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Les trois sagesses

Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne (Jn 21)

LA BONTÉ FAIT SAUTER LE VERROU DE LA PEUR

Que celui qui

Vous êtes aumônier de la prison de Nanterre, vous arpentez le Bois de Boulogne la nuit avec des bénévoles, à la rencontre des prostituées et des transsexuels. Qu’est ce qui vous a mené jusqu’à ces apostolats ?

J’ai grandi dans la cité de La Garenne-Colombes avec un père violent et une mère peu aimante qui a disparu de ma vie à 5 ans, après son divorce. Chez nous l’alcool et l’inceste étaient présents. Tout jeune, j’ai été placé en pension où j’ai vécu l’injustice et la caricature de la religion. J’ai ressenti l’amertume de la trahison et la haine violente pour ceux qui la suscitent. C’est lorsque la confiance n’est plus possible que le mal vous atteint : l’injustice rend méchant. A l’adolescence, « connu des services de police », j’ai tâté de la maison de correction. Qui aurait cru alors qu’un jour je serai prêtre ? Pourtant parce que j’ai manqué d’amour, mon but est aujourd’hui d’en donner !

Vous pensez qu’avoir connu la souffrance rend davantage capable de bonté ?

Face à la souffrance, soit on est broyé et complètement anéanti ; soit on est révolté, soit – et c’est cette dernière possibilité que j’ai vécu – la souffrance devient un moyen pour exercer la bonté de Dieu et la transmettre aux autres. Sans mes expériences douloureuses, je me trouverais aujourd’hui très démuni face à la souffrance de l’autre. Elles ont créé en moi une sensibilité, mais aussi une certaine distance qui me permet la proximité avec la douleur d’autrui, sans me laisser détruire par elle. En toute humilité. Voici quelque chose que l’on ne pourrait pas dire au niveau théologique, mais au niveau pratique, c’est ce que je vis !

Comment se sauve-t-on d’une enfance sans amour ?

Je suis un résilient de la grâce : ce qui m’a relevé, ce sont des rencontres fortes avec des « tuteurs ». Parmi eux, ce vieux professeur qui a subi mes fanfaronnades dont un ballon dans la tête, pour faire rire mes copains. La douceur de sa réaction m’a profondément interpellé. Et puis il y a eu Gérard, mon frère aîné, le seul à m’avoir rendu visite dans ma maison de correction et à me regarder avec bienveillance ; puis Fernand, le premier vrai chrétien que j’ai rencontré. Ensuite il y eut le regard pétillant mais empreint de bonté du P. Marie-Dominique Philippe, qui me regarda « comme une personne ». Ce fut le début de ma guérison qui a été longue et non sans rechutes. Mais jamais le P. Marie -Do ne m’a condamné.

Qu’est-ce que ce regard de bonté a changé en vous ?

Lorsque son regard s’est posé sur moi, pendant un moment, la peur a disparu de mes entrailles ! La rencontre avec quelqu’un de bon est comme une bouffée d’oxygène, parce que la bonté fait sauter les verrous de la peur alors que la méfiance vous recroqueville le cœur. Il y a chez ces personnes quelque chose qui ouvre à la confiance. Le regard de bonté ne juge pas ; il permet de cicatriser. Regarder l’autre comme une personne unique, digne et aimable, malgré les actes peccamineux qu’elle a pu poser, c’est aujourd’hui la devise de notre association « Magdalena » et la résolution de ma vie dans chacun de mes apostolats. Personne ne peut vivre sans amis.

Ce que vous faites aujourd’hui pour les toxicos, les prisonniers, les prostituées, n’est-ce pas plutôt par charité ?

La charité c’est autre chose. La charité, c’est l’amour de Dieu qui nous est communiqué, et que nous recevons de Dieu. Saint Paul dit bien : la charité est amour, la charité est serviable… A la place de charité, on peut mettre le mot Dieu. C’est la charité qui nous rend bon, qui enlève de notre cœur toute amertume, tout orgueil si l’on accepte de se laisser pétrir par l’amour de Dieu. Je pense que des gens cassés, fracassés par la vie, assoiffés de bonté, nous allons en rencontrer, hélas, de plus en plus.

C’est quoi être bon avec des gens fracassés par la vie ?

C’est un travail de longue haleine. Il faut du temps pour reconquérir la confiance. Quelquefois, ils me disent : « Père vous êtes bon » mais je ne sais pas ce que cela veut dire pour eux… La seule chose dont je suis sûr c’est que la qualité de l’accueil est très importante. J’essaie de croiser leur regard, de m’intéresser à eux avec toute ma personne. « La pire des maladies, ce n’est pas d’avoir la lèpre ou la tuberculose, c’est d’être rejeté, méprisé, délaissé » disait mère Teresa. Être bon avec des gens cassés par la vie, c’est d’abord ne pas avoir peur de leur montrer qu’ils sont dignes d’amour, parce qu’ils sont dans une telle pauvreté qu’ils finissent par croire qu’ils ne sont plus « aimables ». Et c’est cela qui les casse psychiquement. Mais accueillir est exigeant. Chaque jour il faut expérimenter les limites de sa générosité, pour passer de cette générosité au don de soi. Cela nécessite d’accepter que l’autre soit l’autre et suive son propre chemin. Et croyez-moi, ce n’est pas toujours facile. Surtout lorsque l’on est « chaud bouillant » comme moi ! Mon passage à l’Arche de Jean Vanier m’a aidé, mais j’ai encore du chemin à faire. Souvent l’orgueil est blessé : on veut donner, on donne mal. Bref il a fallu que je me débarrasse de mes « grilles de lecture » intellectuelles, de ma sécurité, afin de commencer à aimer, à écouter et à regarder sans juger.

Devant tant de souffrance, comment croire encore en la bonté de Dieu ?

Je crois que naturellement, l’homme est fait pour ce qui est bon. Dans notre cœur, il y a toujours ce désir de rencontrer la bonté et l’on est en souffrance de découvrir combien c’est difficile. Cela rejoint la question de la bonté de Dieu et la souffrance, que l’on me pose souvent. Je crois que le mystère de la bonté est un fruit de l’amour de Dieu. La bonté fait partie de la compassion. Dieu nous a fait cette grâce de prendre une part du fardeau : nous ne sommes que des « passeurs » de l’amour de Dieu.

Poser un regard de bonté, c’est aller au-delà de l’efficacité, c’est poser sur l’autre un regard de fécondité. Être bon, c’est juste aimer l’autre, mais ne pas chercher à le changer absolument, accepter qu’il suive son propre parcours.
Si l’on prend l’exemple de mère Teresa, on sent que quelque chose de l’intérieur a transformé sa vie. C’est pour cela que pour moi la bonté est liée au mystère de Marie. J’ai besoin que passe à travers moi toute la tendresse et le regard de fécondité de la Vierge. D’où la nécessité de prier et de se nourrir de la Parole de Dieu. Je crois profondément que si je n’avais pas rencontré des gens bons, pétris de l’amour de Dieu, je n’aurais pas guéri. Le rôle de l’apôtre n’est pas que de prêcher, c’est aussi de permettre à l’autre de faire sauter les verrous de son cœur, d’en chasser la peur. L’homme bon ouvre un chemin d’espérance.

 

Frère Jean-Philippe, csj, Entretien avec Sophie de Villeneuve publié dans le n° 287 (mai-juin 2013) des Cahiers "Croire"

© Cahiers Croire

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