alimenter la subversion
 fondamentaliste. Aujourd’hui, les chefs de tribus sunnites du sud et de l’est du pays, dont
 certains se réclament d’Al-Qaïda et tous du salafisme, entretiennent un désordre sans fin aux 
portes de la capitale, Sanaa, fief d’une classe politique traditionnelle zaydite – branche 
dissidente du chi’isme – insupportable pour la légitimité de la famille saoudienne.

Seul le régime syrien résiste à ce mouvement généralisé d’islamisation au prix d’une 
incompréhension généralisée et de l’opprobre internationale.

Avant de développer ce sujet, je crois devoir faire une mise au point puisque d’aucuns
 croient déceler dans mes propos et prises de positions des relents d’extrême-droite et de
 complaisance pour les dictatures.


Je me rends régulièrement en Syrie depuis 45 ans et y ai résidé pendant plusieurs années. Je
 ne prétends pas connaître intimement ce pays mais je pense quand même mieux le connaître
 que certains de ces journalistes qui en reviennent pleins de certitudes après un voyage de
 trois ou quatre jours.
 Mes activités m’ont amené à devoir fréquenter à divers titres les responsables des services de
 sécurité civils et militaires syriens depuis la fin des années 70. J’ai pu constater qu’ils ne font
 ni dans la dentelle ni dans la poésie et se comportent avec une absolue sauvagerie. Ce n’est
 pas qu’ils ont une conception différente des droits de l’homme de la nôtre. C’est qu’ils n’ont 
aucune conception des droits de l’homme…


Leur histoire explique en grande partie cette absence. D’abord, ils puisent leur manière d’être 
dans quatre siècles d’occupation par les Turcs ottomans, grands experts du pal, de
 l’écorchage vif et du découpage raffiné. Ensuite, ils ont été créés sous la houlette des troupes
 coloniales françaises pendant le mandat de 1920 à 1943, et, dès l’indépendance du pays, 
conseillés techniquement par d’anciens nazis réfugiés, de 1945 jusqu’au milieu des années
 50, et ensuite par des experts du KGB jusqu’en 1990. Tout ceci n’a guère contribué à
 développer chez eux le sens de la douceur, de la tolérance et du respect humain.

Quant au régime syrien lui-même, il ne fait aucun doute dans mon esprit que c’est un régime 
autoritaire, brutal et fermé. Mais le régime syrien n’est pas la dictature d’un homme seul, ni
 même d’une famille, comme l’étaient les régimes tunisien, égyptien, libyen ou irakien. Tout 
comme son père, Bachar el-Assad n’est que la partie visible d’un iceberg communautaire
 complexe et son éventuel départ ne changerait strictement rien à la réalité des rapports de 
pouvoir et de force dans le pays. Il y a derrière lui 2 millions d’Alaouites encore plus résolus
 que lui à se battre pour leur survie et plusieurs millions de minoritaires qui ont tout à perdre 
d’une mainmise islamiste sur le pouvoir, seule évolution politique que l’Occident semble 
encourager et promouvoir dans la région.

Quand je suis allé pour la première fois en Syrie en 1966, le pays était encore politiquement 
dominé par sa majorité musulmane sunnite qui en détenait tous les leviers économiques et
 sociaux. Et les bourgeois sunnites achetaient encore – parfois par contrat notarié – des jeunes 
gens et des jeunes filles de la communauté alaouite dont ils faisaient de véritables esclaves à
 vie, manouvriers agricoles ou du bâtiment pour les garçons, bonnes à tout faire pour les 
filles.


Les Alaouites sont une communauté sociale et religieuse persécutée depuis plus de mille
 ans. Je vous en donne ici une description rapide et schématique qui ferait sans doute hurler
 les experts mais le temps nous manque pour en faire un exposé exhaustif.

