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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

La mort, la sagesse, l'art

Entretien avec des jeunes prêtres (suite et fin). Réponse à quelques questions.

 

Il y a quelques années, vous avez écrit un livre sur la mort…

Non! Plutôt sur l’immortalité!

 

La mort, c’est la seule chose vraiment inévitable. Il y a quantité de malheurs qu’on peut éviter dans sa vie… mais pas la mort. Pourquoi avez-vous écrit ce livre?

Parce que c'est une des grandes questions de la philosophie. La philosophie, quand elle devient une sagesse, aborde deux grandes questions ultimes pour l’homme : celle de l’existence de Dieu, de l’existence d’un Être premier Créateur que les traditions religieuses appellent Dieu. Et celle de la destinée de l’homme au-delà de la mort : est-ce que l’homme est complètement corruptible ? Alors sa vie est absurde… Je ne peux pas vouloir être heureux, aimer, travailler, chercher la vérité d’une façon telle qu’elle donne un sens à ma vie, si tout se termine par une mort telle que je suis réduit à l’absurde, au néant. Donc, il y a une question qui se pose très radicalement pour la personne humaine quand elle est confrontée à l'approche de la mort : "Existe-t-il quelque chose au-delà de la mort ?" C’est une des grandes questions qui anime la philosophie dès son point de départ: la philosophie grecque, déjà, avait cette question, notamment chez les Pythagoriciens. Et de fait, l'homme s’interroge sur sa destinée.

 

Nous éprouvons la peur devant la mort. Que faire pour se purifier de cette crainte ? Comment parler à des gens plongés dans toute sorte de désespoirs, d’inquiétudes ?

Cette crainte est normale car, pour la personne humaine, la mort est une peine; elle ne nous est pas naturelle. Avoir peur de la mort ne veut pas dire qu’on ne vit pas avec Dieu, qu’on ne cherche pas la sainteté, ce sont deux choses différentes. La crainte de la mort est normale, parce que l’imminence de la mort nous place devant quelque chose qui nous est inconnu, dont nous n’avons pas l’expérience. Si nous avions l’expérience de la mort et que nous pouvions la recommencer, cela irait "très bien" ! On aurait pu demander à Lazare ce qu’il a vécu quand il a connu la mort… Mais l’Évangile n’est pas un livre philosophique : s’il nous est donné, c’est pour nourrir notre foi.

Quand nous sommes proches de la mort, nous sommes nécessairement conduits à un abandon radical, à une remise de notre âme entre les mains de Dieu. Je ne crois pas qu'il soit possible de porter l'épreuve de la mort sans être conduit à une attitude religieuse, c’est-à-dire sans se remettre devant la question de l’existence de Dieu, maître de la vie et de la mort. C’est pour cela qu’une culture matérialiste aboutit à une culture de mort; c’est-à-dire que la mort devient une espèce de finalité, d’absolu.

 

Parfois, il semble plus facile de « porter » en quelque sorte sa propre mort que d’accepter la mort de quelqu’un qu’on aime.

Dire cela reste un peu imaginatif; c’est parce qu’on n’est pas encore devant cette expérience. Quand on dit : « Je désire une seule chose, aller au ciel, je suis prêt à la mort, c’est cela que je désire », je crois que c’est parce qu’on est encore « loin » de la mort. Quelqu’un qui devient très fragile dans sa santé, pour qui l’imminence de la mort devient actuelle, ne réagit plus comme cela, il se trouve devant quelque chose qui dépasse la maîtrise qu’il a des événements. Et devant cette question radicale, il est comme obligé à s’abandonner entre les mains de Dieu. C’est pourquoi quelqu’un qui est proche de la mort est en même temps purifié et très fragile, très vulnérable.

Ensuite, il y a le regard que nous donne la foi chrétienne. La foi chrétienne nous donne un regard différent sur la mort parce que Jésus ressuscité a porté notre mort, il a porté toutes les morts. Par la foi chrétienne, nous adhérons à Jésus ressuscité, ce qui nous donne une force, non pas humaine mais surnaturelle, d’amour : celle de vivre notre mort avec lui, de l’offrir avec lui dans la victoire de son amour. Jésus, qui est mort et ressuscité pour tous les hommes, nous donne un regard nouveau sur la mort. Mais cela, c’est surnaturel, c’est dans la foi ; et donc cela ne supprime pas le fait que, pour notre intelligence et pour notre sensibilité humaine, c’est difficile, c’est rude.

D’autre part, il est vrai que, dans notre expérience, nous sommes d’abord affectés par l’expérience de la mort de quelqu’un que nous aimons. Il y a là quelque chose qui est lié à l’expérience de l’amour. Et nous touchons là la fragilité de l’amour humain : si profondément que nous aimions quelqu’un humainement, nous ne pouvons pas empêcher sa mort.

 

Vous vous intéressez beaucoup à l’art. Est-ce que l’art peut conduire à Dieu ?

Oui. Il ne peut pas conduire à Dieu "jusqu’au bout", mais il éveille le sens de la sagesse parce qu’il donne le sens d’un certain absolu. Il aide l’homme à porter toutes les brisures, toutes les nostalgies qui sont en lui, et il aide à ce qu’elles ne soient pas vécues d’une manière imaginative mais deviennent en quelque sorte l’attente d’un dépassement. Dans ce sens on peut dire que l’art éveille à la sagesse, c’est sûr.

 

Est-ce que le beau peut sauver?

Non ! C’est Dieu qui sauve. Mais le beau peut éveiller dans le cœur de l’homme le sens d’un absolu qui s’éclairera pleinement quand il découvrira l’existence de Dieu. Le beau ne peut pas sauver, dans le sens du mystère du salut, mais il peut aider l'homme à chercher un absolu qui dépasse l’état ordinaire de sa vie. Il donne un horizon.

 

L’art se sert parfois de la laideur. Dernièrement nous avons assisté à quelques scandales, à ce que l’on peut considérer comme du blasphème : les artistes veulent qu’on parle d’eux…

Ça, c’est plutôt l’orgueil humain. L’art véritable ne veut pas faire parler de lui pour qu’on en parle... Un véritable artiste est au contraire quelqu’un de très humble, qui fait de grandes choses mais dans une grande humilité, celle que donne le labeur patient et la longue fréquentation de la matière.

L’œuvre d’art n’est-elle pas un reflet dans le sensible, dans la matière, de la quête qui anime l’homme dans son âme spirituelle ? En ce sens, toute œuvre d’art véritable est quelque chose de sacré ; elle provient de l’intelligence de l’homme.

Je ne crois pas que l’homme s’exalte et se grandisse à réaliser des œuvres scandaleuses, provocatrices, pour le plaisir de provoquer, de faire scandale. Quand un artiste se sert de la laideur, c’est souvent par voie négative, c’est-à-dire pour montrer, pour obliger à voir en face qu’il y a des choses insupportables dans le monde d’aujourd’hui. Mais au fond, c’est un art qui est moins grand. Il ne devrait pas se contenter de souligner les choses négatives, il devrait pouvoir montrer une voie, un chemin de vérité pour aujourd’hui, une ouverture à la lumière.

 

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org

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