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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

La musique et le temps

La musique n’est pas l’art du langage, mais celui du son et surtout de la voix (car tous les instruments de musique manifestent quelque chose de la voix humaine). Le son le plus qualitatif est celui de la voix humaine et l’ouïe humaine lui est adaptée, avec tout ce qu’elle implique : le timbre, l’intonation, le cri, la plainte, l’ordre impératif, le murmure, le souffle, le rire… Son élément qualitatif étant le son, la voix, la musique n’est pas de l’ordre de la représentation, à la différence de la parole qui suscite une représentation imaginative et porte une signification. La musique engendre et véhicule une émotion. A travers celle-ci, elle évoque peut-être tout un monde d’images, mais elle suscite d’abord une émotion.

Si l’art de la musique est celui du son, il est aussi l’art du devenir et du temps. Cela se comprend parce que le son est toujours l’effet d’un mouvement et du choc d’un corps sur un autre. Le son se propage dans un milieu (l’air ou l’eau), mais tout son est lié à son origine, donc à un devenir. De plus, le son est éphémère : il est d’un instant, et il a disparu. Le son donne donc à l’homme le sens de l’éphémère, tout en étant qualitatif. La musique sera donc fondamentalement une succession d’instants qualitatifs, et c’est pourquoi l’expérience du temps est contemporaine de la musique. Temps et musique sont indissociables[1]. Mais qu’est-ce que le temps ? Le temps est la mesure du devenir. Il est lié à l’intelligence de l’homme qui ordonne le devenir en fonction de l’instant présent : ce qui est, est présent, ce qui n’est plus est passé, ce qui n’est pas encore est futur. Au sens strict, il n’y a donc pas de temps pour l’animal : il est dans le devenir, mais ne saisit pas le temps. C’est l’homme qui saisit le temps car le temps implique un ordre et l’intervention du jugement de l’intelligence.

L’art de la musique, qui est dans le temps, est donc essentiellement confronté à la recherche d’un ordre qualitatif dans la succession du devenir. Tout coule, tout change ; ce devenir, qui est une succession, est-il pour l’homme le moyen d’établir un ordre, celui de la personne dans sa croissance ? Cela touche la sagesse, car « il appartient au sage d’ordonner[2] ». Peut-il y avoir un ordre dans le devenir, qui par lui-même semble ne pas avoir d’ordre, qui semble parfois être livré au hasard ? Pour découvrir un ordre, il faut saisir le premier. S’il n’y a pas de premier dans le devenir, car celui-ci provient radicalement de la cause matérielle, il faut être au niveau de la sagesse et tout voir dans la lumière de la Cause ultime pour y saisir un ordre.

Or quand le philosophe découvre l’existence de l’Etre premier, Créateur, il peut affirmer que cet Etre premier n’abandonne pas sa création mais veille sur elle pour la conduire à sa fin. Dieu est Père, il est Providence et gouverne toutes choses avec sagesse pour leur bien. Il y a donc un ordre vers la fin, dans lequel Dieu se sert du devenir pour la croissance de la personne humaine. L’ordre de la sagesse se prend de la cause finale et non de la cause efficiente, parce qu’il n’y a pas de cause efficiente première dans le devenir. La sagesse seule permet donc de découvrir le sens du devenir pour l’homme.

L’art de la musique, en ordonnant le devenir par le son, dévoile le sens profond du devenir, ce qui ne s’éclaire pleinement que lorsqu’on se situe au niveau  de la sagesse. Car l’ordre de sagesse a quelque chose d’absolu, de nécessaire. En dévoilant l’existence de l’Etre premier Créateur et Père, le philosophe manifeste le pourquoi ultime de toutes choses, et montre que l’homme n’est pas livré au hasard, à l’indétermination de la cause matérielle. L’homme, qui est dans le devenir, qui vit dans le temps, n’est pas un acheminement vers le néant. Dans sa vie, il est conduit, porté, guidé avec amour, à travers ses choix libres et ses luttes, vers une fin qui donne le sens profond de son devenir et de la succession du temps[3].

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

 

[1]. Cf. Etienne Darbellay, « Ce tempo d’où nous viennent tous les vertiges », in Campus (Revue de l’Université de Genève), n° 26 (1994-1995), p. 16-17.

[2]. Aristote, Métaphysique, A, 2, 982 a 18.

[3]. Sans pouvoir le développer ici, nous pouvons noter qu’il n’est pas étonnant qu’un philosophe du devenir et de l’histoire comme Hegel, considère que la musique est l’art le plus parfait et le plus achevé.

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