Issus au xe siècle, aux frontières de l’empire arabe et de l’empire byzantin, d’une lointaine
 scission du chiisme, ils pratiquent une sorte de syncrétisme mystique compliqué entre des 
éléments du chiisme, des éléments de panthéisme hellénistique, de mazdéisme persan et de
 christianisme byzantin. Ils se désignent eux-mêmes sous le nom d’Alaouites – c’est-à-dire de
 partisans d’Ali, le gendre du prophète – quand ils veulent qu’on les prenne pour des 
Musulmans, et sous le nom de Nosaïris – du nom de Ibn Nosaïr, le mystique chiite qui a 
fondé leur courant – quand ils veulent se distinguer des Musulmans. Et, de fait, ils sont
 aussi éloignés de l’Islam que peuvent l’être les chamanistes de Sibérie.

Et cela ne leur a pas porté bonheur… Pour toutes les religions monothéistes révélées, il n’y 
a pas pire crime que l’apostasie. Les Alaouites sont considérés par l’Islam sunnite comme les
 pires des apostats. Cela leur a valu au xive siècle une fatwa du jurisconsulte salafiste Ibn
Taymiyyah, l’ancêtre du wahhabisme actuel, prescrivant leur persécution systématique et leur
 génocide. Bien que Ibn Taymiyyah soit considéré comme un exégète non-autorisé, sa fatwa 
n’a jamais été remise en cause et est toujours d’actualité, notamment chez les salafistes, les
 wahhabites et les Frères musulmans. Pourchassés et persécutés, les Alaouites ont dû se
 réfugier dans les montagnes côtières arides entre le Liban et l’actuelle Turquie tout en
 donnant à leurs croyances un côté hermétique et ésotérique, s’autorisant la dissimulation et le 
mensonge pour échapper à leurs tortionnaires.

Il leur a fallu attendre le milieu du xxe siècle pour prendre leur revanche. Soumis aux 
occupations militaires étrangères depuis des siècles, les bourgeois musulmans sunnites de 
Syrie ont commis l’erreur classique des parvenus lors de l’indépendance de leur pays en
 1943. Considérant que le métier des armes était peu rémunérateur et que l’institution
 militaire n’était qu’un médiocre instrument de promotion sociale, ils n’ont pas voulu y 
envoyer leurs fils. Résultat : ils ont laissé l’encadrement de l’armée de leur tout jeune pays
 aux pauvres, c’est à dire les minorités : Chrétiens, Ismaéliens, Druzes, Chiites et surtout
 Alaouites. Et quand vous donnez le contrôle des armes aux pauvres et aux persécutés, vous 
prenez le risque à peu près certain qu’ils s’en servent pour voler les riches et se venger d’eux.
 C’est bien ce qui s’est produit en Syrie à partir des années 60.

Dans les années 70, Hafez el-Assad, issu d’une des plus modestes familles de la communauté
 alaouite, devenu chef de l’armée de l’air puis ministre de la défense, s’est emparé du pouvoir 
par la force pour assurer la revanche et la protection de la minorité à laquelle sa famille 
appartient et des minorités alliées – Chrétiens et Druzes – qui l’ont assisté dans sa marche au 
pouvoir. Il s’est ensuite employé méthodiquement à assurer à ces minorités – et en 
particulier à la sienne – le contrôle de tous les leviers politiques, économiques et sociaux du
 pays selon des moyens et méthodes autoritaires dont vous pourrez trouver la description 
détaillée dans un article paru il y a maintenant près de vingt ans (2).


Face à la montée du fondamentalisme qui progresse à la faveur de tous les bouleversements 
actuels du monde arabe, son successeur se retrouve, comme les Juifs en Israël, le dos à la mer,
 avec le seul choix de vaincre ou mourir. Les Alaouites ont été rejoints dans leur résistance
 par les autres minorités religieuses de Syrie, Druzes, Chiites, Ismaéliens et surtout par les 
Chrétiens de toutes obédiences, instruits du sort de leurs frères d’Irak et des Coptes d’Égypte.

