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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

La fin de ce qui est

Le sommet de la philosophie première (ce que l'on a appelé de façon malheureuse la métaphysique) est la recherche de la cause finale de ce qui est en tant qu’il est : en vue de quoi ce qui est est-il?

 Comprenons d’abord l’importance de cette recherche : la découverte de la finalité, de la cause finale, a-t-elle un sens au  niveau de ce qui est, en tant qu’il est ? Instinctivement, en effet, nous voyons la finalité comme un idéal à atteindre, comme un but ou comme un résultat, un terme ! Alors nous restons au niveau du devenir, du mouvement, et nous ne saisissons plus la fin au delà de la façon dont elle est réalisée dans l’activité artistique ; là, elle est inséparable de la cause efficiente (l’efficacité de la réalisation) et de la cause exemplaire (l’idéal). C’est pourquoi il est essentiel de développer une philosophie de l’activité artistique : ne pas nous y intéresser risque de nous conduire à la projeter dans toutes les autres parties de la philosophie, étant donné que l’homme est fondamentalement un artiste et que l’activité artistique, le travail, est ce qui lui est le plus connaturel selon son conditionnement. N’est-ce pas ce que font beaucoup de philosophes modernes qui affirment que la cause finale est métaphorique ? Alors elle n’est plus vraiment cause propre de ce qui est en tant qu’il est, de la réalité existante dans son être même. Etant ramenée à un idéal, à un but à atteindre, elle n’est plus la cause des causes (selon l’expression d'Aristote et de saint Thomas[1]) de ce qui est, dans son être même. C’est la cause efficiente dans l’exercice et la cause exemplaire qui remplacent le réalisme de la finalité et du jugement d’existence.

C’est pourquoi l’expérience de l’amour d’amitié est très importante sur le chemin de cette découverte. Car, dans la personne que nous aimons, nous découvrons par l’amour un bien spirituel existant, réel, dont la bonté n’est ni un idéal à atteindre, ni le fruit, le résultat de notre amour : la personne amie n’est pas bonne parce que nous l’aimons et parce que nous l’avons choisie ; c’est parce qu’elle est bonne que nous l’aimons et la choisissons. Et il en va de même pour la connaissance de ce qui est : la réalité n’est pas vraie parce que nous la connaissons. Elle est ce qu’elle est, et nous sommes vrais si ce que nous connaissons d’elle correspond à ce qu’elle est[2] ; dans son être, elle mesure donc et finalise notre jugement intellectuel.

Le réalisme de l’amour d’amitié et de la recherche de la vérité nous invitent donc à nous interroger sur la fin de ce qui est en tant qu’il est. En effet, dans l’amour d’amitié, nous expérimentons à la fois un dépassement vers le bien aimé et une plénitude en nous-même ; de même dans le jugement vrai : notre intelligence est parfaite en énonçant, dans son jugement, ce qu’est la réalité existante et elle adhère à ce qui est. Nous devons donc nous interroger : du point de vue de l’être, qu’est-ce que le bien que nous aimons et qu’est-ce que l’amour ? Du point de vue de l’être, qu’est-ce que la réalité existante que nous connaissons et qui, en tant qu’elle est, mesure et finalise notre jugement vrai? Et qu’est-ce que la connaissance vraie ?

 

Pour répondre à ces interrogations, nous devons revenir à notre expérience la plus simple de la réalité existante. Car nous pouvons constater que la réalité existante dont nous avons l’expérience n’est pas seulement une réalité déterminée (ce que nous pouvons exprimer à travers les catégories), mais qu’elle existe dans des états différents. Je dors et je suis éveillé ; je suis assis et je me lève pour marcher ; je ferme les yeux pour me reposer ou pour prier et je les ouvre pour regarder le paysage magnifique qui s’offre à ma vue ; je pense à l’article que je dois écrire et je me mets au travail pour le réaliser dans le temps qui m’est fixé ; j’attends l’ami qui doit passer me voir et je me lève pour l’accueillir et le retrouver quand il frappe à ma porte, etc. A tous les niveaux de notre expérience humaine, nous faisons l’expérience de ces états différents : état d’attente et d’imperfection ; état de plénitude et de perfection.

D’autre part, nous découvrons un ordre entre ces états : je dors en vue d’être éveillé ; je suis capable de voir en vue de la vision « en acte ». Et il en va de même dans l’activité artistique : l’artiste dans son projet est tout entier orienté vers son œuvre. Tant qu’elle n’est pas achevée, il demeure en tension, en état d’insatisfaction. Quand l’œuvre lui semble achevée, il est alors en repos, dans une certaine détente. Le projet, l’idée et tout le devenir du travail n’ont de sens qu’en vue de l’œuvre achevée et de cet état de perfection de l’artiste jugeant son œuvre[3].

Il y a quelque chose d’analogue dans l’expérience de l’amour d’amitié : l’amour spirituel est, pour celui qui aime, l’expérience d’un état de perfection de sa volonté. Celui qui est capable d’aimer est tout entier en vue de celui qui aime en acte ; dans celui qui aime, tout s’éclaire et prend son sens d’une façon nouvelle. Sa capacité d’aimer, sa volonté, est tout ordonnée à l’amour de l'autre qui la perfectionne et l’actue.

