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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

La philosophie pratique: un commencement

Nous disions que la philosophie réaliste commence par une philosophie « pratique » (Chercher la vérité: un itinéraire) : celle qu’Aristote appelait la philosophie humaine[1].

Elle se développe dans trois grandes directions distinctes : analysant trois grandes activités humaines, le faire, l’agir et la coopération, elle cherche inductivement à découvrir les principes et les causes propres à chacun de ces trois domaines de l’activité humaine.

 

La première expérience du point de vue de l’ordre de recherche, la plus fondamentale pour l’homme et la plus commune, est celle du travail, de l’activité artistique : par celle-ci, l’homme d’art, au sens le plus large du terme (qu’il s’agisse de l’artisan, du médecin, de l’ingénieur, du technicien, de l’artiste…) transforme l’univers physique, matériel, dans lequel il se trouve, pour en faire son œuvre, une œuvre humaine ; il ordonne ainsi son milieu avec intelligence, pour pouvoir s’y épanouir et permettre aux autres hommes de s’y ordonner vers leur fin humaine. Le philosophe analyse cette expérience typiquement humaine de l’activité artistique pour mieux en comprendre le caractère propre et pour chercher à comprendre ce qu’est l’homme comme artiste. Dans cette activité de réalisation d’une œuvre, l’homme coopère toujours avec une matière et la transforme : il doit la respecter et non pas l’exploiter abusivement en vue de la pure efficacité, du seul rendement. Ce premier développement de la philosophie, la philosophie de l’art, est essentiel : il n’est en aucune manière secondaire. Il permet de comprendre comment tout le conditionnement humain est fondamentalement celui du travail, de l’art, qui est un devenir. Et c’est là que nous découvrons pour la première fois ce que sont les fameuses « cinq causes » d’Aristote… Si ce niveau de recherche est télescopé, elles deviennent proprement inintelligibles[2].

 

Cette expérience humaine, première dans un ordre génétique, doit toujours être distinguée, mais non pas séparée, de l’expérience de l’amour d’amitié (la philia des Grecs) ; celle-ci implique un amour spirituel, volontaire, à l’égard d’une autre personne humaine, vécu pleinement dans un choix libre et réciproque. Cette expérience est bien le sommet de ce qu’Aristote appelle la praxis, l’activité volontaire, en la distinguant de la poïésis, l’activité artistique de réalisation d’une œuvre. Ne faut-il pas toujours maintenir cette distinction capitale entre l’agir et le faire, entre la morale et l’art, en évitant de les confondre, ce qui est tellement fréquent aujourd’hui ? L’homme est fondamentalement un être qui travaille, qui transforme l’univers physique pour en faire son milieu, un milieu humain – l’homme face à l’univers ; mais il est ultimement celui qui est capable d’aimer une autre personne humaine dans un choix libre, ce qui engage sa responsabilité et exige de lui de s’ordonner vers son bonheur dans une véritable intention de vie et à travers des choix personnels – l’homme face à l’homme. Il est très important pour l’homme de distinguer ce qui relève de son conditionnement fondamental et ce qui appartient à la découverte de sa finalité personnelle. La philosophie, en réfléchissant sur l’activité volontaire de l’homme pour l’aider à atteindre son véritable bonheur, se développe donc dans une nouvelle dimension pratique : la philosophie éthique.

 

Enfin, l’homme est capable de coopérer avec un autre dans une œuvre commune. Cette expérience de la coopération suppose l’activité artistique ainsi qu’une véritable confiance entre ceux qui coopèrent. Elle est donc une expérience plus complexe qui fonde une philosophie de la communauté, une philosophie politique, qui découvre la famille comme le milieu humain premier, milieu dans lequel l’homme peut s’orienter vers sa fin personnelle grâce à l’éducation qu’il reçoit. Une philosophie réaliste ne doit-elle pas souligner que la première éducation est pour la personne d’une importance majeure [3]? La philosophie politique regarde donc l’homme dans son milieu humain, et non plus seulement celui de l’univers physique ; là, l’homme peut coopérer avec son semblable, tendre vers et réaliser avec lui un véritable bien commun qui dispose chacun des membres de la communauté à s’ordonner vers son bonheur, son bien humain le plus profond.

 

Ce premier développement pratique de la philosophie est capital. C’est sur lui que repose toute recherche de vérité entreprise par le philosophe. Dans ce développement pratique, il y a bien comme deux orientations philosophiques mettant en pleine lumière les deux conditionnements de l’homme : celui de l’homme qui doit transformer par son travail l’univers physique dans lequel il se trouve, en coopérant avec une matière préexistante ; et celui de l’homme vivant dans un milieu humain, familial et politique. Ces deux orientations doivent disposer l’homme d’une manière qualitative à s’ordonner vers sa fin personnelle que la philosophie éthique a pour but de mettre en pleine lumière à travers l’étude de l’activité volontaire de l’homme. La transformation de l’univers, si elle est nécessaire et si elle développe l’efficacité de l’activité de l’homme, ne peut lui procurer jusqu’au bout son vrai bonheur.

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org


[1] Cf. Ethique à Nicomaque, X, 10, 1181 b 15.

[2] Nous repréciserons ce point capital.

[3]. Cf. Aristote, Ethique à Nicomaque, II, 1, 1103 b 24-25.

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