Car, contrairement à la litanie que colportent les bien-pensants qui affirment que « si l’on 
n’intervient pas en Syrie, le pays sombrera dans la guerre civile »… Eh bien non, le pays ne
 sombrera pas dans la guerre civile. La guerre civile, le pays est dedans depuis 1980 quand un 
commando de Frères musulmans s’est introduit dans l’école des cadets de l’armée de terre 
d’Alep, a soigneusement fait le tri des élèves officiers sunnites et des alaouites et a massacré 
80 cadets alaouites au couteau et au fusil d’assaut en application de la fatwa d’Ibn Taymiyyah.
 Les Frères l’ont payé cher en 1982 à Hama – fief de la confrérie – que l’oncle de l’actuel 
président a méthodiquement rasée en y faisant entre 10 et 20.000 morts. Mais les violences 
intercommunautaires n’ont jamais cessé depuis, même si le régime a tout fait pour les
 dissimuler.

Alors, proposer aux Alaouites et aux autres minorités non arabes ou non sunnites de Syrie 
d’accepter des réformes qui amèneraient les islamistes salafistes au pouvoir revient très
 exactement à proposer aux Afro-américains de revenir au statu quo antérieur à la guerre de
 sécession. Ils se battront, et avec sauvagerie, contre une telle perspective.


Peu habitué à la communication, le régime syrien en a laissé le monopole à l’opposition.
 Mais pas à n’importe quelle opposition. Car il existe en Syrie d’authentiques démocrates 
libéraux ouverts sur le monde, qui s’accommodent mal de l’autoritarisme du régime et qui
 espéraient de Bachar el-Assad une ouverture politique. Ils n’ont obtenu de lui que des 
espaces de liberté économique en échange d’un renoncement à des revendications de 
réformes libérales parfaitement justifiées. Mais ceux-là sont trop dispersés, sans moyens et 
sans soutiens. Ils n’ont pas la parole et sont considérés comme inaudibles par les médias
 occidentaux car, en majorité, ils ne sont pas de ceux qui réclament le lynchage médiatisé du
 « dictateur » comme cela a été fait en Libye.

Si vous vous vous informez sur la Syrie par les médias écrits et audiovisuels, en particulier
 en France, vous n’aurez pas manqué de constater que toutes les informations concernant la
 situation sont sourcées : « Observatoire syrien des droits de l’homme » (OSDH) ou plus 
laconiquement « ONG », ce qui revient au même, l’ONG en question étant toujours 
l’Observatoire syrien des droits de l’homme.


L’Observatoire syrien des droits de l’homme, c’est une dénomination qui sonne bien aux 
oreilles occidentales dont il est devenu la source d’information privilégiée voire unique. Il n’a 
pourtant rien à voir avec la respectable Ligue internationale des droits de l’homme. C’est en
 fait une émanation de l’Association des Frères musulmans et il est dirigé par des militants 
islamistes dont certains ont été autrefois condamnés pour activisme violent, en particulier
 son fondateur et premier Président, Monsieur Ryadh el-Maleh. L’OSDH s’est installé à la fin
 des années 80 à Londres sous la houlette bienveillante des services anglo-saxons et 
fonctionne en quasi-totalité sur fonds saoudiens et maintenant qataris.

Je ne prétends nullement que les informations émanant de l’OSDH soient fausses, mais,
 compte tenu de la genèse et de l’orientation partisane de cet organisme, je suis tout de même 
surpris que les médias occidentaux et en particulier français l’utilisent comme source unique
 sans jamais chercher à recouper ce qui en émane.

