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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

La philosophie première, III

La personne humaine

C’est au terme de toute cette analyse de ce qui est en tant qu’il est que nous pouvons nous interroger d’une nouvelle manière, pour préciser le problème de la personne humaine. C’est proprement en philosophie première que ce problème est traité, ce qui est une des grandes recherches philosophiques de Marie-Dominique Philippe[1] : la personne humaine apparaît, en effet, comme le premier grand sommet existentiel de ce qui est ; elle est une manière d’être (et non pas un principe), le « comment » le plus parfait de ce qui est parmi toutes les réalités existantes dont nous avons l’expérience.

Ce problème s’impose à partir de l’expérience nouvelle et unique que nous avons lorsque nous affirmons : « Je suis », expérience qui nous dévoile une manière d’exister unique. Dans le « je suis », en effet, nous avons une expérience unique, à la fois interne et externe, de ce qui est, dans sa manière parfaite d’exister pour nous. Et grâce à toute l’analyse développée à partir du jugement d’existence « ceci est », nous pouvons entrer dans la connaissance métaphysique du « je suis », au niveau de l’être et de l’esprit, en dépassant la simple description du vécu qui demeure au niveau du moi. La philosophie réaliste, lorsqu’elle aborde le problème de la personne humaine en philosophie première, ne demeure pas dans le vécu, comme le fait la phénoménologie, mais atteint l’être du « je », le « je » dans sa manière d’être unique et singulière. Elle cherche alors à expliciter tout ce qu’engage cette manière d’être, toutes les dimensions du « je suis » ; elle assume ainsi, dans cette profondeur ultime propre à la philosophie première, toute la richesse qu’apporte la découverte des principes propres de ce qui est en tant qu’il est, l’ousia (la substance, cause selon la forme de ce qui est) et l’energeia (l’être-en-acte, cause finale de ce qui est). Elle développe alors en quelque sorte toute la fécondité des principes propres de ce qui est pour étudier comment ils sont « réalisés » dans la manière d’être la plus parfaite dont nous avons l’expérience, celle de la personne humaine.

La personne humaine implique une autonomie radicale dans l’ordre de l’exister ; voilà bien sa première manière d’exister, sa première dimension. Par son âme spirituelle, par sa substance, elle est une réalité autonome dans sa manière propre d’exister ; elle subsiste dans l’être et échappe ainsi d’une manière radicale, dans son être même, à toute intervention immédiate de l’extérieur. C’est en ce sens que toute personne humaine a quelque chose d’unique et d’incommunicable.

Cette autonomie dans l’être est celle d’un être intelligent, capable de s’ordonner par la recherche de la vérité : celle-ci structure la personne humaine. Un homme n’est vraiment structuré comme une personne que dans la mesure où il cherche la vérité : nul n’est la vérité, personne ne peut dire que son être est lumière. Mais cherchant la vérité, il y tend et s’ordonne dans cette recherche même de ce qui le dépasse et le mesure.

Cette recherche de la vérité, si noble qu’elle soit, ne suffit pas. Bien qu’elle soit indispensable à la découverte de notre vraie fin, elle ne finalise pas pleinement notre personne capable d’aimer et de se donner. Pour la personne humaine, au niveau premier de l’expérience[2], la fin se découvre et se vit par et dans un véritable amour d’amitié envers une autre personne humaine. Il s’agit bien d’un amour interpersonnel, d’un amour spirituel (volontaire) et réciproque, unissant deux personnes. Dans cet amour, la personne dépasse sa propre autonomie et se donne à une autre personne, au-delà de tout repli sur ses propres limites. Elle est capable d’aimer une autre personne pour elle-même, de l’aimer librement, de l’aimer plus qu’elle-même.

L’exercice même de cet amour exige d’acquérir une certaine domination sur nos passions et notre imaginaire, ce qui se fait par l’acquisition des vertus : la prudence et toutes les vertus morales. Voilà la quatrième dimension de la personne humaine : elle assume tout son conditionnement passionnel et imaginatif pour mieux s’orienter vers sa fin et y tendre librement.

Le conditionnement est encore celui du monde physique dans lequel nous sommes : par son travail, la personne humaine est capable de se servir de tout le milieu physique en lequel elle se trouve ; elle est capable d’acquérir ainsi de nouvelle capacités, des habitus d’art. Voilà une cinquième dimension. Par un travail intelligent, artistique, elle se stabilise fondamentalement : c’est en ce sens que quelqu’un qui ne travaille plus risque toujours de tomber dans une instabilité fondamentale.

Enfin, l’homme est radicalement conditionné par son corps (sixième dimension). Notre corps est une partie intégrante de notre « je suis ». « Je suis » comprend que j’existe dans mon corps, qui fait essentiellement partie de ma personne, de mon unité d’être. Le corps est alors considéré comme le conditionnement substantiel de la personne humaine : d’individuel qu’il est, il demande de devenir pleinement personnel, d’être intégré comme une partie essentielle de notre manière d’être personnelle. Certes, il est second, car il est tout relatif à l’âme et ne vit que par elle ; mais il est une dimension intégrante de notre « je suis » dont nous ne pouvons nous abstraire.

Enfin, dans la mesure où nous découvrons l’existence d’une Personne première, Celui que les traditions religieuses appellent Dieu, notre personne s’ouvre à une dimension ultime : par l’adoration, la personne humaine développe en elle une dimension religieuse. Nous y reviendrons.

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org



[1] Voir notamment Retour à la source, I, Pour une philosophie sapientiale, chapitre 3, p. 351 sq.

[2] Nous ne parlons pas encore ici, en effet, de l’amour de Dieu. En philosophie, cela suppose la découverte de son existence.

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