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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

La charité fraternelle, une amitié divine

Saint Augustin, dans son commentaire de la première épitre de Saint Jean, se pose à lui-même la question suivante à peu près en ces termes : « Dans cette lettre largement consacrée à la charité fraternelle, pourquoi Saint Jean semble-t-il parler uniquement du commandement donné par Jésus d'aimer nos frères, et jamais de l'amour des ennemis ? En effet, ce qu'il y a de plus original à la charité et de plus difficile c'est l'amour des ennemis[1] ». A cette question, il répond d'une manière extrêmement simple mais profonde : « Parce j'aime mon ennemi pour qu'il devienne mon frère[2] ».

Nous touchons ici au mystère de la charité comme amitié divine, non pas seulement amitié avec Dieu[3], mais amitié fraternelle. Il ne s'agit pas ici de ramener la charité fraternelle ou son exercice à une amitié humaine, mais bien de cerner le réalisme propre de la charité fraternelle comme amour personnel en saisissant les implications du commandement nouveau : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés[4] ». Comme l'amour du crucifié pour nous implique un don total de lui-même, don qui n'est pas mesuré à l'aune de notre réponse à cet amour, ainsi la charité fraternelle demande un don total de nous-mêmes, qu'il y ait réciprocité ou non : « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis[5] ».

Cependant il ne faut pas en déduire qu'il s'agirait d'être indifférent à la présence ou l'absence de réciprocité : « J'aime mon ennemi pour qu'il devienne mon frère ». Jésus à la croix se fait le mendiant de notre amour. Il attend de nous une réponse d'amour et se laisse blesser par nos manques d'amour et nos ingratitudes, comme déjà dans l'Ancien Testament, Dieu attendait de son épouse infidèle une fidélité toujours à reconquérir. Le don de nous-mêmes dans la charité fraternelle demande la même plénitude que le don de lui-même par Jésus à la croix, il implique aussi le choix d'entrer dans la même vulnérabilité. J'accepte de me faire le prochain de celui que Dieu met sur ma route[6], de me rendre dépendant de lui, d'être blessé par le manque de réciprocité. Jésus a choisi Judas comme son ami, son apôtre, il s'est donné à lui jusqu'au bout, jusqu'au lavement des pieds, jusqu’au au don de l’Eucharistie et à la bouchée, ultime signe d'amitié qui manifeste la qualité personnelle de l'amour de Jésus pour Judas. Jésus a vécu cet amour pour Judas en acceptant d'être blessé et de plus en plus par le murmure intérieur, la jalousie, le mensonge grandissant dans le cœur de Judas.

La charité fraternelle et son exercice dans la miséricorde impliquent une qualité d'engagement et de choix personnel qui les rendent bien différents d'une sorte de philanthropie ou de générosité humaine qui tendent toujours à un certain d'idéalisme. Ce choix personnel dans la charité implique toujours l'acceptation d'une certaine vulnérabilité, et cela pas seulement quand il s'agit de l'amour des ennemis. Le mystère de la croix est présent au cœur de toute relation de charité fraternelle. C'est à la croix que Marie et Jean sont donnés l'un à l'autre et se reçoivent l'un l'autre dans un mystère de communion : « Nous vous l'annonçons pour que vous soyez en communion avec nous[7] » et donc de joie : « Pour que notre joie soit complète[8] », mais aussi de souffrance. Jésus réclame du cœur de Marie cette ultime « sortie de soi » au moment où elle est le plus parfaitement unie à lui et tournée vers lui, au point de recevoir Jean comme fils. Tout amour implique une « sortie de soi », mais la charité fraternelle plus que tout autre puisqu'il s'agit d'aimer à la taille du cœur du Christ, de choisir celui que Lui choisit pour nous, d'aimer « sans mesure[9] ». C'est pour cela que la charité fraternelle demande toujours de vivre de la vulnérabilité du cœur de Jésus crucifié ; c’est pour cela qu'elle est source des plus grandes joies et des plus grandes souffrances.06 Voici ta Mère