Nous découvrons donc quelque chose de semblable dans ces expériences très diverses : l’architecte est en vue de celui qui construit en acte ; l’homme capable d’aimer est en vue de celui qui aime en acte et choisit son ami ; l’homme capable de connaître est en vue de celui qui connaît. Dans toutes ces expériences, un état imparfait est ordonné à un état parfait. Et ce qui leur est commun, c’est ce qui est, l’être lui-même : l’être comme tel est au delà de ces états. Nous découvrons donc, dans la diversité des états, un ordre de l’imparfait vers le parfait et quelque chose de commun, l’être : ce qui est, est dit de multiples manières. L’être ne se ramène pas à un état : tous ces états sont ; l’être comme tel est donc au delà de ces états différents de la réalité. C’est ce qui suscite en nous l’interrogation : qu’est-ce qui est cause de cet ordre de l’état imparfait vers l’état parfait ? Quelle est la fin de l’être ?

C’est l’expérience de ces états de la réalité existante et de l’ordre, du dépassement de l’état imparfait vers l’état parfait, qui nous conduit, grâce à l’interrogation : « quelle est la fin de l’être, qu’est-ce qui finalise l’être en lui-même? », à la découverte de la source, de la cause propre de ce dépassement. Nous passons ainsi de la constatation de la diversité des états de la réalité existante et d’un ordre entre ces états, à la découverte de la cause qui explique ce que nous constatons dans la réalité existante. Il s’agit là de l’induction philosophique par excellence, première dans l’ordre de perfection : elle nous libère du conditionnement rationnel de notre intelligence humaine.

Cette découverte éclaire d’une façon ultime l’expérience de l’amour d’amitié et de la connaissance vraie de ce qui est. En effet, dans l’expérience de l’amour, nous sommes attirés par le bien spirituel : nous sommes dans « l’état » de perfection de celui qui est attiré par une personne et qui, dans l’amour, vit de cette personne, de sa bonté. En nous interrogeant sur cette expérience, nous cherchons ce qui est cause de cette attraction, de cet état de perfection dans lequel nous sommes lorsque nous aimons. N’est-ce pas le bien existant, réel, qui en est la cause ? De même pour la connaissance vraie de ce qui est : quand nous connaissons la vérité en jugeant, notre intelligence est dans l’état de perfection de celle qui touche la réalité existante ; elle est vraie, conforme à ce qui est. En connaissant cette réalité existante, elle atteint sa propre fin, son état de perfection, et elle ennoblit ce qu’elle connaît. Mais cela n’existe pour elle qu’en tant qu’elle accepte d’être relative à la réalité existante qui la mesure et l’actue. Dans son être, la réalité existante est vraie : elle mesure et finalise la connaissance vraie de notre jugement intellectuel.

Pour expliciter cela, Aristote a utilisé deux termes différents en philosophie : entelecheia et energeia[4]. Entelecheia, littéralement "l'ayance dans la fin"... l'état de celui qui demeure dans sa fin. Et energeia, la "mise en oeuvre", l'action d'oeuvrer à cette plénitude. Il distingue ainsi l’exercice parfait, de la fin, la cause finale de ce qui est. Nous ne devons pas les séparer, car c’est à partir de l’état de celui qui possède sa fin (et qui achève ainsi celui qui est encore imparfait), que nous découvrons par induction le principe et la cause. Quand nous nous interrogeons : « pourquoi ce dépassement que nous constatons de l’imparfait vers le parfait? », nous ne pouvons nous arrêter à la description de l’état parfait, du « vécu » de celui qui possède sa fin. Nous ne pouvons nous arrêter que dans ce qui est ultime, premier : le principe, la cause  de ce dépassement et qui explique l’ordre de l’imparfait vers le parfait. Nous découvrons alors dans ce qui est la cause finale de ce qui est en tant qu’il est.

(A suivre)

Marie-Dominique Goutierre

© www.les-trois-sagesses.org



[1]. Voir par exemple ST, I, q. 5, a. 2, ad 1.

[2]. « Tu n’es pas blanc par le fait que nous pensons que tu es blanc, mais c’est parce que tu es blanc, que nous, qui l’exprimons, disons la vérité » (Aristote, Métaphysique, livre Thêta, 10, 1051 b 7-9) ; « Le vrai, c’est toucher et énoncer (affirmation et énonciation n’étant pas la même chose) ; ignorer, c’est ne pas toucher » (ibid., 1051 b 24-25).

[3]. « La perfection de l’art consiste dans le fait de juger » (saint Thomas, ST, II-II, q. 47, a. 8)

[4]. Le latin a traduit ces deux termes par actus. Si on demeure alors au niveau du langage sans chercher à connaître la réalité existante, on ne peut plus distinguer l’état parfait (l’exercice) de la cause finale.

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