Second favori des médias et des politiques occidentaux, le Conseil National Syrien, créé en
 2011 à Istanbul sur le modèle du CNT libyen et à l’initiative, non de l’État turc, mais du parti 
islamiste AKP. Censé fédérer toutes les forces d’opposition au régime, le CNS a rapidement 
annoncé la couleur. Au sens propre du terme… Le drapeau national syrien est composé de
 trois bandes horizontales. L’une de couleur noire qui était la couleur de la dynastie des 
Abbassides qui a régné sur le monde arabe du ixe au xiiie siècles. L’autre de couleur blanche 
pour rappeler la dynastie des Omeyyades qui a régné aux viie et viiie siècles. Enfin la troisième, de couleur rouge, censée représenter les aspirations socialisantes du régime. Dès sa création, 
le CNS a remplacé la bande rouge par la bande verte de l’islamisme comme vous pouvez le
 constater lors des manifestations anti-régime où l’on entend plutôt hurler « Allahou Akbar ! » 
que des slogans démocratiques.

Cela dit, la place prédominante faite aux Frères musulmans au sein du CNS par l’AKP turc 
et le Département d’État américain a fini par exaspérer à peu près tout le monde. La Syrie
 n’est pas la Libye et les minorités qui représentent un bon quart de la population entendent
 avoir leur mot à dire, même au sein de l’opposition. Lors d’une visite d’une délégation 
d’opposants kurdes syriens à Washington en avril dernier, les choses se sont très mal 
passées. Les Kurdes sont musulmans sunnites mais pas Arabes. Et en tant que non-arabes, ils
 sont voués à un statut d’infériorité par les Frères. Venus se plaindre auprès du Département
 d’État de leur marginalisation au sein du CNS, ils se sont entendus répondre qu’ils devaient
 se soumettre à l’autorité des Frères ou se débrouiller tout seuls. Rentrés à Istanbul très 
fâchés, ils se sont joints à d’autres opposants minoritaires pour démettre le président du CNS,
 Bourhan Ghalioun, totalement inféodé aux Frères, et le remplacer par un Kurde,
 Abdelbassett Saïda qui fera ce qu’il pourra – c’est-à-dire pas grand chose – pour ne perdre ni 
l’hospitalité des islamistes turcs, ni l’appui politique des néo-conservateurs Américains, ni,
 surtout, l’appui financier des Saoudiens et des Qataris.

Tout cela fait désordre, bien sûr, mais est surtout révélateur de l’orientation que les États 
islamistes appuyés par les néo-conservateurs américains entendent donner aux mouvements
 de contestation dans le monde arabe.

Ce ne sont évidemment pas ces constatations qui vont rassurer les minorités de Syrie et les 
inciter à la conciliation ou à la retenue. Les minorités de Syrie – en particulier, les Alaouites
 qui sont en possession des appareils de contrainte de l’État – sont des minorités inquiètes 
pour leur survie qu’elles défendront par la violence. Faire sortir le président syrien du jeu
 peut à la rigueur avoir une portée symbolique mais ne changera rien au problème. Ce n’est 
pas lui qui est visé, ce n’est pas lui qui est en cause, c’est l’ensemble de sa communauté qui
 se montrera encore plus violente et agressive si elle perd ses repères et ses chefs. Plus le 
temps passe, plus la communauté internationale entendra exercer des pressions sur les 
minorités menacées, plus les choses empireront sur le modèle de la guerre civile libanaise
 qui a ensanglanté ce pays de 1975 à 1990.

Il aurait peut-être été possible à la communauté internationale de changer la donne il y a un 
an en exigeant du pouvoir syrien des réformes libérales en échange d’une protection 
internationale assurée aux minorités menacées. Et puisque l’Arabie et le Qatar – deux 
monarchies théocratiques se réclamant du wahhabisme – sont théoriquement nos amis et 
nos alliés, nous aurions pu leur demander de déclarer la fatwa d’Ibn Taymiyyah obsolète, 
nulle et non-avenue afin de calmer le jeu. Il n’en a rien été. À ces minorités syriennes 
menacées, l’Occident, France en tête, n’a opposé que la condamnation sans appel et 
l’anathème parfois hystérique tout en provoquant partout – politiquement et parfois 
militairement – l’accession des intégristes islamistes au pouvoir et la suprématie des États
 théocratiques soutenant le salafisme politique.