Cela se manifeste au plus haut point dans l'exercice de la miséricorde. A ce niveau la tentation est toujours de vouloir mettre une limite : « jusqu'à sept fois ?[10] » Mais il s'agit bien d'être miséricordieux comme notre Père céleste est miséricordieux[11] et de pardonner soixante-dix fois sept fois[12]. L'exercice de la miséricorde est très difficile pour nous parce qu'il ne peut pas nous laisser indemne : il implique d'entrer toujours davantage dans une vulnérabilité qui est celle du Christ crucifié et dont les Saints ont témoigné chacun à leur manière. Exercer la miséricorde en vérité implique d'accepter de « prendre des risques », d'engager sa responsabilité, d'y « laisser des plumes ». Sinon, ce n'est pas la miséricorde ni la charité mais au mieux une indulgence humaine magnanime, au pire une attitude psychologisante qui enferme l'autre dans sa pauvreté au lieu de l'en relever. Ce réalisme de la miséricorde est au cœur de l'intuition d'une Mère Teresa qui demande à ses sœurs une pauvreté radicale pour pouvoir être vraiment témoin du Christ qui relève de nos pauvretés en se faisant lui-même le pauvre. La miséricorde chrétienne ne peut pas s'exercer « d'en-haut » parce que Dieu ne nous a pas sauvés « d'en-haut » : « Il s'est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant obéissant jusqu'à la mort et la mort sur une croix[13] ».

Enfin, la charité fraternelle est analogiquement une amitié parce qu'elle se noue dans un choix personnel. « Ce que vous avez fait au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait[14] ». Plus je choisis et j'aime cette personne particulière – rendue  même plus individuelle par sa petitesse et ses pauvretés – plus je rencontre et j'aime le Christ. Plus le réalisme du don de moi-même au prochain est présent, plus mon prochain est instrument de Dieu pour moi et me fait vivre de la présence du Christ.

Après la réciprocité et le choix personnel, il faudrait creuser la question de savoir quelle « koïnônia » fonde la charité fraternelle, pour voir jusqu'au bout en quoi elle est analogiquement une amitié. N’est-ce pas simplement le fait que, dans la charité fraternelle, nous sommes les uns pour les autres les instruments de notre communion avec Jésus et avec le Père dans l'Esprit Saint ? « Qu’ils soient un comme nous sommes un, moi en eux et toi en moi[15] ».

Fr. Charbel Hars

Pondichéry, Inde

© www.les-trois-sagesses.org



[1]S. Augustin, Commentaire de la première épitre de St Jean VIII, 10 : « Ne pensez pas que Jean n'ait pas commandé la dilection des ennemis : il le fait en parlant de la charité fraternelle : ce sont des frères que vous aimez en eux (…). Incertains sont donc ces biens que tu crois souhaiter à ton ennemi, par amour pour lui : oui incertains. Souhaite-lui d'avoir part avec toi à la vie éternelle, souhaite-lui d'être ton frère. Si donc tu souhaites, en aimant ton ennemi, qu'il devienne ton frère : quand tu l’aimes, c'est un frère que tu aimes ».

[2]Cf. ibid., I,9 : « Quelle est la perfection de la dilection ? D'aimer même nos ennemis, et de les aimer à cette fin qu'ils deviennent nos frères ». Ibid., X,7 : « Aimez tous les hommes, même vos ennemis, non parce qu'ils sont vos frères, mais pour qu'ils soient vos frères : en sorte que toujours vous brûliez d'amour fraternel, soit pour celui qui est déjà votre frère soit pour votre ennemi, afin que, à force d'amour, vous en fassiez votre frère ».

[3] Amour de bienveillance réciproque fondé sur le don de Dieu nous fait de la béatitude. Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme Théologique, II-II, q. 23, a. 1.

[4]Jn XIII, 34.

[5]Jn XV, 13.

[6]« Lequel des trois s'est-il fait le prochain de l'homme qui était tombé aux mains des bandits ? » (Lc  X, 36).

[7]I Jn I, 3.

[8]I Jn I, 4.

[9]cf. S. Bernard : « L'amour n'a d'autre mesure que l'amour et la mesure de l'amour c'est d'aimer sans mesure ».

[10]Mt XVIII, 21.

[11]Lc VI, 36.

[12]Mt XVIII, 22.

[13]Phi II, 7-8.

[14]Mt XXV, 40.

[15]Jn XVII, 22-23.

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