 

Débarrassés des ténors sans doute peu vertueux du nationalisme arabe, de Saddam Hussein, 
de Ben Ali, de Moubarak, de Kadhafi, à l’abri des critiques de l’Irak, de l’Algérie et de la
 Syrie englués dans leurs conflits internes, les théocraties pétrolières n’ont eu aucun mal à
 prendre avec leurs pétrodollars le contrôle de la Ligue Arabe et d’en faire un instrument de 
pression sur la communauté internationale et l’ONU en faveur des mouvements politiques
 fondamentalistes qui confortent leur légitimité et les mettent à l’abri de toute forme de 
contestation démocratique.

Que les monarchies réactionnaires défendent leurs intérêts et que les forces politiques 
fondamentalistes cherchent à s’emparer d’un pouvoir qu’elles guignent depuis près d’un siècle
 n’a rien de particulièrement surprenant. Plus étrange apparaît en revanche l’empressement 
des Occidentaux à favoriser partout les entreprises intégristes encore moins démocratiques 
que les dictatures auxquelles elles se substituent et à vouer aux gémonies ceux qui leur
 résistent.

Prompt à condamner l’islamisme chez lui, l’Occident se retrouve à en encourager les 
manœuvres dans le monde arabe et musulman. La France, qui n’a pas hésité à engager toute
 sa force militaire pour éliminer Kadhafi au profit des djihadistes et à appeler la communauté 
internationale à en faire autant avec Bachar el-Assad, assiste, l’arme au pied, au dépeçage du
 Mali par des hordes criminelles qui se disent islamistes parce que leurs rivaux politiques ne
 le sont pas.

De même les médias et les politiques occidentaux ont assisté sans broncher à la répression
 sanglante par les chars saoudiens et émiratis des contestataires du Bahreïn, pays à majorité 
chiite gouverné par un autocrate réactionnaire sunnite. De même les massacres répétés de
 Chrétiens nigérians par les milices du Boko Haram ne suscitent guère l’intérêt des médias et
 encore moins la condamnation par nos politiques. Quant à l’enlèvement et la séquestration 
durable de quatre membres de la Cour Pénale Internationale par des « révolutionnaires » 
libyens, elle est traitée en mode mineur et passe à peu près inaperçue dans nos médias dont 
on imagine l’indignation explosive si cet enlèvement avait été le fait des autorités syriennes, 
algériennes ou de tel autre pays non encore « rentré dans le rang » des « démocratures », ces 
dictatures islamistes sorties des urnes.

 

À défaut de logique, la morale et la raison nous invitent tout de même à nous interroger sur
 cette curieuse schizophrénie de nos politiques et nos médias. L’avenir dira si notre 
fascination infantile pour le néo-populisme véhiculé par Internet et si les investissements 
massifs du Qatar et de l’Arabie dans nos économies en crise valaient notre complaisance face 
à la montée d’une barbarie dont nous aurions tort de croire que nous sommes à l’abri.

 

Alain Chouet

© de l'auteur link

(1) « Révoltes arabes : l’envers du décor », in « Outre-Terre », n° 29, Revue de l’Académie européenne de géopolitique, ouvrage collectif sous la direction du Pr. Michel Korinman, Paris, 10/2011 ; Au cœur des services spéciaux. Menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers, entretiens avec Jean Guisnel, Paris, La Découverte, 2011 ; « Le printemps libyen sera orageux », in : Marine et Océans, n° 231, 2ème trimestre 2011, Paris.

(2) Alain Chouet, « La désintrégration par le polique », in : Tribus, tribalisme et Etats au Moyen Orient, Maghreb-Mashrek n° 147, Paris, Mars 1995.

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